L'interview de Mike Leigh pour "Peterloo"

Mike Leigh
Mike Leigh - © BEN STANSALL - AFP

En août 1819, les guerres napoléoniennes ont laissé l’Angleterre exsangue. Dans le nord du pays, on crie famine. A Manchester, la révolte s’organise, des leaders d’opinion se réunissent pour mettre sur pieds une grande manifestation pour réclamer une meilleure représentation du peuple au Parlement. Le 16 août, l’évènement se met en place, réunissant plus de 60.000 personnes. Hélas, ce rassemblement pacifique va tourner au bain de sang, les forces de l’ordre chargeant sauvagement dans la foule…

Mike Leigh nourrissait depuis longtemps le projet de retracer à l’écran le "massacre de Peterloo", une des pages les plus sombres de l’histoire de la Grande-Bretagne. Si cette page a évidemment des résonnances contemporaines – les parallèles troublants avec les Insurgés de Wall Street ou les Gilets jaunes en France sauteront aux yeux de nombreux spectateurs, preuve que l’histoire se répète -, Mike Leigh n’a pas réussi à éviter tous les dangers de ce sujet imposant. Si, comme de coutume chez lui (de "Secrets and lies" à "Turner") la direction des acteurs est irréprochable, sa mise en scène glisse parfois vers la solennité et l’académisme. "Peterloo" est un film courageux et honorable, mais il pèche par de terribles longueurs qui émoussent l’émotion qui aurait pu naître grâce au sujet qu’il aborde.

Traduction

Vous avez réalisé des films historiques, par le passé, comme "Topsy-Turvy", et bien sûr "Turner", mais ils étaient basés sur la vie d'artistes. Ici il s'agit clairement d'une fresque politique, et quel était votre intention de départ pour faire ce film ?

Mike Leigh : Il me semblait que ce sujet devait être raconté en film, parce qu'il ne l'avait jamais été, que les gens ne connaissaient pas cet épisode, et qu'il pouvait avoir du sens pour nous. Et une fois que j'ai décidé de faire le film, nous nous sommes rendu compte au fur et à mesure que le film était encore plus justifié que nous l'avions pensé. C'est la raison principale.

Quel parallèle faites-vous entre l'histoire de ce massacre et les événements que nous vivons aujourd'hui ?

La liste des situations dans le monde à l'heure actuelle où la démocratie a été bafouée, d'une manière ou d'une autre, est longue. Ce n'est pas une prérogative britannique, c'est clair quand on parle d'états ou de différentes régions d'Europe, quand on parle du fait qu'il y a des millions de réfugiés venant de partout pour trouver un abri sûr, qui sont en quelque sorte les victimes d'une perversion de la démocratie, où les gens au pouvoir font semblant de défendre la démocratie mais s'en moquent de manière indéfendable. Tout cela se rattache aux thèmes qui sont au cœur du film. Vous savez, dans le monde, tous les gens n'ont pas le droit de vote mais même quand on a ce droit, cela ne veut pas dire que vous jouissez des droits que vous méritez.

Un film historique est toujours une sorte d'hypothèse, d'interprétation du passé, donc, comment peut-on être fidèle, proche de la réalité ?

Franchement, il y a deux réponses à cette question. La première, rien n'est jamais exact dans un film, dans le sens où tout ce que vous mettrez devant la caméra doit vivre en trois dimensions, la caméra va enregistrer une vérité ici et maintenant. Donc, que je fasse un film historique ou contemporain, ce que je filme est de toute façon une composition, quelque chose que nous avons créé, à un instant pour en faire la substance du film. Vous avez le choix, pour un film historique, vous pouvez faire des recherches les plus poussées, et tenter d'être le plus exact possible dans les limites de la composition, ou vous pouvez ne pas vous soucier de l'exactitude, et travailler aussi librement que vous voulez. Personnellement, j'ai choisi la première solution, bien sûr, vous avons beaucoup travaillé en faisant toutes les recherches nécessaires pour faire revivre cette période de la manière la plus fidèle possible. Mais à la fin, nous avons dû être inventifs parce que c'est indispensable pour rendre ce passé vivant.

Votre travail avec les acteurs est toujours étonnant, ici, c'est un film choral où chacun est une partie d'un gigantesque puzzle, comment avez-vous organisé le casting ?

Comme dans tous mes autres films. Tout d'abord, ce genre de performance ne peut s'obtenir qu'avec des acteurs à la fois très bons et très intelligents. Il y a plein d'acteurs dans le monde qui ne sont pas intelligents, en fait certains sont mêmes bornés.. Et ils ne sont pas dans ce film ! ce qui est vrai, c'est qu'une fois que vous trouvez les acteurs engagés, intelligents, qui vont ressentir le film du début à la fin, vous allez obtenir non seulement une bonne performance, mais aussi une bonne recherche, un bon engagement, et des gens qui se sont investis dans le travail, quand ils arrivent en répétition. C'est ce que je fais dans tous mes films, une préparation de six mois avant de commencer à tourner. Ça aide ! en plus, je travaille avec des historiens très sérieux qui me montrent les directions à suivre. Mais les qualités de la performance viennent du talent des acteurs, et le temps que nous consacrons au développement des personnages, des recherches et des répétitions que nous faisons avant de tourner.

Dernière question, quel est votre espoir en proposant ce film ? d'ouvrir les yeux d'une partie du public ?

C'est ce que vous devez espérer avec chaque film ! j'espère que ce film parlera à beaucoup de gens, peut-être de différentes manières, ce n'est certainement pas un film où je déclare en noir et blanc, vous devez penser ça ! je vous laisse beaucoup à décider par vous-même, à réfléchir, ce que j'espère une grande partie des spectateurs va pouvoir faire, s'ils peuvent avoir accès à ce film et en faire l'expérience.