L'interview de Nanni Moretti pour "Mia Madre"

Nanni Moretti est venu présenter "Mia Madre" au Festival de Cannes 2015
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Nanni Moretti est venu présenter "Mia Madre" au Festival de Cannes 2015 - © LOIC VENANCE - AFP

"Mia madre" dresse le portrait d’une femme en pleine tourmente, professionnelle et privée. Margherita (l’excellente Margherita Buy) est réalisatrice, elle essaie de mettre en scène un drame social mais elle doit subir les caprices de son acteur principal, une vedette américaine fantasque et imprévisible (John Turturro). Par ailleurs, elle assiste impuissante à l’agonie de sa mère, elle voudrait être à son chevet mais elle manque de temps, et culpabilise tandis que son frère Giovanni (Nani Moretti) se montre, lui, à la hauteur… Avec " Mia Madre ", Moretti réussit une alchimie parfaite entre un humour teinté d’ironie, et une émotion toujours pudique et digne.

L'interview de Nanni Moretti a été réalisée à Cannes.

Hugues Dayez : Quand avez-vous eu l’idée du film ?

Nanni Moretti : J’ai commencé à réfléchir au scénario de Mia Madre quand Habemus Papam est sorti d’ailleurs. Ma mère était déjà morte depuis quelques mois. J’ai tout de suite imaginé que le personnage principal serait une femme et immédiatement, j’ai pensé à Margherita Buy pour l’interpréter.Mais je n’avais pas envie qu’elle joue le rôle d’une actrice : au cinéma, on voit trop souvent des femmes qui interprètent des rôles d’actrices, mais un personnage de femme réalisatrice, c’ est plus rare. Je voulais donc qu’une réalisatrice soit au centre du film. Ou plutôt trois femmes : il y a Margherita, mais aussi sa mère et sa fille. Et puis, petit à petit, le scénario a commencé à évoluer.

C’est le paradoxe du personnage principal qui vous intéressait ? Margherita, la réalisatrice, essaie de tout contrôler dans son travail de metteuse en scène, mais sa vie privée n’est pas très structurée…

Margherita fait effectivement un film solide, structuré, plein de certitudes, tandis que sa vie est déstructurée, pleine de doutes, de malaises... J’aimais ce contraste, entre le plateau où Margherita voudrait tout contrôler tandis que sa vie se délie dans tous les sens.

 

Il y a plusieurs niveaux dans la structure du scénario (des rêves, des scènes réelles, des mises en abime…). Est-ce que le travail d’écriture a été difficile ?

Disons que cet aspect du scénario a été très travaillé. Je voulais entremêler ces différents niveaux et je suis donc très content si, durant certaines séquences, le spectateur ne comprend pas tout de suite si c’est une scène réelle, s’il s’agit du film que Margherita est en train de réaliser, ou si c’est un rêve, un cauchemar, un souvenir… J’ai entremêlé ces différents niveaux de la narration.

Dans le film, les personnages découvrent leur mère sous un autre éclairage après sa mort. Est-ce que vous vouliez dire par là que les parents gardent toujours une part de mystère pour leurs enfants ?

C’est quelque chose d’un peu embêtant à raconter parce que c’est très personnel, un peu douloureux… Quand ma mère (qui était prof de latin) est morte, j’ai commencé à la voir sous un éclairage différent au travers des souvenirs de ses anciens élèves. Parfois, on est beaucoup trop proches des personnes qu’on aime : on n’arrive donc pas à les comprendre dans leur plénitude ou à les voir avec la juste distance. Ça arrive…

Le personnage de l’acteur américain incontrôlable, interprété par John Turturro, apporte la note humoristique au film. Est-ce que cela trahit une inspiration de faits vécus ?

Non. Au début du tournage de Habemus Papam, il y a eu quelques petites difficultés avec Michel Piccoli. Mais ça n’a duré qu’un ou deux jours et pour le reste, on a eu un rapport extraordinaire. Mais non, je ne me suis pas inspiré de faits réels. Je voulais juste que Margherita ait un problème en plus au travail, sur le plateau, voilà !

Est-ce que c’est de plus en plus facile pour vous de trouver l’inspiration ?

Plus les années avancent, plus je suis critique par rapport à moi-même. Donc le travail d’écriture s’est allongé par rapport au passé, parce que le premier jet ne me convient pas. Et donc, pendant le tournage il y a toujours les mêmes angoisses et incertitudes qu’au début de ma carrière. Je vis le début d’un film comme si c’était un premier jour d’école. L’élaboration du scénario est devenue plus difficile.

Dernière question : est-ce que vous auriez aimé montrer ce film à votre mère ?

Si ma mère avait été vivante je n’aurais pas eu l’idée de ce film, donc c’est une question à laquelle je ne peux pas répondre.

 

L'interview de Nanni Moretti en version originale