L'interview de Stéphane Brizé pour "En Guerre"

Dans "En Guerre", le réalisateur Stephane Brizé suit le parcours de Laurent Amédéo (Vincent Lindon), porte-parole de 1100 salariés qui  qui tentent de sauver leur emploi alors que la direction ferme l'usine pour laquelle ils travaillent, malgré les bénéfices records engrangée par celle-ci. 

Stéphane Brizé, bonjour.

Bonjour.

 

Je suis ravie de vous revoir pour vous parler de votre nouveau film, " En guerre ". J’ai l’impression d’un sentiment d’urgence avec ce film, est-ce que ça a été une urgence pour vous de le réaliser ?

N’importe quel film part d’une nécessité. Et depuis " La loi du marché " où je me suis autorisé à me sentir légitime à avoir une parole dite politique avec mes films, j’ai ouvert une fenêtre et le vent s’est engouffré. J'étais resté un peu loin du monde pendant longtemps puisque j’étais resté dans la cellule familiale. Puis je me suis pris le monde dans la figure et je me suis senti légitime à en parler enfin. A ce moment-là on ne peut pas être à un autre endroit que de raconter l'histoires de ces hommes et de ces femmes qui sont en souffrance à l’intérieur d’un monde d’une très grande brutalité.

 

" En guerre " c’est un titre brutal aussi.

Je pense que les actions sont encore plus brutales. Je suis absolument certain que dans neuf têtes sur dix, " En guerre " c’est un film sur des salariés qui vont être en guerre contre les cadres. Mais je ne pars pas du tout de ce postulat-là. Mon film met en scène des salariés qui travaillent en faisant beaucoup d’efforts financiers dans une entreprise qui est rentable, et un jour la Direction, par une décision prise en Allemagne, dit : on ferme. Alors que l’entreprise vient de faire des bénéfices record. Je ne sais pas qui déclare le plus la guerre à l’autre. Evidemment c’est la tête de l’entreprise qui déclare à ce moment-là la guerre à des salariés, et les salariés entrent en résistance. C’est exactement comme ça que je le vois. Mais étrangement je suis sûr que dans neuf têtes sur dix ce titre crée l’idée que ces sont les salariés qui se mettent en guerre contre les patrons.

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L'interview de Stephane Brizé pour "En Guerre" © Tous droits réservés

Pourtant vous nous exposez malgré tout les deux logiques, vous ne restez pas uniquement du point de vue de ces salariés.

Surtout pas, il y a même trois logiques parce qu’il y a le politique au milieu qui prend la parole. Il s’agissait surtout d’offrir aux salariés une parole sans ironie, sans manichéisme. Même chose chez les politiques et les cadres. A ce moment-là chacun a un discours qui se tient, il y a beaucoup d’intelligence de tous les côtés. On présente la situation le plus objectivement possible, et charge aux spectateurs de se poser la question de savoir si effectivement on ne vit pas dans un monde de maboules. Si le monde ne marche pas sur la tête. Si moi réalisateur je commence à ironiser sur les patrons ou sur les politiques, je me tire une balle dans le pied. Effectivement, ce que j’ai envie de montrer c'est que tout ça est une vraie déclaration de guerre à l’homme avec un grand H. Il y a un système au profit de quelques-uns, au détriment du plus grand nombre, qui a déclaré la guerre aux plus fragiles économiquement. Et quand je dis cette phrase-là, on pourrait penser que je suis représentant d’un parti d’ultra gauche au combat, mais je ne suis pas cet homme-là. Dire que l'on est dans un système qui profite à quelques-uns au détriment du plus grand nombre, c’est une phrase objective. C’est comme dire que votre pull est bleu. C’est objectif et pourtant ça résonne comme une phrase d’ultra gaucho qui veut faire la révolution, ce qui n’est pas le cas. Plus que de convaincre les convaincus, le film cherche à questionner les non convaincus. C’est quelque chose qui me semble important. Et pour ça il faut donner à chacun une parole solide.

 

Vous pensez que les non convaincus auront envie d’aller voir votre film ?

Déjà si les convaincus vont le voir, ce sera pas mal. Avant que le film ne sorte, j'ai eu la chance de pouvoir le montrer à un très grand patron français. Du très lourd. Il m’a dit qu'il n’y avait rien à dire puisque je ne trahissais rien, que tout était juste, et qu'en plus le film est agréable à regarder parce qu’il y a un côté un peu thriller, il y a beaucoup de rebondissements. Il m'a dit ce que tu montres, ce n’est pas tant le capitalisme que les dérives du capitalisme. Mais ces dérives du capitalisme structurent notre société, donc c’est imparable. Et fermer des entreprises en France, en Belgique, en Angleterre, dans tous les pays industriels pour les rouvrir dans un pays où la main d’œuvre est moins chère, ça délégitime tout le reste du système. On ne peut rien construire à partir du moment où on impose ça à des hommes et des femmes. Ce capitalisme est totalement dévoyé. On peut bien sûr se poser la question de savoir si le système est bon au départ, mais en tout cas à ce point de brutalité d’un système, il délégitime tout le système.

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La place et le rôle des médias c’est très important aussi. J'ai eu l’impression que votre film était un contre-champ de ce qu’on voit à la télévision…
Exactement. J'apprécie beaucoup le mot contre-champ. J’ai le sentiment au quotidien de ne pas manquer d’informations. Il y en a partout : le fil d'infos sur notre téléphone portable, il y a du texte, il y a de l’image, il y a du son, il y a toujours une télé quelque part qui est allumée chez soir ou dans un bar, on a le journal, on a la radio le matin, donc on ne manque pas semble-t-il d’informations. Mais je ressens ça comme une information ultra fragmentée et qui nous apprend qu’il se passe des choses à certains endroits du monde, mais ne nous explique pas grand-chose. Et la vertu de la fiction c’est de rassembler tout ça, c’est d’agglomérer tous ces éléments épars, comme si on avait jeté un puzzle et puis on recompose le puzzle. Un film permet aux spectateurs de voir et de comprendre des choses que les médias ont vraiment du mal, voire même une vraie impossibilité à expliquer. Et pourtant ce n’est pas très compliqué à comprendre. Est-ce qu’il y a d’autres raisons pour lesquelles on voudrait ne pas nous faire comprendre, on ne va pas faire de paranoïa. Ce qui est important, ce que je voulais avec le film c’était que les gens voient effectivement le contre-champ ou le hors-champ, ce qu’on ne voit pas, en amont d’une image violente. Il y a une image qui est passée dans le monde entier, c’est l’image des quatre cadres d’Air France qui se sont fait arracher leur chemise et escaladent un grillage. C’est une image hallucinante, ultra spectaculaire, car quand elle surgit, les revendications des salariés à ce moment-là sont inaudibles. La parole disparait derrière l’image. Et pour autant, quand on reprend son souffle, moi je ne crois pas un instant qu’un seul de ces salariés s’est levé le matin avec l’idée de faire ça. Je n’y crois pas. Pourquoi ? Déjà parce que je pense que si c’était dans leur tête ils l’auraient fait avant. Donc comme ils l’ont fait la violence a surgi mais la violence n’est jamais que la conséquence, tragique certainement, mais de la colère. Et la colère qui est la conséquence de la souffrance. Après ça c’est totalement occulté, on ne regarde que l’image spectaculaire et les politiques bombent le torse en disant on ne discute pas avec les voyous, regardez comment ils fonctionnent… Mais ça c’est alimenter la bombe. Et je me suis dit en fait cette colère-là ne vient pas des 3 minutes qui ont précédées, elle vient des X mois en amont de relations extrêmement détériorées entre les cadres et les salariés, de dialogues qui ne se font pas, qui sont repoussés, contournés, et là ça devient intéressant. Je trouve que ça donne à l’image de fiction une vraie nécessité. Parce que pourquoi des images en plus, de choses dont on parle tous les jours. On pourrait se dire ça va, Brizé, filme autre chose, on en voit tous les jours. Oui on en voit tous les jours mais on ne comprend pas justement. Donc le cinéma, là, je trouve qu’il a une vertu d’éclairage, de lever un voile sur quelque chose dont on ne parle pas. Et on n’en parle pas parce que dans les news, ce n’est pas spectaculaire. Par contre le cinéma peut le rendre spectaculaire et extrêmement puissant. Moi j’ai pris du réel, avec mon coscénariste on a rencontré plein de gens, mais pas que des salariés, des avocats de salariés mais aussi des DRH d’entreprises, belges d’ailleurs, des avocats de patrons et aussi des directeurs d’établissements, des patrons, pour justement construire la parole la plus objective possible. Que chacun ait son truc à défendre. Il s’avère que tous ces gens parlent le français, mais visiblement ils ne parlent pas la même langue. C’est des grilles de lecture du monde qui aujourd’hui ne peuvent plus se superposer. Donc ces gens parlent, ne se comprennent pas puisqu’ils vont chacun défendre avec des arguments leur grille de lecture du monde.

 

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C’est un peu désespérant au final parce qu’on se demande s’il y a une solution.

Évidemment si j’avais des solutions ou si j’avais la prétention d’avoir des solutions, je ne serai pas réalisateur. Je prendrai la parole publiquement comme un homme politique, ce qui n’est pas mon cas. Ce n’est pas à cet endroit-là que je me sens une légitimité de prise de parole. Mais je crois que les solutions, que ce soit à l’intérieur d’une famille ou à l’intérieur de n’importe quel système, et à fortiori un pays, c’est toujours la parole. Ce n’est pas forcément une parole pour imposer une grille de lecture, c’est une parole pour essayer d’entendre l’autre. Et le pire c’est que ce sont les souffrances qui ne sont pas entendues. Ça ne peut que créer de la colère, et potentiellement de la violence. Donc quand il y a des événements comme celui d’Air France, un grand homme politique dit devant tout le monde qu'il s’est passé quelque chose de grave, qui n’est évidemment pas normal dans une société. Il ne dit pas cela pour stigmatiser les salariés et leur colère ni la violence du moment, il pose la question de comment on a pu en arriver là dans notre société. C’est un symptôme. A ce moment-là il devrait inviter des gens de plein d’horizons différents, sociologues, philosophes, syndicalistes, politiques, peut-être artistes aussi, à se mettre autour d’une table et à réfléchir ensemble à où en est notre monde. Là je parle du monde de Oui-Oui, ça n’existe pas. Mais ça devient un acte très fort, très important. Ces actes-là ne sont pas faits puisque le temps de la politique est toujours hyper court, avec une élection tous les presque quelques mois, qui fait qu’on est toujours dans le propos électoraliste. Finalement ceux qui ont les visions à plus long terme sont ceux qui sont au pouvoir. Ce sont eux qui ont la vision à plus long terme, qui, d’abord avec François Hollande, étaient en coulisses pour imposer cette règle du jeu avec une idéologie très forte. Après on peut se réjouir que l’idéologie soit autant affichée, parce qu’au moins ce contre quoi on peut se battre est très clair. Je n'ai pas idée d’arriver symboliquement avec de la dynamite pour faire exploser le système. Je veux montrer que n’importe quel système, qu’il soit socialiste, communiste, capitaliste, ne peut plus marcher s'il dérive. Et l’endroit de dérive c’est systématiquement quand l’individu est ignoré. Et que là, la destination finale de toute cette règle du jeu c’est le bilan comptable. C’est uniquement le profit de quelques-uns basé sur la souffrance d’énormément de personnes. Je ne me prends pas pour Gandhi, c’est juste une parole de bon sens me semble-t-il.

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On me fait déjà signe que c’est la dernière question, je vais déjà devoir enchaîner avec Vincent Lindon, évidemment que vous retrouvez pour ce film-ci avec un rôle encore très différent de ce que vous avez déjà pu lui offrir. Est-ce que vous pouvez parler de cette collaboration, comment avez-vous travaillé avec lui et pourquoi de nouveau l'avoir choisi ?

Tout se fait avec nécessité. C’est-à-dire que l’écriture d’un film se fait avec nécessité, et puis travailler avec quelqu’un doit aussi être une nécessité. Filmer quelqu’un c’est engageant. C’est une responsabilité vis-à-vis du film et puis la personne qui se laisse filmer a la responsabilité de se dire que la règle du jeu c’est qu'il va aller jusqu'au bout de ce qu'il va montrer. Il y a quelque chose de Vincent qui n’avait encore jamais été capté par moi, mais que je connais de lui, et qui est aussi un de nos points communs, c’est la colère. Et une deuxième chose : sa capacité hallucinante à chercher toujours à convaincre et à emmener les gens. C’est quelqu’un au quotidien qui adore convaincre, qui adore argumenter et qui est de bonne foi donc quand il y a un argument qui le sèche, il l'entend et puis il peut repartir autrement. Depuis le temps qu’on se connait, c’est quelque chose qui m’a vraiment toujours impressionné. C’est intéressant aussi d’utiliser l’intime des acteurs pour construire des histoires. Il y a eu donc ces deux nécessités de filmer l’homme qui a une forte capacité à aimer convaincre, plus un sujet social qui me tient à cœur. Les deux construisent ce film d’un délégué syndical, porte-parole de ses collègues qui vont tenter de sauver leur emploi.

 

Merci Stéphane.