L'interview de Nicolas Silhol, à propos de "Corporate"

"Corporate", un film de Nicolas Silhol
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"Corporate", un film de Nicolas Silhol - © Claire Nicol

L’histoire de Corporate démarre avec le suicide d’un employé d’une grande entreprise, et sa responsable des ressources humaines va se retrouver dans le collimateur de l’inspection du travail… Le résultat aboutit à un thriller glaçant sur un sujet d'actualité hyper sensible. Cathy Immelen a rencontré le réalisateur Nicolas Silhol qui signe son premier film.

Ce titre qui nous plonge dans l’ambiance, "Corporate", un mot anglais, un mot de l’école très académique, je voulais savoir ce que vous vouliez nous livrer par ce titre.
C’est un de ces mots d’ordre, "Corporate" est lié à la langue de l’entreprise dont on ne sait pas bien ce qu’il veut dire. C’est un mot un peu mystérieux et pour nous ça résume assez bien l’histoire de ce personnage, celui d’une salariée qui a épousé sa fonction, qui s’est coupée de ses émotions, de ses ressentis, de ses valeurs, pour épouser les valeurs de son entreprise.  Donc elle est corporate, et l’histoire du film est un peu de voir comment elle se "décorporatise".

La réalité est bien souvent beaucoup plus effroyable que la fiction.

Sans révéler le fil de l’intrigue, j’ai été étonnée au final de l’optimisme du film, je m’attendais à une fin dramatique donc je me suis demandé si la première impulsion du film était de nous faire ce portrait glaçant de l’entreprise d’aujourd’hui ou plutôt de faire le portrait d’une lanceuse d’alerte en quelque sorte.
C’est un peu les deux. Effectivement on avait vraiment à cœur mon coscénariste Nicolas Fleureau et moi, de raconter une histoire qui soit finalement positive. On ne pouvait pas se contenter, ça c’est une responsabilité qu’on a prise, on ne peut pas se contenter de faire un constat glacial, désespéré ou cynique sur un système de management destructeur.
Effectivement, comme vous le dites, il y a la trajectoire d’un personnage qui vient traverser le sujet et qui vient s’inscrire en rupture avec le système auquel elle appartient. Ça c’était vraiment important pour nous, de pouvoir finalement, tard dans le film, parce que le parcours du personnage principal est assez tortueux et compliqué, mais qu’il y ait effectivement un choix fort qu’on valorise sans pour autant qu’on puisse parler de happy end du tout, c’est-à-dire qu’elle n’est pas sauvée, elle n’est pas sortie d’affaire, mais sans révéler trop la fin, elle pose un acte positif qu’on souhaitait valoriser, qu’on souhaiter donner en exemple pour montrer aussi que la parole finalement, de manière encore une fois compliquée, peut se libérer et que ça peut faire boule de neige ensuite, une fois qu’on a rompu la loi du silence.

Vous avez choisi d’en faire une héroïne, en tout cas un personnage féminin, j’imagine que ça a du sens aussi.
Oui, c’était important pour nous. Dès le départ on a pensé que ce rôle était celui d’une femme, même ces deux rôles, c’est-à-dire la RH et l’inspectrice, c’est aussi l’histoire d’un duel entre deux femmes. Donc c’était effectivement l’occasion pour nous d’interroger la place et le rôle des femmes dans le monde du travail, dans le monde de l’entreprise, mais dans le monde du travail plus général. Ce sont des femmes d’autorité qui se sont imposées dans un monde qui est encore dirigé par des hommes, et ça nous intéressait effectivement de montrer la manière dont chacune s’est imposée différemment. De cette manière, au début ces deux femmes sont en opposition puis leur relation évolue en un jeu de miroirs, c’est-à-dire qu’il y a quelque chose qui passe de l’une à l’autre. Elles se reconnaissent et comme elles font équipe, il y a quelque chose aussi là d’une trajectoire qui nous semblait appartenir à deux femmes.

Peut-être qu’a priori on ne s’attend pas à ce qu’une femme soit aussi froide intérieurement et ne montre pas d’émotion au travail. Ça va peut-être à l’encontre des clichés qu’on a.
Peut-être. Ce qui nous intéressait c’est de montrer que le personnage d’Emilie s’est imposé dans ce monde d’hommes en reprenant à son compte des attributs masculins. C’est-à-dire qu’au début du film elle est assez masculine, elle est dans un costume strict, et elle fait preuve de virilité.  Elle fait preuve de virilité dans la manière dont elle inflige la souffrance aux autres, elle n’a pas peur de faire du mal.  Et ça c’est quelque chose d’assez viril. En même temps, puisque c’est ce qu’on demande à une femme aussi, elle est assez sexy, donc elle est sexy et virile, elle est vraiment cette "executive woman", cette killeuse qui s’est imposée, peut-être même par excès de zèle, par rapport à des collègues masculins, pour montrer qu’elle n’avait pas peur.

Est-ce que la réalité est pire ou mieux que ce que vous nous montrez dans le film ? 
On a fait des choix. Bien souvent la réalité est beaucoup plus effroyable que la fiction. D’abord on a fait le choix de se concentrer sur un cas de suicide en particulier, là où en France notamment il y a eu des systèmes de management qui ont provoqué des dégâts énormes et qui ont provoqué des séries de suicides très nombreux. On a fait le choix de raconter l’enquête sur un suicide en particulier, pas sur plusieurs, et effectivement on a recueilli des témoignages où on avait pu, même en tant que citoyens, découvrir à travers les médias des situations qui étaient, si c’est possible, encore plus dramatiques ou encore plus spectaculaires. Il y a eu des suicides en France, notamment chez France Telecom, qui étaient très spectaculaires, donc il faut trouver un équilibre effectivement.
Le film reste assez effroyable dans les mécanismes qu’il décortique mais on essaie avant tout de rester humain et de dire que derrière ces systèmes il y a des individus, il y a des hommes et des femmes qui ressentent des choses.
On avait à cœur de rester très humain et de ne pas non plus tomber dans un excès de caricature d’un système totalement inhumanisé.

J’ai envie d’interpeller les spectateurs, en les amenant à réfléchir sur un sujet qui nous concerne tous.

 J’aimerai parler de vos choix de mise en scène, notamment vos choix de couleurs, de tonalités particulières, et votre travail sur le verre et la transparence et tout le symbole des parois vitrées.
On est resté dans des partis pris de mise en scène assez naturalistes, mais effectivement on a essayé de tirer le plus grand profit possible des décors de bureaux. On a essayé de créer une scénographie particulière, à la fois en jouant sur les open spaces, sur les bureaux qui bien souvent sont vitrés, c’est-à-dire qu’ils ne dérobent pas les personnages aux regards des autres, donc il y avait tout un jeu à construire sur les jeux de points de vue, les jeux de regards, surtout à partir du moment où le personnage principal se retrouve dans le collimateur et que les regards changent sur elle.
C’était intéressant pour nous de tirer le meilleur parti de ces décors particuliers, en jouant sur une dynamique de valeur différente, assez grande, en décrochant le son et l’image, c’est-à-dire qu’on peut être à l’extérieur d’une pièce et entendre le son qui est à l’intérieur. Voilà, c’était pour avoir des personnages, qui dans l’univers de l’entreprise, sont très enfermés, découpés, cloisonnés, pris dans le décor, pris dans leurs fonctions, et avoir par rupture une mise en scène beaucoup plus dynamique à l’extérieur.
Ici on est beaucoup plus caméra à l’épaule, on est ancré dans la vie, dans le réel, dans le bruit, et on voit comment l’extérieur pénètre progressivement dans l’intérieur et fait bouger les cadres et comment l’intérieur finit par exploser ou imploser. Il y a comme ça une dynamique de parti pris, l’intérieur et l’extérieur afin de voir comment ça évolue au fur et à mesure de la transformation du personnage principal.

Je trouve votre film étonnant et épatant de maitrise quand on pense que c’est un premier long-métrage. Maintenant que j’y pense, je me dis aussi quel étrange choix de sujet pour un long, parce qu’en général les cinéastes parlent d’eux-mêmes, d’un souvenir, ou d’un livre qui les a marqués, pour démarrer par du personnel.
Peut-être avez-vous travaillé en entreprise ou peut-être êtes-vous directeur des ressources humaines, je ne sais pas, mais je voulais savoir pourquoi ce sujet ?

Je n’ai pas travaillé en entreprise, j’ai traversé beaucoup d’entreprises car en tant que réalisateur j’ai fait des films institutionnels ou des films corporate comme on dit, donc j’avais cet aperçu-là du monde de l’entreprise.
Après, il y a plein de raisons différentes pour lesquelles on s’embarque dans l’aventure d’un film. Il se trouve que mon père est consultant aux ressources humaines, donc il y avait un terrain personnel parce que ce sont des questions de management, des questions de rapports humains en entreprise qu’il a partagées avec moi dont on avait beaucoup discuté. Il se trouve que les parents de mon scénariste Nicolas Fleureau, eux ont fait toute leur carrière chez France Telecom.  On travaillait déjà ensemble quand il y a eu cette série de suicides chez France Telecom donc on était naturellement portés par nos héritages et on s’y est intéressé. Après c’est surtout cette affaire des suicides chez France Telecom qui nous a interpellés, comme citoyens j’ai envie de dire, c’est le sujet de société que la découverte de ces systèmes de management et ses conséquences. Nous avions le souci d’attaquer cette question-là sous l’angle de la responsabilité, parce qu’à l’époque il y avait une sorte de fatalité à ces suicides. Le PDG de France Telecom de l’époque [Didier Lombard, ndlr] a eu des propos très malheureux qui nous avaient interpellés en évoquant "une mode du suicide" qui choquait tout le monde et à laquelle il fallait mettre un terme. Donc la question que l’on s’est posée c’est de se dire que derrière ces systèmes — quand on renvoie au système on n’a rien dit en fait — il y a une sorte de banalisation de la souffrance au travail. Nous, notre angle d’attaque c’était de dire : "Il y a des gens derrière ces systèmes, qui les mettent au point, et après il y a des gens qui les mettent en œuvre, qui font le sale boulot" et c’est ça qui nous intéressait, suivre le parcours d’un personnage comme celui-là parce qu’on se disait, en définitive eux peuvent aussi contribuer à changer les choses. 

Je voulais revenir sur Céline Sallette, je trouve que c’est une des actrices françaises les plus intenses et les plus intéressantes du moment, je l’ai trouvée très bien dans le rôle, mais a priori je ne l’aurais pas forcément vue comme ici, ce n’est pas le genre de personnage qu’elle joue d’habitude. Qu’est-ce qui vous a attiré chez elle ?
Comme vous, je pense effectivement que c’est une actrice qui m’avait impressionné dans tous les rôles dans lesquels je l’avais vue, elle a une intensité particulière, un mélange de force et de fragilité très impressionnant. J’avais très envie d’offrir un rôle à cette actrice qui m’avait touché comme spectateur. Et effectivement, c’était intéressant de lui proposer un rôle qu’elle n’avait pas déjà joué, un peu à contre-emploi, mais en tant que femme, elle est très différente de ce personnage-là. Donc c’était intéressant et je pense que c’est ça aussi qui l’a intéressée, le défi d’un nouveau rôle, qui fait que dans le travail on a tout à inventer. On explorait ensemble des champs qu’elle n’avait pas déjà parcourus, ça c’est assez stimulant et c’est très excitant. Et puis je pense que c’était intéressant aussi de prêter au personnage toute l’humanité que Céline a finalement comme actrice, de la contenir longtemps, de la brider, de la contraindre, pour progressivement la laisser s’exprimer, voire exploser, c’était un parcours intéressant, il me semble. 

Pour conclure, j’aimerais savoir ce que vous aviez envie de provoquer chez les spectateurs ou ce que vous aimeriez que nous gardions en tête après avoir vu votre film.
J’ai envie d’interpeller les spectateurs, d’interpeller les gens, en les amenant à réfléchir sur un sujet qui nous concerne tous, un sujet de société qui est un sujet tabou en France, un sujet dont on a encore du mal à parler, qui est compliqué et très complexe. Mon souci c’est surtout de poser les questions de la manière la plus précise et la plus complexe possible parce que ce sont des questions compliquées. Je ne veux pas apporter de réponses toutes simples ou caricaturales, ou stigmatiser qui que ce soit, donc c’est essayer de poser des questions de la meilleure façon possible pour ensuite provoquer un débat.
Et c’est ça qu’on a rencontré en France pour le moment, le film a suscité des réactions, des débats et c’est comme si la libération de la parole qui a lieu dans le film se prolongeait dans la salle. Pour moi c’est très gratifiant, je me dis que c’était bien de faire ce film parce que ça libère la parole, ça suscite des témoignages et ça suscite des débats donc pour un réalisateur c’est gratifiant. 

Surtout quand le film est très réussi pour un premier long. 
Je vous remercie. 

Merci beaucoup Nicolas.

Retrouvez l'interview intégrale de Nicolas Silhol, à propos de "Corporate"

La bande-annonce du film