L'interview d'Olivier Assayas pour "Personal Shopper"

Olivier Assayas
8 images
Olivier Assayas - © Jamie McCarthy - AFP

Présenté en compétition officielle cette année à Cannes, le dernier film d’Olivier Assayas "Personal Shopper" sort ce mercredi dans les salles. Lauréat du Prix de la mise en scène, ce long métrage permet surtout au réalisateur de retrouver Kristen Stewart deux ans après "Sils Maria" qui lui avait valu le César de la meilleure actrice dans un second rôle. Cette fois-ci, le scénario explore une phase plus surnaturelle où une jeune américaine communique avec l’esprit de son jumeau récemment disparu. Cathy Immelen a rencontré sur la croisette le cinéaste qui se confie sur ce projet singulier.

Attention, ne lisez pas cette interview si vous voulez échapper aux spoilers.

Cathy Immelen : J’ai une petite confidence à vous faire, je suis sortie de votre film perplexe, j’ai l’impression de ne pas avoir tout compris et de ne pas savoir comment ça se termine. Je voulais savoir si c’est délibéré de votre part de perdre un peu le spectateur ?

Olivier Assayas : Non, non, en rien. Non mais c’est les limites du film sans doute, d’une certain façon le film se termine sur [SPOILER] un moment où tout d’un coup, elle comprend que quand elle dialoguait avec l’au-delà, elle dialoguait avec elle-même et que c’était un chemin qu’au fond elle avait besoin de faire pour faire son deuil et que ce deuil était fait et que désormais le futur est devant elle. [/SPOILER] Franchement il ne faut pas… c’est pas très compliqué, je crois que c’est assez basique.

C’est moi qui ai voulu chercher trop loin…

Oui et non. Moi je n’ai pas l’impression… J’ai toujours un peu l’impression de faire des films relativement simples, et il ne faut surtout pas aller chercher la complexité dans mes films, en général il faut plutôt aller chercher la simplicité je crois.

Est-ce peut-être le côté esprit, comme on n’est pas habitué à ce genre de registre chez vous ? Peut-être recherche-t-on autre chose comme on connaît les codes de ce genre de films que vous twistez un peu ? 

Comme je ne connais pas les codes et que je suis complètement illettré dans le domaine, je ne sais pas s’il y a des codes et je ne sais pas du tout si je les transgresse. La seule chose que je sais, c’est que je ne fais pas du tout un film fantastique.  Je veux dire que je ne fais pas un film de genre, je ne sais pas faire un film de genre, je n’ai pas l’ambition d’en faire un, mais par contre, je sais très bien que dans l’histoire que je raconte, qui est celle de quelqu’un qui essaie de communiquer avec l’au-delà et de faire son deuil en se réconciliant avec le frère qu’elle a perdu, le fait d’utiliser des éléments de genre me sont extrêmement utiles parce qu’ils me donnent… Ils créent des portes, c’est-à-dire qu’il donne une réalité tangible à la possibilité d’un autre monde.  Et donc du coup on se dit : "Oui, elle va peut-être arriver jusqu’au moment de cette réconciliation, peut-être… ". D’une certaine façon son frère se manifestera peut-être et lui donnera cette réponse ou cette consolation dont elle a besoin. C’est à ça que le film conduit et c’est sur ça qu’il s’achève.

C’est plutôt le travail de deuil qui vous intéressait ?

Oui c’est le deuil, dans le deuil on est toujours soi-même… On continue le dialogue avec les morts, avec les absents. Je crois que n’importe quelle personne qui a vécu le deuil de quelqu’un de proche a ressenti ce sentiment d’être dans les limbes et de ne pas admettre cette absence. Je veux dire, d’une certaine façon quelqu’un qui a disparu, on se dit peut-être qu’on pourrait prendre le téléphone, on pourrait l’appeler, qu’est-ce qu’il se passerait si je composais son numéro de téléphone, peut-être qu’il répondrait ou quelque chose comme ça. En tout cas c’est comme, enfin je ne sais pas, c’est comme les gens qui ont mal, ceux à qui on ampute une jambe et qui continuent à avoir mal à la jambe qu’ils n’ont plus.  Ce sont des choses qui ont une vérité littérale en fait, pour tout le monde.

Un aspect très moderne et ancré dans notre époque contemporaine, cette fameuse scène d’échange de sms. Comment créer du suspens entre une actrice et un téléphone ?

Disons que ça fait partie des choses que j’avais envie d’expérimenter, enfin d’essayer. C’est-à-dire que, moi, ça m’a toujours, enfin ça fait longtemps que ça m’intéresse cette espèce de tension très particulière qui est celle de la dramaturgie du sms. Il y a une sorte d’addiction et cette addiction produit une espèce de tension dramatique. Ça m’intéressait de voir si ça pouvait se retranscrire au cinéma. C’était passionnant à faire, extrêmement compliqué, extrêmement complexe mais au résultat, cette espèce de rencontre entre la spécificité qui est la concision du cinéma et la concision du sms en tant que forme littéraire, en tant que réelle forme littéraire, car c’est une forme poétique, enfin. C’est quand même un endroit où la puissance des mots est multipliée, on choisit de façon extrêmement précise les mots qu’on utilise, la façon dont on ponctue et le rythme dans lequel on répond aussi. Des fois, on répond tout de suite, d’autres fois on laisse du temps. Tout ça est une forme dramatique assez passionnante. Donc, c’est vrai que ça m’a beaucoup… ça m’a passionné en fait de l’explorer dans le film.

Ça fonctionne très bien. Vous aviez déjà offert à Kristen Stewart un très beau rôle avec "Sils Maria", je pense que le public découvre à quel point c’est une actrice exceptionnelle, on vous sent fasciné par elle, est-ce son visage, sa façon dont elle capte la lumière…

Disons que je crois que je suis sans doute fasciné par la chance que j’ai de travailler avec une des grandes actrices contemporaines à un moment qui est aussi passionnant, parce que c’est un moment où elle se découvre elle-même, elle découvre des nouveaux espaces, de nouvelles possibilités. Ce qui est frappant avec Kristen, c’est à quel point on a le sentiment, quelques fois, que c’est sans limite.  Enfin il n’y a pas de frontières.  La liberté qu’elle se donne, les risques qu’elle prend au service de ce film que j’ai écrit, c’est quelque chose de précieux.  Oui, j’ai l’impression d’en être constamment le premier spectateur. 

Kristen Stewart à Paris, on a l’impression parfois que certains plans sont volés, est-ce que c’est un film qui a été fait rapidement, comme ça caméra à l’épaule par moments ?

Non, il y a très peu de caméra à l’épaule dans le film, en tout cas beaucoup moins que dans la plupart de mes films, non, c’est un film qui est fait au contraire avec la même machinerie, assez précise, mais je ne répète jamais donc du coup, il y a toujours une forme de spontanéité et de naturel. J’essaie de saisir comme ça une espèce de naturel, qui est ce qu’elle cherche elle aussi.  Kristen n’est jamais aussi bonne qu’au moment de la première prise, quand elle vient d’apprendre le texte. Les trucs sortent avec une espèce d’intuition, d’instinct, de spontanéité que moi j’aime capturer, j’aime saisir chez mes acteurs.  Donc, pour ça on se complète quand même très bien.

Le fait d’en avoir fait une "Personal shoppeuse", est-ce une manière pour vous de dire quelque chose sur le show-business et la starification ?

Non, c’est une manière de dire quelque chose le cas échéant sur le matérialisme contemporain, disons qu’aujourd’hui on est tous tiraillés entre un monde matériel extrêmement envahissant, etc.  La difficulté d’arriver au fond à trouver une forme de satisfaction morale, spirituelle, humaine, dans ce monde qui donne très peu de place à ces questions-là. C’est vrai que quand j’utilise la mode comme arrière-plan, quand je lui donne un travail qui est dans le monde de la mode, c’est l’extrémité, il n’y a pas plus matériel, plus matérialiste, plus en prise avec d’une certaine façon cette espèce d’évolution moderne que ça.