Hubert Charuel, l'interview pour "Petit Paysan"

Hubert Charuel
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Hubert Charuel - © FRANCOIS NASCIMBENI - AFP

Pour son premier long métrage, le réalisateur Hubert Charuel aborde un sujet qu'il connaît bien, le monde de la ferme, puisqu'il est fils d'éleveur laitier, mais il ne tombe pas dans le documentaire, son film "Petit Paysan" tient autant du thriller que du récit intimiste et poignant.

L'interview intégrale

Philippe Kempen : Quel a été le point de départ du projet ?

Hubert Charuel : Le point de départ a été justement un exercice de scénario que j’ai eu à l’école, on a travaillé pendant 5 semaines avec une scénariste américaine, moi comme j’étais en production, je ne me vouais pas du tout à écrire parce que je pensais que je n’en étais pas capable, et en gros ce qui s’est passé c’est qu’il y avait ce point de départ qui est l’histoire du film. Evidemment, elle a beaucoup changé depuis, mais en tout cas les bases étaient là. A la fin de l’exercice, c’est cette scénariste qui m’a dit : " toi, tu es scénariste, il faut que tu écrives ! ".

Moi, je sentais que je n’avais pas forcément envie de faire de la production et en dernière année, j’ai eu la possibilité de réaliser quelque chose. Au départ, je le sentais pas mais ma coscénariste, Claude Le Pape, avec qui j’ai écrit tous mes courts et ce long métrage qui m’a dit : tu vas réaliser.

Ça a commencé un peu comme ça de se lancer dans l’écriture et la réalisation. Et le point de départ de ce projet-là, il y en a eu plusieurs. Je suis fils d’éleveur laitier, je n’ai pas repris la ferme de mes parents ; je pense souvent à ce qu’aurait été ma vie si je n’avais pas décidé de faire du cinéma. Et c’est un truc que je vais porter. Je pense que faire ce film est un peu une manière pour moi de m’en débarrasser. L’autre point, c’est que j’ai grandi à l’époque de la vache folle, j’avais une dizaine d’années, c’est quelque chose qui nous a beaucoup marqués, mes parents surtout, moi aussi indirectement. Il y a vraiment cette possibilité que ça arrive n’importe où, et il y avait un truc un peu traumatique chez moi, grandir avec cette idée du principe de précaution qui était que pour un animal abattu, on abat tout le troupeau. J’ai grandi un peu avec cette idée de : " ce n’est pas juste ". Et la dernière chose, c’est que j’avais très envie de faire une fiction et de jongler un peu avec les genres, en tout cas dans cet univers-là. Je crois qu’il le mérite.

Vous êtes fils de paysan, vous maîtrisez le sujet à merveille mais la construction du scénario s’est faite sur quoi ?  Des personnages ?  Des situations ? Une thématique ? 

Pas sur une thématique. Naturellement, je ne me suis pas dit : " tiens, je vais faire un film sur le monde agricole ".   Il y avait vraiment le personnage.  Et avec Claude Le Pape, je me permets de la citer parce que vraiment c’est plus que ma co-scénariste, on collabore vraiment artistiquement, c’est la première que je demande sur les castings, le montage… on travaille vraiment à deux. Il y avait vraiment cette volonté de créer un personnage, avec ses problématiques propres, avec cette histoire d’amour avec ses animaux.  Ça, c’était vraiment le point de départ : de montrer jusqu’où on peut aller par amour pour ce qui nous fait tenir debout en fait.  En l’occurrence pour Pierre, c’est ses animaux.  Puis, et c’est le point de départ de beaucoup de fictions, on voulait voir ce qui se passe quand un élément imprévu te tombe dessus, et comment réagir quand quelqu’un qui est finalement aussi dans une routine, qui n’en change pas, se retrouve face à un élément qui va tout dérégler. C’était les personnages et ensuite la situation.

La vie quotidienne d’un éleveur laitier, en particulier, les épidémies, les crises diverses, ça fait que le quotidien de Pierre tourne vraiment au cauchemar ?

Dans ce film-là évidemment, il y a ça. Tout à l’heure, je parlais de film de genre, de basculer dans une forme un peu de thriller et de folie, en tout cas pour lui. Évidemment là-dedans, on peut y voir beaucoup de choses. Pierre,  c’est l’histoire de quelqu’un qui va partir au combat contre une machine qui est beaucoup plus forte que lui, ce qui amène à la folie. Pour moi, l’obsession, l’amour, la folie, tout ça c’est lié.  Evidemment, c’était important d’aborder toutes ces thématiques. 

Il y avait un piège à éviter, c’était de tomber dans le documentaire pur, vous avez réussi à dépasser cette dimension-là ?

Ça, ça a été le plus compliqué.  Pour moi, c’était hyper important de jouer aussi un peu avec les codes, c’est-à-dire de partir d’un film un peu brut, d’un film plus solaire, de jouer un peu sur certains codes un peu représentatifs de cet univers-là, le côté un peu bucolique, la représentation qu’on en a, assez naturaliste, de se concentrer sur les gestes, de montrer le quotidien aussi, et ensuite de basculer.  Basculer beaucoup plus dans le film de genre, d’aller vers le film noir, d’aller vers le thriller, d’aller vers un film beaucoup plus nocturne, de travailler avec des lumières beaucoup plus industrielles, de jouer avec une imagerie du film noir, français ou américain. En tous les cas, c’était un peu la référence.  Et ça, ça a été le plus dur parce qu’il fallait qu’on puisse jongler entre les genres, entre les tons, sans se dire toutes les 20 minutes, c’est pas du tout le film que j’avais au début, et de tracer cette ligne sur laquelle on peut osciller d’un genre à l’autre, d’un style à l’autre, sans se perdre dedans. 

En fait, le film devient clairement un thriller, ça ne dévalue pas du tout l’univers qui est décrit.

C’était hyper important. Pour moi, il fallait que le personnage ne soit pas trop à distance. D’un coup, il y avait un truc un peu sensationnel, les émotions étaient plus fortes et il fallait être vraiment complètement dans le point de vue du personnage.  Il fallait qu’il y ait un élément extraordinaire pour lui qui se passe et que nous aussi, on dévie un peu de cette réalité et qu’on bascule. Dans le cinéma de genre, il y a un truc hyper fictionnel. Et pour moi, c’était hyper important de basculer le spectateur en tout cas là-dedans aussi.  De la même manière que lui change d’univers, se transforme en quelqu’un qui doit cacher quelque chose, dévie de sa quotidienneté, il fallait aussi que le spectateur dévie de cette espèce de routine qui est installée au début du film.  D’où le basculement dans le genre et dans une forme de tension psychologique qu’on a essayé de développer pendant tout le film.

En tous les cas, vous entraînez le spectateur… c’est vraiment fait de manière franchement très habile et haletante.

C’est qu’on a bien travaillé.

Est-ce qu’on peut revenir juste sur Pierre ?  Je voudrais simplement que vous le décriviez en quelques mots.

Pour moi, là où il représente complètement le métier, c’est sur sa dévotion aux animaux. Il est aussi très proche de ma mère finalement. Je l’ai toujours vue proche de ses vaches, tout le temps être en train de stresser pour ses vaches.  J’aime bien les appeler des " hypocondriaques de la vache ".  Finalement, Pierre, c’est quelqu’un qui tient debout aussi, parce qu’il a ses animaux.  C’est quelqu’un qui est plus à l’aise dans ses interactions avec ses animaux que dans des vraies interactions sociales.  Parfois, on me parle de Pierre et on me dit c’est quelqu’un de très seul.  Il y a une phrase que j’aime bien, j’ai entendu quelqu’un dire ça, qui disait " je me sens seul uniquement quand je suis avec des gens ".  Je crois que Pierre est un peu quelque chose comme ça.  Pour moi, Pierre n’est jamais seul. Quand il est avec ses animaux, il n’est pas seul. Juste en osmose totale. Après, il est un peu obsédé, c’est sûr, et c’est sûr qu’il est moins à l’aise dans ses interactions avec les humains sauf avec sa sœur qui est vétérinaire, mais il y a une raison particulière c’est que c’est la personne qui soigne ses animaux, donc la seule personne qui lui garantit finalement la sécurité de cet univers qu’il s’est créé.  Evidemment que l’histoire de ce film, c’est cette sécurité mais qui tient sur des vaches en fait, et il y aussi cette idée d’accepter d’apprendre à vivre sans. D’essayer de comprendre ce que ça fait… Il y a une forme d’acceptation, en fait, dans le personnage.  En tous les cas, c’est quelqu’un qui est passionné.  Pour moi, c’est la parfaite définition de la passion et de la dévotion.

La présence des vaches est vraiment très angoissante. C’était une volonté de votre part ou c’est quelque chose qui vous est apparu ?

Non, ça m’est apparu. C’est plus basé sur des expériences à moi. C’est d’un coup quand l’univers rassurant devient un peu prison à ciel ouvert, devient un peu toxique. Il fallait que d’un coup cette vache… ces vaches-là prennent de plus en plus de place et finalement deviennent un poids pour lui, d’où la dimension angoissante.

Alors, un petit mot sur Swann Arlaud qui j’imagine a eu une lourde tâche. Ce n’était pas évident pour lui, pour l’acteur.  Comment s’est passée votre collaboration ? 

C’était hyper important avec Swann parce qu’il porte le film en fait.  Il est là dans 98 % des séquences, je crois.  Donc, si je ne pouvais pas avoir confiance en Swann, le film était foutu d’avance.  Les choses se sont passées assez naturellement avec lui.  C’est ma directrice de casting, Judith Chalier, qui me l’a présenté.  En fait, je parlais de dévotion du personnage, Swann est dévoué à son métier d’acteur. Cela passait aussi par connaître le métier de paysan, pas que les gestes mais aussi  la philosophie de vie d’un paysan.  Et là-dedans, il a plongé complètement. Le rapport à la famille, le rapport aux animaux.  Finalement là-dessus, on s’est trouvé très vite.  Ça s’est passé de manière assez naturelle, et je l’en remercie grandement. 

On dit souvent en fin de générique qu’aucun animal n’a été maltraité. Ça a été le cas aussi ici ?

Non, mais il ne faut pas le dire. Non, je déconne ! Non bien sûr, c’était hyper important pour moi, et puis c’était le propos du film.  On parle de quelqu’un qui est en osmose totale avec ses animaux donc oui, respect du bien-être animal, on travaillait avec plusieurs dresseurs animaliers, et des vétérinaires qui étaient constamment avec les animaux sur le tournage. 

Vous avez profité de situations réelles…  On voit des carcasses emportées…

A la fin, il y a juste deux carcasses de vaches, on a travaillé avec… En fait, il y a énormément de mortalité dans les fermes donc on a appelé une société d’équarrissage. Il y a une clause artistique qui permet justement de pouvoir détourner en gros des cadavres de vaches pour l’art.  Enfin l’art… en tout cas pour une démarche artistique, on va dire.  Voilà, en gros, on a eu le droit, c’était très encadré, d’utiliser deux cadavres de vaches, ils nous les ont amenés, on les a un peu nettoyés aux effets spéciaux, ils étaient un peu abîmés.