Grand Corps Malade : "Patients", c'est mon histoire mais à la limite, on s'en fiche!

Grand Corps Malade
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Grand Corps Malade - © LIONEL BONAVENTURE - AFP

"Patients" met en lumière un sujet qu’on a parfois peur de regarder en face : le handicap. C’est la première réalisation de Grand Corps malade, accompagné de son meilleur ami et réalisateur de tous ses clips, Mehdi Idir. L’artiste slameur au timbre de voix si reconnaissable porte à l’écran son livre autobiographique, le récit de son année de convalescence dans un centre de rééducation pour handicapés lourds. Justesse, pudeur et même humour sont au programme de cette très belle réussite !

Interview

Il y a d’abord le livre, "Patients", quand avez-vous songé à transposer cette aventure au cinéma ?

Grand Corps Malade : C’est d’abord l’aventure de l’écriture, j’avais abordé plusieurs types d’écriture, le slam, les chansons, ce livre, et puis j’avais envie de me frotter à un nouveau type d’écriture qui était d’abord le scénario.  C’est avant tout l’écriture du scénario qui m’intéressait.  Je n’avais pas forcément l’idée de le réaliser et puis après quand tu écris chaque scène, chaque dialogue, que tu imagines beaucoup de choses, que tu as déjà quelques partis pris de réalisation qui naissent dans un coin de ta tête, tu as du mal après à lâcher le bébé, à donner le scénario à un réalisateur en disant : " Va faire ton film ".  Donc j’ai eu envie d’aller au bout du projet, de le réaliser.  Comme je ne suis pas réalisateur, malgré les quelques idées que j’avais, j’ai voulu me faire épauler par mon pote, Mehdi Idir, qui réalise tous mes clips depuis une dizaine d’années. Voilà, on s’est lancé dans l’aventure. Pour lui aussi, c’était un premier long-métrage. On s’est lancés ensemble en se disant qu’à deux, on allait essayer d’être à la hauteur du défi. 

Et comment est-ce que, concrètement, on se lance vraiment dans ce travail de mise en scène et de collaboration avec votre coréalisateur ?

Medhi et moi avons beaucoup bossé en amont.  C’est-à-dire qu’on savait tous les deux qu’on avait les lacunes des débutants, on n’avait pas d’expérience, on allait gérer des équipes techniques qui avaient beaucoup d’expériences, donc on a beaucoup bossé en amont pour essayer de combler ça. On a essayé de ne rien laisser au hasard, sur chaque scène on se posait toutes les questions possibles et imaginables, on a fait un découpage technique, c’est-à-dire à quel endroit on place la caméra, quel mouvement de caméra, quel plan etc… Voilà, on a essayé de bien tout valider à l’avance. Après, on ne s’est rien partagé, il n’a pas géré de son côté la partie technique et moi la direction d’acteurs, on a tout fait ensemble. Il se trouve qu’on se connaît très bien, qu’on est avant tout des potes et on s’est lancé un petit peu de manière inconsciente, presque naïve en ayant bien tout préparé à l’avance. Dès le début du tournage, on a senti qu’on était prêts, que ça roulait, que les équipes techniques savaient ce qu’elles avaient à faire.  J’ai découvert tellement de métiers sur le plateau, j’ai découvert la rigueur et le travail assez incroyable des techniciens, chacun dans son domaine, et comme tout roulait, on a pu vraiment se concentrer sur notre direction d’acteurs.  Et avec nos jeunes acteurs, on s’est régalés.

Avant d’aborder le sujet des acteurs, je voudrais connaitre l’histoire de Ben qui est en grande partie inspiré par votre propre vécu, cette année de rééducation…

Clairement, c’est même 100 pour cent.

Justement, comment est-ce qu’on établit la frontière, en termes d’écriture j’entends, entre votre propre vécu et ce récit porté au cinéma ?

L’idée, c’est de rendre ce personnage "Ben", je m’appelle Fabien dans la vie, le personnage principal s’appelle Ben, même si c’est vraiment mon histoire et que tous les personnages du film ont existé, que toutes les scènes ont eu lieu, je voulais quand même rendre le personnage le plus universel possible.  C’est mon histoire mais à la limite on s’en fiche.  Ce n’est pas un biopic ou une autobiographie de Grand Corps Malade, son histoire avant qu’il fasse des disques, c’est pas du tout ça l’idée.  Voilà c’est pour ça qu’il s’appelle Ben, qu’il y a peu de choses sur ma vie privée, familiale ou autre hors du centre. On s’est vraiment concentré sur ce centre de rééducation et sur Ben qui réapprend à vivre avec ses potes, puisqu’il se fait des potes dans le centre.  C’est pour ça que le titre " Patients " est au pluriel. Ce n’est pas juste l’histoire de Ben, c’est celle de Farid, de Toussaint, de Samia, de Steve et c’est cette bande de potes qu’on va suivre, qui réapprend à vivre ensemble.

J’imagine que pour trouver cette bande de potes, le plus grand défi c’était de trouver le casting idéal.

Oui.  Depuis le début, avec Mehdi, on savait que c’était le plus gros enjeu.  On savait que ce film tiendrait sur la qualité de nos acteurs. Ce n’est pas un film d’action.  Ce n’est pas un film avec moult effets spéciaux. Il fallait qu’ils soient forts, qu’ils soient à la hauteur et on a fait un gros casting pour ça, on a casté près de 400 personnes avec David Bertrand, un super directeur de casting. On a fini par trouver notre petite " dream team ", nos perles rares. On est super fiers d’eux. Si vous interviewez Medhi après, il vous le dira aussi parce qu’on le répète tous les deux à longueur d’interviews.  C’est notre plus grande fierté ces acteurs, parce qu’on voulait que ce ne soit pas des acteurs très connus, c’est vraiment des acteurs, c’est leur métier, ils ont tous déjà fait un, deux ou trois longs métrages, mais ce ne sont pas des têtes d’affiche, ils ne sont pas connus, ni chez vous en Belgique, ni chez nous en France. Pour la plupart des spectateurs, ça va être une découverte.  Mais j’espère quelle découverte parce qu’ils sont, on en parlait hors antenne, je sais qu’ils vous ont plu aussi, ils sont fabuleux, ils sont beaux, ils sont drôles, ils sont touchants, ils sont émouvants, et puis il fallait qu’elle soit crédible cette petite bande de potes et c’est vrai qu’on les suit, on a envie de rester avec eux.

Le personnage principal du film, Ben qui est joué par Pablo Pauly, a une ressemblance assez troublante avec vous sur le plan physique.

Très sincèrement, on ne l’a pas cherchée cette ressemblance, quand Pablo est arrivé au casting, il était en train de faire un autre rôle, il avait une grosse barbe rousse, des longs cheveux blonds, il ne me ressemblait pas du tout. Et puis on lui a coupé les cheveux, on l’a mis dans des vêtements des années 90, parce que l’intrigue se passe à ce moment-là. Il s’est mis au fauteuil roulant, il a observé, il a pris des attitudes et c’est vrai qu’au final, c’est assez cohérent, il y a une petite ressemblance qui s’est créée, on était les premiers surpris mais c’est vrai que ça fonctionne.

Une des grandes forces du film réside dans ces échanges, cette véritable alchimie qui s’opère entre le casting et les différents acteurs. Comment êtes-vous parvenu à créer cette bande qui sonne plus vrai que nature ?

C’est d’abord au casting, on a d’abord choisi les acteurs individuellement, après on a fait ce qu’on appelle des "call back", c’est-à-dire qu’on les a rappelés - ils n’étaient pas encore sûrs d’être pris sur le film - pour faire des binômes, puis faire des répétitions à trois, à quatre, à cinq, là on a vu qu’il y en avait certains qui étaient très bien individuellement mais qui n’existaient pas assez dans le groupe, donc on ne les a pas pris, puis on en a cherché d’autres. Il a vraiment fallu créer cette équipe de cinq, il fallait que ça marche quand les cinq sont à l’écran.  Après, on a beaucoup répété, on a répété chaque scène bien en amont du tournage. Ensuite, il y a eu le défi physique, puisqu’il fallait que ces acteurs-là, qui sont tous des acteurs valides, il fallait qu’ils jouent des paraplégiques, des tétraplégiques, donc on est allés là où on a tourné, dans le centre de rééducation. Un mois avant, on les a mis dans des fauteuils, on a discuté, il y avait mon ancien kiné qui était là un peu comme coach, qui leur a expliqué ce qu’était la tétraplégie, la paraplégie, quelle position, quelle posture, quels gestes adopter et petit à petit, ils sont entrés dans leur rôle. 

Comment, en tant que directeur d’acteurs, vous leur avez permis finalement d’appréhender cette gestion réaliste du handicap et surtout les différentes manières, si je puis dire, d’être handicapé ? 

Il y a plusieurs choses.  Déjà beaucoup de discussions.  La plupart ne connaissaient pas bien ce monde-là, ce domaine-là.  Apprendre ce qu’est une personne paraplégique par exemple. Elle est immobilisée, handicapée des deux jambes, un tétraplégique, ce sont les quatre membres qui sont paralysés, c’est tout le corps à peu près sous la nuque ou sous le cou qui ne bouge pas, donc déjà expliquer ça et comme je le disais, c’est surtout l’immersion, nous les avons immergés dans le centre. On a fait des répétitions en amont, on les a mis dans des fauteuils.  Il y avait des patients, le centre est en pleine activité.  On les a mis un par table dans la cantine pour discuter, pour se renseigner, avec des personnes qui étaient des patients du centre en pleine rééducation.  Il faut du travail, de l’observation, prendre des notes, poser beaucoup de questions.  Ils ont rencontré des personnes paraplégiques et pendant une heure ils pouvaient poser toutes les questions possibles. Pareil avec mon ancien kiné. Donc, ça a été un vrai coaching pour que le jour du début du tournage, ils aient complètement acquis cette notion physique et qu’ils puissent se concentrer vraiment sur le jeu, sur l’acting.

Quelle était votre attente particulière par rapport à ce casting ?

C’est ce qu’il y a dans le film.  On attend d’eux qu’ils soient émouvants. Il y a des scènes dures, il y a des scènes émouvantes, mais surtout drôles. Vous avez vu, c’est un film très dialogué avec beaucoup de vannes, ils passent à peu près deux heures à se vanner dans tous les sens, il y a un vrai "humour handicapé".  C’était notre principal critère de réussite.  Dans ce film-là, il fallait que ça fasse rire. Le thème est dur, le handicap est lourd, on ne voulait surtout pas faire un film pathos.  On a fait pas mal d’avant-premières, le film sort le 1er mars mais on a déjà vu la réaction des gens, on se rend compte que ça rigole beaucoup.  C’est une des premières réussites.

Cet humour frappe dès le début avec le téléshopping par exemple, cette manière dont vous évitez tous les clichés que l’on pourrait attendre parfois d’un tel sujet avec le pathos, la difficulté, etc. Souvent dans votre film quand un des personnages tombe, il se relève la scène d’après…

Oui, ou alors quand il tombe, il sort une vanne ou quand il se produit un truc dur, il y a un petit clin d’œil. Évidemment, sur un film comme ça on aurait pu en faire des caisses, mettre des grands violons sur les scènes les plus tristes et que ça dure une demi-heure.  Non, il fallait éviter ça.  Parce que ce monde-là est vivant, on voulait aussi rendre la réalité de ce qui se passe dans un centre de rééducation et dans un centre, c’est plein de vie, cet humour-là ce n’est pas moi qui l’ai inventé. Il y a cet instinct de se sauver un peu du drame par l’humour et par les vannes, donc il fallait absolument le rendre à l’image ça.

Quels ont été vos partis pris de mise en scène ?  Vous ne souhaitiez pas choisir une approche plus documentaire afin de montrer cette rééducation ?

Non, tout de suite avec Mehdi, notre parti pris n’était pas dans le documentaire.  C’est un film.  Du coup, on voulait une belle image.  On a tout fait pour que le résultat ne soit pas glauque au niveau du fond, donc au niveau de la forme, il ne fallait pas que ce soit glauque non plus.  Très vite avec notre chef opérateur, on a travaillé l’image.  On voulait de belles images.  On filme un hôpital, dans ce centre de rééducation, il y a des très longs couloirs de 2 à 300 mètres de longs, il y avait des belles perspectives, on a joué sur les profondeurs de champ, on a joué sur la lumière : les lumières jaunes des couloirs tranchaient avec le bleu nuit de l’autre côté des vitres. On a cherché à faire un film agréable à voir.  Après, notre objectif était que la réalisation suive un peu l’évolution physique de Ben. Qui dit évolution physique, dit aussi évolution sociale.  C’est-à-dire qu’au début il est seul au monde, il y a juste ses parents et les soignants qui se penchent au-dessus de son lit, il est tout le temps dans sa chambre. La réalisation débute de façon très resserrée sur les personnages avec très peu, voire pas de mouvements de caméra.  Petit à petit, ça évolue, et évidemment, le déclic c’est quand il se déplace en fauteuil roulant pour la première fois. Il y a un petit plan séquence quand il sort dans le couloir et là, la caméra s’arrête. On élargit enfin le cadre parce que Ben part au loin dans le couloir, et là, on sent qu’il retrouve un peu de liberté, il retrouve un peu d’autonomie grâce à ce fauteuil. À partir de là, notre réalisation va se permettre un peu plus de mouvements. 

On parlait du groupe en tant que tel, mais il y a aussi tous les autres personnages secondaires qui sont très travaillés, je pense notamment à Jean-Marie et sa façon très personnelle de s’adresser aux autres. C’est une volonté qu’aucun personnage ne soit laissé au hasard et qu’il ait une vraie personnalité ?

Une fois de plus, je n’ai rien inventé.  Jean-Marie a existé.  Christiane a existé.  Pour ceux qui n’ont pas vu le film, Jean-Marie est un aide-soignant très professionnel mais qui est une tornade. Il entre dans la chambre à 7h30 en hurlant : "Bonjour Benjamin !", il ouvre les volets à fond, il s’adresse aux patients à la troisième personne : "Comment il va ?  Il a bien dormi ?". C’est assez insupportable mais finalement on s’attache à lui, parce qu’à part ça, il fait bien son boulot et de toute façon Ben a besoin de lui pour effectuer les gestes les plus élémentaires.  Donc, on s’attache à ces personnages.  En effet, chaque personnage n’est pas juste de passage, ils ont tous une vraie personnalité puisqu’ils ont vraiment existé.

Vous évitez tous les stéréotypes qu’on pourrait attendre du milieu hospitalier, mais aussi des milieux sociaux des différents protagonistes.

Que ce soit dans le thème du handicap, dans le thème de la typologie de nos cinq acteurs principaux, c’est d’essayer de ne jamais entrer dans les clichés, dans des trucs trop attendus.  Avant tout, ce sont des êtres humains qui vivent des moments très difficiles, qui réapprennent à vivre ensemble, ils redécouvrent des sentiments d’amitié, de séduction, ils s’engueulent, ils fraternisent, on voulait surtout se focaliser là-dessus. Alors oui, il se trouve que ce sont des handicapés, il se trouve que ce sont des personnes qui viennent de milieux populaires, mais tout ça c’est secondaire, avant tout on s’attache aux êtres humains.

Qu’est-ce que vous aimeriez que le public retienne de votre film ?

Je voudrais qu’il passe par plusieurs émotions. Pour l’instant, on a l’impression que c’est le cas.  On a fait une trentaine de projections.  Qu’il passe autant par le rire que par l’émotion.  On l’a vu, il y a des larmes aussi, dans le film.  A la fin des séances, il y a des gens émus.  Donc, la première chose c’est ça, qu’il passe par plusieurs émotions.  J’aime l’art quand il nous fait des ascenseurs émotionnels comme ça.  Que ce soit sur un disque, un film, qu’on passe par plusieurs étages, c’est important.  Et la deuxième chose peut-être qu’en sortant du film ou le lendemain ou la semaine d’après, quand ils vont croiser une personne en fauteuil roulant, peut-être qu’ils la regarderont, je parle de ceux qui ne connaissent pas bien ce milieu-là, ils la regarderont peut-être un petit peu autrement.  Ils comprendront un petit peu ce qu’il y a derrière ce fauteuil, la vie qu’a ce monsieur ou cette dame, ce qu’il a traversé.  Et surtout, il saura, j’espère, maintenant qu’à part le fauteuil, il y a un vrai être humain. C’est une des phrases de Farid dans le film qui dit : "Tu verras au début ta seule identité, c’est le handicap.  C’est seulement après, quand les gens vont passer du temps avec toi ils verront qu’il y a un handicapé beauf, un handicapé qui a de l’humour, un con, une kaïra". Il y a toutes les typologies de l’être humain parce qu’un mec en fauteuil roulant, c’est avant tout un homme ou une femme.