L'interview d'Oliver Stone pour Snowden

Cathy Immelen a rencontré le réalisateur Oliver Stone, pour la sortie du film "Snowden".

Cathy Immelen : Je suppose que vous savez ce que j’ai fait quand je suis rentrée après avoir vu ce film ?

Oliver Stone : Je suppose que vous avez directement mis du scotch devant la caméra de votre ordinateur, et vous allez sûrement essayer de décoder ce qui se passe dans votre ordinateur. En tout cas, c’est ce que Snowden nous a démontré. Tout ce système de surveillance qui est en place et qui est absolument choquant… Ce système est gigantesque, un véritable monstre à côté de Pokemon Go. Ces gens savent tout sur tout le monde. Ils ont réuni toutes les informations issues de différents pays. Ça peut toujours être utile, surtout si on s’intéresse à un changement drastique de régime. Beaucoup de pays souhaitent ces informations. Et cette information s’avère souvent utile notamment quand ils ont pu espionner la société pétrolière Brésilienne Petrobras, ou encore quand ils se sont débarrassés de l’ancienne présidente brésilienne Delma Rousseff. Les Etats-Unis ont des objectifs vraiment extrêmes, c’est pour ça qu’ils gardent un œil sur les cibles principales : la Turquie, la Syrie, la Russie, la Chine. Au lieu de vivre dans la paix et la stabilité avec le reste du monde, ils cherchent à prendre le pas sur les autres idéologies. C’est pour moi une grossière erreur, car nous n’avons jamais démocratiquement voté pour ce genre de régime, et on n’en parle même pas. Est-ce que Clinton ou Trump en parlent ? Absolument pas ! Ils ne parlent pas des choses importantes, comme le changement de climat ou même les guerres. Ils ne parlent que de futilités.

Les Etats-Unis sont même en train d’espionner la Belgique. C’est d’ailleurs mentionné dans mon film. Snowden parle du fait qu’on a installé des logiciels malveillants au Japon, Brésil, et même en Belgique.

Bien que… Maintenant que j’y pense, on a décidé à la dernière minute de remplacer la Belgique par l’Autriche dans le film. C’est évident que la Belgique joue un grand rôle dans cette histoire étant donné qu’elle abrite sur son territoire beaucoup d’organisations européennes. C’est inévitablement une grande source d’information. Les Etats-Unis disent que vous êtes des alliés alors que vous êtes en réalité des otages. Si vous faites quelque chose contre nous, ça risquerait de se retourner contre vous.

Etes-vous devenu un peu plus méfiant depuis que vous avez réalisé ce film ?

Oliver Stone : Oui, beaucoup plus. Je suis effrayé par les objectifs américains. Ils disent toujours qu’il faut " combattre l’ennemi ", alors que ce sont eux qui tentent de conquérir le monde. C’est une tyrannie, un cauchemar digne de Star Wars.

Pourquoi le peuple américain ne remet-il pas en cause ce système ?

Oliver Stone : L’affaire Snowden est un cas intéressant. La NSA avait eu écho qu’elle diffusait des informations secrètes et l’a directement catégorisée en ennemi. Le peuple américain ne veut même pas savoir ce qui a été mis sur écoute. Ils sont indifférents. Ils ont l’impression qu’ils ne peuvent rien faire contre tout ça. C’est triste parce qu’à l’heure actuelle, être sur écoute se généralise. Mais le peuple américain ne se mobilise par contre ces nouvelles politiques. Beaucoup d’Américains, comme moi, veulent voter pour la paix. Ils veulent un candidat représentant cette paix, mais nous avons souvent tendance à laisser gagner ce dictat qui prône systématiquement la force contre nos ennemis. Quand j’écoute Clinton et Trump, ils parlent de notre armée qui doit être renforcée. Ils disent que nous devons tous être forts et puissants. Moi, j’entends principalement des discours de guerre. 

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Oliver Stone © Matthew Eisman - AFP

Pensez-vous que votre film aura une quelconque influence ?

Oliver Stone : Non. Ce film est important. Il aura un impact sur certaines personnes mais un gouvernement a plus de pouvoir qu’un film. Les médias sont contrôlés par le gouvernement. Ils peuvent parler sans arrêt de terrorisme ou de peur. Les gens se font presque laver le cerveau. C’est ce qu’ils font avec Poutine en le mettant constamment en première page des journaux pour le diaboliser. Cette propagande finit toujours par fonctionner. On est en plein dans 1984.

Heureusement, de plus en plus de films ont tendance à mettre en évidence ce système vicieux. Prenons l’exemple de "Wardogs" sorti récemment, qui traite de la relation entre l’armée et le gouvernement. De votre côté, est-ce qu’on a essayé de vous empêcher de réaliser ce film ?

Oliver Stone : Aucun studio américain ne voulait faire partie du projet. C’était très difficile de mettre ce film en route. On pourrait presque qualifier cela de censure. Ce sont principalement les Européens qui ont fait ce film. Les Américains se sont un peu activés vers la fin, mais seulement pour une petite partie. Je devrais peut-être aller voir "Wardogs", étant donné que vous avez l’air de me le conseiller.

Il y a également de plus en plus de films qui parlent des drones.

Oliver Stone : En effet, et notamment la guerre des drones. Est-ce que vous vous êtes posé la question de savoir pourquoi cette guerre des drones est liée à la surveillance ? Les gens pensent que cette guerre élimine le terrorisme, alors qu’en réalité, elle ne fait que donner naissance à d’autres terroristes, ce qui augmente le nombre d’ennemis.

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Oliver Stone et son "Snowden", Joseph Gordon-Levitt © KEVIN WINTER - AFP

Votre film peint également le portait d’une personne, d’un homme. Vous y avez inclus une histoire d’amour. Comment avez-vous fait pour tout mettre ensemble afin d’en faire un mélange avantageux ?

Oliver Stone : C’était difficile. Il y avait énormément d’informations, mais je ne voulais pas en faire quelque chose de trop compliqué. On a fini par exclure 50% de nos recherches. La clé de ces recherches était nos rencontres avec M. Snowden. Nous l’avons vu 9 fois, et nous en avons tiré des informations précieuses. Quand on y pense, on n’entend jamais parler de la NSA. Donc pouvoir rencontrer quelqu’un qui en vient et qui en parle librement nous a permis de comprendre beaucoup de choses. Pourtant, j’ai tout de même l’impression que les Américains ne comprennent pas tout à fait cela, et je pense que c’est parce qu’ils ne s’y intéressent pas assez. Mon film a souvent été critiqué parce que beaucoup disent que Snowden a tout inventé. Pour eux, mon film est basé sur une fiction. Personnellement, j’y crois. Pour moi, tout cela existe et est bel et bien en train de se dérouler.

Rassurez-vous, les Européens réagissent différemment par rapport à tout cela.

Oliver Stone : Je l’espère honnêtement. Je compte sur vous. Croyez-moi, votre Ministre de la Défense devrait s’intéresser à la guerre cybernétique en Belgique.