L'interview de Nabil Ayouch pour "Razzia"

Le réalisateur de "Much loved" et "Les chevaux de Dieu" revient cette semaine avec "Razzia". Philippe Kempen lui a posé quelques questions.

Nabil Ayouch, merci d’être venu à Bruxelles pour nous parler du film "Razzia". Qu’est-ce qui vous a poussé à réaliser ce film mosaïque qu’on pourrait presque voir comme un état des lieux du Maroc d’aujourd’hui ? Quel était votre intention première ?

Au-delà d’un état des lieux du Maroc d’aujourd’hui, c’est un film sur l’état du monde. Ce dont je parle dans le film à travers ces 5 personnages résonne bien au-delà des frontières du Maroc et concerne, ne serait-ce que pour la problématique de la place de la femme dans la société, également beaucoup de pays occidentaux. On s’en est rendu compte de manière assez tragique ces derniers mois.

 

C’est vrai que le phénomène n’est peut-être pas universel mais en tout cas très généralisé.

Tout à fait.

 

Le film oscille aussi entre les années 80 et 2015 à Casablanca. Prenons d’abord les années 80. On découvre que le Maroc a subi une arabisation, c’est-à-dire que la langue berbère a été complètement bafouée dans les années 80.

Les deux périodes du film que sont les années 80 et 2015 sont deux périodes qui marquent l’histoire contemporaine du Maroc selon moi, de manière très différente évidemment mais qui se font écho l’une à l’autre. Début des années 80, c’est la réforme du système éducatif et donc l’arabisation, avec la suppression des humanités, philo, socio, et puis de l’esprit critique évidemment, et 30 ans plus tard, les effets, si je puis dire, de cette réforme sur une société prise par ses contradictions, par ses paradoxes, et donc, deux camps qui s’affrontent clairement. Et pour faire simple, les conservateurs et les progressistes, autour de sujets assez essentiels concernant les libertés individuelles.

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L'interview de Nabil Ayouch pour "Razzia" © Tous droits réservés

Vous parlez carrément d’anéantissement de l’esprit critique, qui mène à une forme d’obscurantisme, d’aveuglement.

Une forme d’ignorance en fait. Je crois que c’est véritablement cet axiome vieux comme le monde, l’ignorance qui engendre la haine, la colère qui elle-même engendre la violence, qui est au cœur du sujet même du film, c’est comment des jeunes qui ont grandi dans l’effacement de la diversité culturelle, donc finalement ce qui est l’ADN marocain, et ce qui nous caractérise. Le Maroc est un pays qui a grandi et qui s’est construit sur plusieurs identités : Amazir, berbère, juive, musulmane, chrétienne, Afrique subsaharienne. Et à un moment, à trop vouloir uniformiser une identité, on en perd le substrat et quelque part, on perd aussi des repères dans une société, un monde qui est en mouvement et dans lequel l’individu veut exister. Et c’est ce que montre " Razzia ". Le combat, les luttes de chacune et chacun de ces personnages face à cette oppression pour exister dans leur individualité et dans leurs rêves. Parce que je pense qu’un des grands enjeux civilisationnels d’aujourd’hui, c’est de réapprendre justement à rêver.

 

Je vais passer à une question que je voyais un peu comme une conclusion, mais votre Maroc rêvé, à quoi ressemble-t-il ?

Mon Maroc rêvé c’est un Maroc où quelque part on arrive à rassembler deux parties de nous-même qui se sont éloignées au fur et à mesure du temps. En l’occurrence, notre vie intime, nos aspirations profondes, parfois même un peu secrètes, le soir en nous endormant, et puis ce qu’on dit publiquement. Ce que la société nous oblige à avouer publiquement. Et l’écart est souvent malheureusement très grand, ce qui mène à une forme de schizophrénie, et je pense que la réconciliation de nous-même avec cette autre partie de nous est essentielle si on veut véritablement porter ces combats dans l’espace public. Et Dieu sait que l’enjeu de réappropriation de l’espace public pour toute une série de minorités est essentiel aujourd’hui, et pour la femme évidemment.

 

Le film a cette dimension un peu chorale, on a une série de personnages typés, c’était pour vous la formule idéale, ce film choral ?

Il n’y a pas de formule quand on fait du cinéma, en tous les cas, moi, je n’ai pas de formule. J’ai des envies, des désirs très forts de parler d’êtres humains qui me touchent et en l’occurrence ces êtres je les ai rencontrés, je les ai aimés, ils m’ont inspiré. J’en aime encore d’ailleurs certains, depuis 20 ans que j’habite au Maroc et que j’ai décidé de poser mes valises à Casablanca. Et quelque part c’est un peu un film somme d’une époque. Et pendant ces 20 ans, j’ai cru que chacun dans sa bulle, dans sa minorité justement, constituait un groupe à part, extrêmement cloisonné, avec un autre groupe. Et puis, je me suis rendu compte avec le temps que finalement toutes ces minorités mises bout à bout constituaient une majorité. Certes silencieuse, mais une majorité quand même. Donc en parlant d’eux, je parle quelque part aussi un peu de nous, de nos échecs, de nos réussites, de nos combats, de nos abandons, de nos défaites, de notre part d’humanité un petit peu abîmée, comme on le voit au début du film avec cet instituteur qui refuse de se battre et qui admet sa défaite. En étant défai,t c’est un petit peu de nous-même finalement quelque part qu’on abime.

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L'interview de Nabil Ayouch pour "Razzia" © Tous droits réservés

C’est une très belle partie du film. J’ai beaucoup aimé ce personnage. Ils sont tous attachants en réalité, les personnages. Ils ont tous quelque chose de très prenant. Ils forment un ensemble à la fois hétéroclite et puis c’est l’humanité en fait.

C’est pour ça que je vous dis que le film dépasse en fait les frontières du Maroc parce que des instituteurs qui dans les banlieues des grandes villes européennes, ici à Paris, ont abandonné parce que c’est trop dur, parce qu’ils ne sont pas assez valorisés, parce qu’ils ont l’impression de se sentir finalement oubliés, humiliés. Ça a des conséquences pour des générations et des générations d’élèves plus tard. Pour moi, c’est eux qu’il faut protéger. C’est eux les véritables héros des temps modernes. C’est ces instituteurs, ceux qui transmettent d’une génération à une autre. Et ça, on a parfois un peu tendance à l’oublier.

C’est fondamental en effet. On passe à un autre chapitre, je voulais quand même souligner votre amour profond, sincère, admiratif pour les femmes. Parce qu’on l’a vu dans "Much loved", et ici aussi vous filmez votre compagne, Maryam, de manière splendide, un peu à la manière, je ne sais pas, elle m’évoquait les actrices italiennes des années 60…

Je suis heureux de vous l’entendre dire. Elle m’évoque aussi des grandes actrices italiennes des années 60 effectivement.

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L'interview de Nabil Ayouch pour "Razzia" © Tous droits réservés

Elle a révélé un talent là. Ça a dû être aussi quelque chose d’agréable et de peut-être surprenant ?

C’est surprenant parce que je n’ai jamais voulu être marié à une actrice. Donc, je ne me suis pas marié à une actrice, et puis en cours de route, ma femme est devenue actrice, un petit peu par la force des choses d’ailleurs parce que ce personnage de Salima évidemment qu’au départ, il m’a été inspiré par Maryam et qu’ensuite on l’a dessiné ensemble, elle et moi, en co-écrivant le scénario, mais malgré tout le doute a subsisté jusqu’au bout dans ma tête et dans sa tête aussi, de savoir si elle allait pouvoir l’incarner véritablement à l’écraEt on s’est posé des questions. En tout cas, Maryam me disait, jusqu’à la dernière semaine, est-ce que tu es vraiment sûr que je vais y arriver ? Même si on avait passé des essais, même s’ils avaient été vus par le producteur, et qu’ils avaient séduit tout le monde, il y avait ce doute. Je trouve ça très beau finalement de continuer à douter jusqu’au bout parce qu’il faut absolument que rien ne soit acquis. En tous les cas, certainement pas que parce que c’est ma femme, elle doit jouer dans le film. Je pense que Maryam a à la fois du talent, évidemment, mais aussi une sensibilité, une humanité très forte, qu’elle a apportée au personnage de Salima. Et, quand en plus la fiction rejoint le réel, ou est rejointe par le réel, ça dépend des fois, c’est encore plus beau en l’occurrence. Le fait de savoir qu’au même moment dans le film Yto lui dit : "tu es enceinte" et qu’elle est obligée de se faire poser une prothèse pour le film, pour montrer son ventre dans le film, elle est en réalité enceinte dans la vraie vie, sans le savoir, ça a nourri ce personnage de manière extraordinaire et ça a amené sa part de sensualité et de sensibilité. Pour nous deux, c’était absolument exceptionnel à vivre.

Ça c’est énorme, c’est intense. La post-prod apparemment s’est faite en partie en Belgique. Vos liens avec la Belgique sont assez étroits ?

C’est un autre amour pour moi, la Belgique. C’est un amour qui date de mon deuxième long-métrage "Ali Zaoua prince de la rue" que j’ai co-produit avec la Belgique un peu par accident. Et puis, j’ai rencontré des techniciens, j’ai rencontré l’humain, j’ai rencontré du talent, j’ai rencontré effectivement des infrastructures de post-production qui sont au niveau de ce qu’il y a de mieux aujourd’hui ailleurs dans le monde, et puis de film en film, j’ai eu envie de prolonger ça mais cette fois-ci pour des vraies raisons, parce que je me suis attaché à l’humain, je me suis attaché à des talents, des techniciens, ma chef opératrice par exemple, Virginie Surdej, qui vient samedi dernier de remporter le Magritte de la meilleure photo avec un film qui s’appelle "Insyriated", ma scripte, Emilie Flamant, ma monteuse, Marie-Hélène Dozo, que vous connaissez aussi certainement. Enfin voilà, ce sont des gens qui aujourd’hui apportent, façonnent le film avec un regard tout simplement différent et que j’aime, et que j’ai envie de prorogé de film en film, à tel point que sur "Much loved" par exemple, où il n’y a pas eu de co-production avec la Belgique, j’ai quand même ramené ces talents au Maroc pour m’aider à faire ce film.