L'interview de Radu Mihaileanu pour "L'histoire de l'amour"

Cathy Immelen a rencontré le réalisateur Radu Mihaileanu.

"L’Histoire de l’amour", quand j’ai lu ce texte d’abord j’ai pensé plutôt à un exposé scientifique sur l’amour, c’est une thématique qui vous interpelle et qui vous passionne ?

Radu Mihaileanu : C’est une thématique très originale, je suis le premier au monde à parler de l’amour d’abord. C’est l’adaptation d’un livre de Nicole Krauss, qui s’appelle aussi "L’Histoire de l’amour" et qui est un gros succès international, surtout aux Etats-Unis. Il y a trois ans quand je me suis penché sur le sujet, je trouve que c’est encore essentiel aujourd’hui, je me suis posé la question, et je continue à me la poser :

Est-ce que dans le monde dans lequel on vit avec des tensions de plus en plus fortes, dans tous les domaines, l’homme est-il encore capable d’amour, de donner de l’amour, d’en recevoir, de faire confiance en sa capacité d’aimer et d’être aimé, et de faire confiance à l’autre qui puisse l’aimer et qui puisse être aimé ?

Je crois que c’est une question assez urgente parce que de cette question et de cette capacité ou non découlent toutes les autres crises que l’on vit : la crise écologique, économique, toutes les autres crises politiques, médiatiques etc… Tous ces questionnements découlent pour moi de la capacité de l’homme.  Est-ce que c’est ringard d’aimer ? Est-ce ringard d’être aimé ?  Voilà, le film d’une manière plus subtile et romancée pose cette question-là, par l’amour utopique puisque dans mon film il y a deux histoires d’amour utopiques.

Je voulais d’abord faire une petite parenthèse aussi, le premier plan du film est tout à fait époustouflant. Techniquement c’est une prouesse inexplicable mais il y a du sens également…

Le premier plan du film pose les jalons de toute l’histoire.  C’est-à-dire que ça raconte un village qui est abandonné.  Il raconte deux maisons côté à côte et de deux êtres humains qui s’aiment, un champ merveilleux et surtout un arbre, que moi j’appelle l’arbre de l’amour, avec des racines profondes puisqu’en même temps on entend que le garçon a promis à la fille de ne jamais aimer une autre fille de sa vie, donc il y a cet arbre-là où un couple s’embrasse.  Qu’est-ce que c’est ?  Et il y a une photo qui est prise par quelqu’un qui immortalise ce moment d’amour qu’on promet pour la vie.  Voilà, ce premier plan immortalise ça et c’est ces énigmes-là que l’on devra résoudre pendant tout le film.

Est-ce que vous avez respecté la même structure que dans le livre ou vous avez apporté votre griffe personnelle et si oui, de quelle manière ?

Le livre a une structure très complexe parce que l’histoire est très déconstruite et hachée si je peux dire, avec des aller-retours énormes dans le passé et dans le présent. J’ai gardé la même idée de narration, c’est-à-dire de déconstruction, mais j’ai simplifié parce qu’effectivement dans un livre on a l’avantage de pouvoir revenir quelques pages en arrière, un film on ne peut pas le faire.  Ceci étant dit, en m’appuyant sur la dramaturgie et la narration de certaines séries télévisées récentes qui sont très complexes, je me suis dit que le spectateur est peut-être plus prêt aujourd’hui qu’hier de mettre en mémoire certains choses. Il peut se dire dans cette déconstruction que ce n’est pas grave s’il ne comprend pas tout aujourd’hui, ce qui est le cas dans le film. À un moment donné, il va mettre tous les bouts ensemble comme un puzzle et là il sentira une forte émotion, il va comprendre tout le puzzle d’une vie et ce qui s’est passé, il va mettre dans un certain ordre, un ordre narratif plus normal.  Je me suis amusé aussi avec cette déconstruction.

Et donc lorsqu’on fait un film à tiroirs comme ça on ne s’emmêle pas trop les pinceaux au moment de l’écriture ?

C’est compliqué à écrire. Je ne dis pas que c’est facile.  Il y a déjà deux histoires parallèles, ce qui est compliqué c’est d’une part effectivement de faire des aller-retours, dans les les flash-backs, même ceux qui ne sont pas dans l’ordre chronologique et d’autre part de faire des ponts entre les deux histoires et parfois s’appuyer sur un flash-back de l’un pour arriver dans le présent de l’autre.  Donc ce tricotage-là était compliqué mais réjouissant, car pour une fois je n’écris plus comme d’habitude.  C’est ça qui est beau dans la vie, c’est d’essayer de se renouveler, en tout cas de tenter une voie nouvelle.

Le personnage central, enfin un des personnages centraux du film, c’est Léo, est-ce que vous pouvez en quelques mots nous le présenter ?

C’est ce jeune homme qui naît et grandit dans un village juif de Pologne avant la guerre et qui tombe amoureux de la plus belle femme de ce village, qui s’appelle Alma, qu’il nomme la femme la plus aimée au monde.  Il l’aime tellement qu’il lui fait une sorte de déclaration d’amour en écrivant un livre qu’il appelle " L’Histoire de l’amour ".  Il lui promet dans ce village de ne jamais aimer une autre femme pendant toute sa vie.  La guerre les sépare et on suit une des deux histoires par cet homme, comment il survit. Lui le pauvre ne peut pas partir avec elle lorsqu’elle part à New York. On suit son parcours, comment il se bat pour la retrouver et pour que cette promesse de l’aimer toute la vie puisse tenir debout. Donc c’est effectivement aussi un film sur la promesse, sur la parole donnée qui aujourd’hui aussi est un peu en péril.

Et on le retrouve aujourd’hui à New York. 

On le retrouve aujourd’hui, on commence avec lui dans le désordre à peu près à 18 ans et on finit à ses côtés à l’âge de 75 - 80 ans.

Vous montrez à travers son histoire qu’on n’oublie jamais le premier amour en fait.  Il dit d’ailleurs à son ami Elliott Gould : tu me jures que tu ne vas pas coucher avec elle.

Il soupçonne que son meilleur ami du village, avec qui il vit encore aujourd’hui à New York (comme ils étaient trois garçons et que c’était la seule fille), ait couché avec son amoureuse. Cette paranoïa l’habite pendant soixante ans. Donc il y a une fameuse réplique au tout début du film où ils sont tous les deux à se chamailler tout le temps comme des gamins, il lui dit : " Est-ce que tu as couché avec elle oui ou non ? " et l’autre lui dit : " Mais ça fait soixante ans, lâche-moi il y a prescription ".  Donc il ne saura jamais et après on comprendra pourquoi il ne saura jamais et pourquoi Bruno lui répond ce qu’il lui répond, il ne saura jamais si cet ami a couché avec elle. Moi je crois que non, je crois que les deux, et Léo et Alma, ont été purs et qu’ils se sont aimés follement toute leur vie.

Ça prouve bien qu’on ne se débarrasse pas d’un premier amour.

On ne s’en débarrasse pas, le premier amour est très fort et ce qui est encore plus fort dans le film, puisqu’on parle d’un conte, presque d’un amour utopique. Cet homme ce n’est pas que c’est son premier amour, c’est son premier et dernier.  Ce qui aujourd’hui effectivement paraît impossible, puisqu’aujourd’hui on a plein d’amours et le jour où l’on se met ensemble on sait qu’on va déjà se séparer.  Pour lui, c’était inconcevable parce qu’il savait que jamais de sa vie il ne trouverait une femme aussi incroyable, comme il l’appelle la femme la plus aimée au monde, il n’y a pas deux femmes la plus aimée au monde pour lui en tout cas. 

Ce manuscrit sur l’amour vous l’imaginez comment ?  Qu’est-ce qu’il raconte en fait ?  J’imagine que vous vous êtes créé une histoire.

Pour moi, ce manuscrit a deux approches. Il y a l’approche concrète, une déclaration d’amour folle et tellement folle que ce manuscrit se perd et traverse les générations, il traverse les continents, il passe d’Europe en Amérique du Sud pour arriver à New York. Ce manuscrit et cette déclaration d’amour sont comme un virus formidable de l’amour, parce qu’il va contaminer plein de gens sur son passage, c’est-à-dire tous ceux qui le liront seront à jamais sublimés par l’amour utopique, comme celui des deux jeunes du village.  C’est ça pour moi la beauté.  Et là on touche aussi l’autre thème du mot écrit, c’est-à-dire il y a la parole donnée et tenue et il y a le mot écrit à la main, par la main qui vient du cœur, et que ce mot écrit a une force incroyable et ça aussi ça interroge en filigrane notre époque numérique où le mot écrit s’efface et il n’y a pas de mémoire.

L’avantage aussi de ce livre, ce manuscrit, c’est qu’il vous permet, vous, d’un point de vue scénaristique aussi de créer le lien entre le passé et le présent.

Oui entre le passé, le présent, il crée une transmission aussi.  D’aborder le thème de la transmission entre générations qui interroge notre époque d’aujourd’hui. Sommes-nous encore capables de transmettre aux plus jeunes, est-ce que les jeunes veulent aussi recevoir une transmission des plus âgés ? Je ne peux pas dévoiler la fin, il y a ce thème qui est abordé, comment à travers ce manuscrit il crée un lien, il recrée du lien là où nous aujourd’hui on est beaucoup en train de les déchirer. Cette force du mot écrit et de l’utopie de l’amour, ça aide à survivre, et ça recrée des liens.

La culture juive est très présente dans le film, je me demandais, quand on est soi-même de culture juive, est-ce qu’on se sent obligé de toujours revenir sur cette thématique ?

Ce n’est pas une question que l’on se sent obligé, mais j’imagine que les Arméniens parlent mieux des Arméniens parce qu’ils connaissent bien leur identité et leur culture, idem pour un Sénégalais. J’aime bien voyager, c’est pour ça que j’aime aussi m’insérer un peu dans la vie des autres. J’ai fait " La Source des femmes " pour comprendre la condition de la femme arabe, j’ai fait un film sur les Éthiopiens pour essayer de saisir le mode de vie des Éthiopiens, mais de temps en temps effectivement je reviens à ce que je connais, c’est-à-dire la culture juive. À travers ma culture, je n’essaie pas de m’enfermer mais de communiquer avec l’autre et de l’interroger comme je le fais pour moi. La culture juive a aussi cette petite qualité si je puis dire, c’est qu’à la fois elle est très identitaire, mais à la fois très universelle, elle est très ouverte sur l’universalisme depuis le tout début.  C’est une culture de la question. On questionne notre monde, on ne se questionne pas que nous-mêmes.  À travers nous, notre culture, on interroge notre monde et notre époque.

On ne peut pas passer à côté du casting, surtout lorsqu’il à la fois ravissante de Gemma Arterton, mais aussi une légende vivante, Elliott Gould…

Oui j’ai toujours de la chance, je ne sais pas, je touche du bois, de travailler avec des immenses acteurs, qui humainement sont formidables aussi.  Donc j’ai d’un côté la femme la plus aimée au monde, mais dans tous les sens du terme, puisque c’est le personnage aussi, une actrice sublimissime, belle, intelligente, coquine, espiègle, profonde, parce qu’il y a des scènes aussi dans le film d’une profondeur et d’une délicatesse incroyables. Gemma qui interprète le personnage de 18 jusqu’à 80 ans et j’ai effectivement un acteur incroyable, que je connaissais peu parce que c’est le plus grand acteur de théâtre de Londres, il a fait énormément de films aussi mais je ne le connaissais pas suffisamment, qui est Sir, puisqu’il a été anobli par la Reine, Derek Jabobi. Il est immense et dans le film il a une palette, il va de Chaplin ou presque jusqu’à un jeu très économique, très intime aussi, et effectivement une légende vivante, Elliott Gould qu’on connaît depuis " Mash ", " Friends ", " Ocean’s Eleven " et qui est un type succulent. Pendant toutes les poses, tout le temps qu’on parlait ensemble, il me parlait de sa période années 70, où il était le grand pote de Mick Jagger et tous ces groupes rock’n’roll qui émergeaient de partout, il a traversé le monde avec eux, il était marié à Barbra Streisand, etc. Il a 10.000 anecdotes et histoires, c’est un type drôle et succulent, et il y a aussi une jeune qui s’appelle Sophie Nélisse et qui joue l’autre personnage important, l’adolescente qui est amoureuse aussi, c’est une grande de demain.

Est-ce que vous diriez alors que globalement le message à retenir, c’est un message optimiste ?

Oui. Il y a un message généralement optimiste et j’espère que dans la période trouble que l’on vit dans le monde entier, je ne vais pas énumérer tous les cataclysmes et les déluges qui nous tombent sur la tête mais j’aimerais apporter un peu d’amour et dire aux gens : " Détendons-nous un tout petit peu, et prenez de l’amour ". J’essaie de vous l’apporter à travers ces gens formidables, imparfaits mais formidables et interrogeons-nous s’il n’est pas temps de donner de l’amour et de croire qu’on est capable. J’aimerais que les gens reviennent à la case départ d’une certaine manière et de dire que l’amour c’est quand même bien, c’est quand même mieux que la crispation, la haine et la peur. Lâchons-nous un tout petit peu.  Bien sûr que dans l’amour il y a toujours un risque, il y a toujours le risque de souffrir, mais la vie c’est comme ça, du moment où on naît, si on ne prend pas le risque de souffrir un peu on ne vit rien. Donc revenons à la case départ, faisons-nous confiance, aimons, on va se prendre des claques, ce n’est pas grave.