L'interview de Kaouther Ben Hania pour "La Belle et la Meute"

La réalisatrice Kaouther Ben Hania au micro de Cathy Immelen
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La réalisatrice Kaouther Ben Hania au micro de Cathy Immelen - © RTBF

"La Belle et la Meute" est un film choc qui nous vient de Tunisie, dont le titre est "La Belle et la Meute". La place des femmes et les violences à leur encontre est un sujet délicat, mais aussi hélas, un sujet d'actualité. Ce film nous immerge dans une dure réalité. Une étudiante violée tenter d’obtenir justice dans une société machiste où règne le silence. Nous allons passer une nuit avec notre héroïne. Une nuit cauchemardesque…

L'interview intégrale de Kaouther Ben Hania

Cathy Immelen : Kaouther, bonjour. Votre film, c’est le premier film de fiction pure, je ne me trompe pas ? 

Kaouther Ben Hania : Oui, le premier long-métrage de fiction pure et dure.

Dure, c’est le mot exact.  On papotait un peu avant que ça tourne, je vous disais que j’avais eu très mal au ventre en voyant votre film la première fois, en le revoyant, pareil.  Quel effet vouliez-vous faire aux spectateurs en racontant cette histoire ?

Il y a plusieurs choses.  D’abord, je voulais que le spectateur soit avec le personnage principal, cette jeune femme qui se fait violer par des policiers et qui décide le soir-même de porter plainte. Porter plainte, quand on est complètement dans une situation extrêmement fragile, psychologiquement parlant et avoir à faire justement à la police alors qu’elle s’est fait violer par des policiers. Il y avait tous les éléments d’un drame, quelque chose d’extrêmement fort et je voulais lui faire traverser une galerie de personnages et d’institutions, puisqu’elle est baladée entre l’hôpital et les postes de police, sans cesse. Il y a un côté un peu kafkaïen, parfois par intérêt mais parfois aussi pour la faire taire, parce que c’est une affaire compliquée. On ne veut pas tacher la réputation de la police.  Donc c’est une histoire sur une quête de justice, jusqu’au bout, d’une jeune femme très fragile. Rien ne la prépare à affronter quelque chose d’aussi dur.  On la suit durant toute une nuit, c’est un tunnel, il y a de la lumière à la fin puisque le film finit le matin, tôt.

C’est tiré d’une histoire vraie, ça a eu un grand retentissement en Tunisie. Vous pouvez un peu nous parler de l’histoire vraie, est-ce qu’elle correspond à ce que vous avez mis en images ? 

Oui, le film est inspiré d’une histoire vraie, qui a secoué la Tunisie en 2012, qui a été une affaire très médiatisée, qui a suscité beaucoup d’émois et de solidarité de la part de la société civile et des médias. Ça m’avait marquée. Ce qui m’avait surtout marquée c’est le courage de la vraie victime.  D’ailleurs, dans la vraie histoire, elle a obtenu gain de cause après 2 ans de procès puisque les deux policiers qui l’avaient violée ont été inculpés chacun de 15 ans de prison.  Ça a eu un dénouement satisfaisant pour ce genre d’affaire.  Moi je n’ai filmé que cette nuit-là parce que je trouvais qu’elle pouvait être comme un thriller psychologique où elle est confrontée à l’horreur, c’est-à-dire le sentiment de l’horreur qu’on voit dans les films d’horreur. D’ailleurs le film emprunte un peu d’un point de vue esthétique quelques codes de film de genre, film noir ou film d’horreur. Elle, elle le vit ce soir-là et le spectateur le vit avec elle et on la suit dans cette longue nuit.

Comme une parabole ou une métaphore peut-être, parce qu’à un moment donné il y a ce personnage qui dit : on est comme des zombies. Est-ce que toute cette galerie effectivement c’est une manière pour vous, pas d’attaquer, mais de montrer le quotidien de ce qu’est la Tunisie, qu’on pense plus libérée, moins sexiste, et en fait pas du tout ?

Même au-delà de la Tunisie. Je pense que c’est le genre d’histoire qui pourrait se passer n’importe où.  D’ailleurs la distribution du film le montre puisqu’il sort dans je ne sais pas combien de territoires, en Belgique aussi, j’en suis ravie, donc c’est une histoire qui touche au-delà du contexte local.  Bien sûr chaque histoire a un contexte, qu’on connaît très bien, qu’on essaie de rendre crédible, je pense que les mécanismes de réponse par rapport au fait de vouloir porter plainte sont plus ou moins les mêmes un peu partout dans le monde. D’ailleurs on connaît tous la grande question pour une femme qui vient porter plainte après un viol : comment étiez-vous habillée ?  Ce n’est pas un hasard s’il y a juste 10 % des femmes, en France par exemple, des femmes violées qui portent plainte. Les autres ne portent pas plainte parce que c’est très compliqué.  J’avais envie aussi de faire un récit qui au-delà de l’aspect local de la chose soit un récit universel. 

Je pense que c’est ce qui m’a le plus énervée dans les situations, c’est les filles qui n’ont même pas de solidarité féminine.  Parce qu’elle a une petite robe moulante, elle a un décolleté... ? Moi, ça me rend folle.

J’avais envie de casser les clichés, surtout le cliché de la solidarité féminine, qui pourrait exister, mais là je voulais jouer aussi avec les attentes.  Qu’on croit que quand elle va s’adresser au fonctionnaire féminin ça va être plus simple. Non. Parfois on ressemble plus à notre travail qu’à notre genre, et on est dans une hiérarchie, on adopte la même logique parce qu’on a besoin de son travail, on a besoin de ne pas avoir à faire à des choses dangereuses. Il y a beaucoup de choses qui font que dans la vie les choses ne se passent pas d’une manière aussi automatique. 

Vous avez aussi été très audacieuse dans vos choix de mise en scène.  Du plan séquence, uniquement, avec un film, vous le disiez, qui emprunte des codes du cinéma de genre. Je me demande comment on fait un tournage de nuit dans la tension, non-stop, où déjà rien qu’à regarder, nous, on a mal au ventre ? Comment on tient sur la longueur et comment diriger une actrice pour qu’elle garde cette tension permanente ?

Le choix des plans séquence… quand j’ai su sous quelle forme j’allais faire ce film, j’ai commencé à écrire.  Avant je n’avais pas la forme, et petit à petit je me posais les questions de ce qui m’intéressait dans ce récit, cette nuit-là, qu’est-ce qu’il se passe cette nuit-là ? Ce sont des fragments, des étapes, à chaque fragment il se passe quelque chose qu’on ne voit pas mais que j’aimerais bien que les spectateurs intègrent.  C’est le temps réel, c’est le plan séquence, qui nous fait vivre avec elle, être dans le moment et intégrer aussi les ellipses entre chaque moment et l’autre. C’est vrai que ce n’était pas un choix facile du tout, parce que c’est un jeu de dominos, le plan séquence.   Dès que quelque chose vacille tout tombe et on recommence dès le départ, et on sait que sur un tournage il y a un nombre de choses imprévisibles qui peuvent se produire.  Donc pour les comédiens on a beaucoup travaillé d’abord, les répétitions étaient longues, parce que c’était comme chorégraphier une danse.  Entre les comédiens, la caméra, les mouvements de caméra que je ne voulais pas spectaculaires, je voulais que ça épouse le mouvement et la pulsion du personnage principal et des autres acteurs, que chaque mouvement soit justifié. Ça a nécessité presqu’un travail d’architecture ou de chorégraphie.  C’était très long à mettre en place mais je pense que j’ai bien fait d’insister, de ne pas céder à la facilité d’un montage classique. Je trouve que ça rajoute de l’intensité au récit, et ça le ramène à un niveau intéressant. 

Est-ce que c’était compliqué de trouver actrice qui était d’accord de jouer ce rôle ?

Non, ce n’était pas compliqué de trouver une actrice mais de trouver la bonne, ça c’était compliqué.  C’est toujours le cas.  Parce que des acteurs formidables il y en a, mais est-ce qu’ils correspondent au rôle ?  Les acteurs quand on leur offre un rôle comme ça c’est un cadeau parce que c’est un rôle principal, c’est exigeant, les acteurs ne cherchent que ça. Je sais que c’est un beau cadeau à faire à un acteur, du coup trouver la bonne, oui, ça demandait du casting, du travail.

J’aimerais avoir votre avis sur le fait que pour le moment j’ai l’impression que dire le mot 'féminisme' c’est presqu’un gros mot.  Il y a quelque chose pour le moment, une cristallisation, des positions où on ne peut plus rien dire, tout doit être politiquement correct, et en même temps dès qu’une femme est féministe… je trouve qu’il y a quelque chose de très bizarre pour le moment. Est-ce que vous vous revendiquez comme féministe ?  Est-ce que vous sentez peut-être quelque chose de froid à votre encontre suite à ça ?  Est-ce que c’est plus compliqué de faire des films comme ça dans un monde dominé par les hommes ?  Je voudrais avoir votre avis sur la notion de féminisme et votre engagement.

Je pense sincèrement que bien sûr le mot féminisme comme pas mal de concepts est galvaudé, utilisé à tort et à travers.  Les termes, les nuances qu’il peut y avoir se perd et on est dans des sociétés hyper médiatisées, on parle beaucoup, on déballe de tout. Il y a cet aspect-là.  Mais moi en tout cas comment je vois un engagement féministe, c’est quelque chose qui va au-delà du masculin et du féminin, qui les réunit tous les deux, et qui fait qu’on dépasse cette adversité, cette chose qui fait que c’est la guerre, on est des ennemis, et je trouve ça complètement absurde.  Moi par exemple qui ai vécu sous la dictature, sous Ben Ali, je sais que dans les sociétés qui sont opprimées, politiquement parlant, par un pouvoir, tout le monde est opprimé, homme et femme, et ça va mal pour tout le monde. Du coup parler d’une liberté sexuelle ou d’une émancipation sous un régime oppressif, pour moi ça n’a aucun sens.  La vraie liberté c’est la vraie liberté, c’est de construire des régimes qui respectent la dignité des êtres humains.  C’est une peu ce qu’elle cherche parce que ça dignité a été bafouée.  Dans le film, " La Belle et la Meute ", elle veut retrouver sa dignité.  Elle ne va pas se venger, comme ce film américain que j’aime beaucoup, " J’irai cracher sur vos tombes ", qui est une histoire de viol aussi, où elle se venge elle-même. Dans mon film, elle fait confiance aux institutions, en tout cas elle essaie parce que c’est leur travail.  Et ça change une société, ça change tout.  On peut partir du féminisme pour arriver à quelque chose d’extrêmement politique, qui parle régime, qui est beaucoup plus large. 

J’aimerais que vous m’expliquiez le titre.  " La belle et la meute " qui est comme un titre de conte. Je n’ai pas d’interprétation. J’en ai plusieurs mais pas une fixe.

Il n’y a pas une interprétation particulière mais effectivement " La belle et la meute " ça fait référence à un récit, à un conte comme vous dites mais c’est aussi quelqu’un qui traverse une meute de personnes qui sont là en train de lui dire de laisser tomber, pourquoi porter plainte, et aussi parce qu’il y a une scène où elle est face à une vraie meute pour le coup, quand elle s’enfuit…Ça nous a semblé un peu joli. On s’est dit on va l’appeler comme ça.

Comment est reçu votre cinéma en Tunisie ?  Ce film-ci en particulier.  

Le film doit sortiri le 12 novembre en Tunisie. Je sais qu’il est très attendu depuis son passage à Cannes et aussi parce que le Ministère de la Culture était le premier bailleur de fonds dans ce film, il a été financé par l’argent du contribuable. C’était un premier financement qu’on a eu donc je pense qu’on va faire une belle sortie, je croise les doigts, en Tunisie.

Je ne m’attendais pas à cette réponse-là, je ne savais pas que la Tunisie avait mis de l’argent dedans parce que vous êtes tellement critique des Institutions, c’est étonnant.

La Tunisie change, j’en ai la preuve, là, mon film qui est super critique.  C’est une des choses qu’on a gagnée depuis la Révolution, cette liberté de parole.  Le fait de dire les choses, dans l’immédiat, dans les journaux.

C’est énorme comme avancement.

Absolument, je le sens puisque c’est mon métier, de s’exprimer. 

Pour conclure, à priori, parce que le film sort cette semaine en salles, comment donner envie aux spectateurs de se dire je vais passer du temps dans une salle avec quelqu’un qui souffre, qui se bat, où on parle de viol ?  Est-ce que c’est forcément ce qu’on a envie de voir ?  Qu’avez-vous envie de donner comme message pour donner envie aux Belges d’aller voir le film ?

D’abord je leur dis : Venez voir le film parce qu’au-delà de tout ça, c’est une quête sur la justice. La justice c’est quelque chose qui nous intéresse tous. On ne veut pas être en situation d’injustice.  Aussi venez voir le film parce que l’actrice est extraordinaire, je trouve qu’elle porte le film de bout en bout et que j’ai tout fait pour que le rythme du film soit tenu et qu’on rentre dans sa vie, dans ce moment qu’elle vit et qu’on soit complètement avec elle. Donc c’est une expérience que je pense intéressante pour un spectateur, si vous aimez les thrillers, les films d’horreur, aussi les films noirs, c’est un film réaliste mais qui ressemble à ce genre de film-là.  En plus c’est tourné en plans séquence, vous n’êtes pas sensé le voir, le remarquer tout de suite, mais c’est chapitré comme un roman. Il sort en salle en Belgique et j’espère que les spectateurs seront au rendez-vous pour découvrir un cinéma différent qui vient de l’autre côté de la Méditerranée, qui est loin mais proche aussi.

L'interview en vidéo