Andreï Zviaguintsev, l'interview intégrale pour "Faute d'Amour"

Mariana Spivak
3 images
Mariana Spivak - © Lumière / UniFrance

"Faute D’Amour" raconte l'histoire de Boris et Genia, un couple sur le point de divorcer. Impuissant face à leurs perpétuelles disputes, leur fils de douze ans, Aliocha, reste transparent à leurs yeux. Jusqu'à ce qu'il disparaisse…

Qualifié de "bouleversant" par Hugues Dayez et applaudi par la critique lors du Festival de Cannes, le cinquième long-métrage d'Andreï Zviaguintsev brosse le portrait d'une société russe individualiste par le prisme d’une disparition. Interview du réalisateur.

Andreï Zviaguintsev, lorsque vous avez réalisé “Leviathan”, vous vous étiez inspiré d’un fait divers américain. Est-ce le cas pour “Faute d’Amour” ?

Non, mes films ne sont pas toujours inspirés d’une histoire vraie. Ici, le récit couvre davantage de perspectives… Il y a sept ans, j’ai eu envie de faire un remake de “Scènes de la vie Conjugale” d’Ingmar Bergman, qui met en scène une crise familiale. C’est de là que tout a commencé. Deux ou trois ans après, mon ami Oleg Negin (coscénariste du film, NDLR) et moi avons envisagé de faire un film pour prolonger une citation de Tolstoï : "tous les romans se terminent par un mariage" : personne n’a écrit de roman sur ce qui se passe après le mariage. Nous voulions donc écrire une histoire qui relate une crise au cœur de relations familiales. Et un jour, tout à fait par hasard, Oleg est tombé sur un article qui parlait d’une association appelée "Lisa Alert", fondée en 2010. Les volontaires de cette association recherchent des personnes disparues. Tout à coup, nous avions l’essence de notre histoire : une famille, un enfant qui disparaît, une crise. Tout était là.

 

Vous êtes papa. Vous êtes-vous basé sur votre expérience personnelle pour raconter ces disputes et leur impact sur l’enfant ?

Mon fils fêtera ses huit ans dans deux mois, il est bien trop jeune pour comprendre les émotions contradictoires. Elles apparaissent à partir de douze, treize ou quatorze ans. Lorsque l’enfant atteint l’âge de la puberté, que sa sexualité se réveille et qu’il se découvre, il commence à vouloir affirmer son indépendance. Et souvent — très souvent —, c’est à ce moment que l’on rencontre ces problèmes qui peuvent être très ennuyeux. Pour le moment, nous en sommes loin avec mon fils. Et j’espère que cette période se passera bien. Je parle ici des fugueurs, les enfants qui fuient les problèmes, les situations conflictuelles qui les opposent à leurs parents. C’est en cela que consiste l’intrigue de “Faute d’Amour”. Le film raconte aussi une autre histoire, celle d’un enfant qui n’a pas été désiré par ses parents. Ce cas correspond à une hyperbole, il s’agit d’un cas extrême. Ceci dit, lorsque j’ai suivi les réactions qui ont suivi la sortie du film sur Instagram, je me suis aperçu que plus de 80% des gens affirmaient se reconnaître quelque part dans le film. Finalement, ce n’est pas tant une hyperbole, mais quelque chose de bien répandu. Pour l’instant avec Pete, mon fils, nous sommes amis. Son seul problème, c’est de répondre à la question "tu m’aimes ?", il me répond toujours "je t’adore !".

Les disputes conjugales sont un thème universel. Mais l’individualisme de vos personnages me paraît si exagéré que je me demande s’il ne s’agit pas d’une façon de parler de la Russie d’aujourd’hui ; est-ce que je me trompe ?

Je ne peux que témoigner ou parler de ce que je connais bien, de ce que je maîtrise. Je vis en Russie depuis 53 ans et je l’ai dans le sang, en moi. La volonté de généraliser l’histoire n’a donc pas été un choix. Cela s’est simplement fait tout seul. Après la projection pour la presse, on a reçu énormément de demandes d’interviews, plus d’une centaine. Jamais personne ne m’a demandé s’il s’agissait d’une spécificité russe, alors que beaucoup venaient de pays étrangers. Tout le monde comprenait de quoi on parlait. Nous sommes partis d’un fait local qui prend place au sein de la société russe, pour passer à un thème universel, un problème qui touche le monde entier. Du moins c’est ce que je pense.

 

Lors de la sortie de votre film précédent, “Leviathan”, il y a eu beaucoup de controverses dans votre pays, car vous y dénonciez l’alcool. Avez-vous subi les mêmes réactions désagréables à la sortie de “Faute d'Amour” ?

Non, non, nous n’avons pas reçu de telles protestations. Pas du tout. Je pense même qu’on en était très loin. Concernant l’alcool, nous avons abordé le sujet avec beaucoup de "délicatesse". Dans mon pays, seul le ministre de la Culture prétend que personne ne boit en Russie. Il est le premier créateur des mythes sur la Russie, et il voudrait évidemment que tout ce qui n’est pas bien n’existe pas. Sur ce film, il n’y a pas de confusion, pas d’hyperbole concernant le sujet. Mais il y a quand même eu des réactions que je n’ai pas comprises. Certains spectateurs se demandaient pourquoi mettre sur le tapis des choses qui ne concernent que nous, et de façon négative. Moi j’estime que cela est nécessaire. Beaucoup de personnes m’ont dit que le film était difficile à regarder, qu’il était compliqué de quitter son siège une fois le film terminé. Les gens restaient dans la salle alors que le générique dure cinq minutes, comme s’ils étaient vidés. Toujours est-il que je n’ai pas été accusé de mensonges ou de tromperie. Enfin je n’en ai pas entendu parler.

Les gens comprennent qu’il est nécessaire d’agir seuls.
Et ils agissent.

Et concernant la religion ?

De nos jours, un certain nombre de croyants critiquent la religion pour son double visage : en Russie, elle est trop liée au pouvoir séculier. J’ai donc abordé cette question frontalement dans “Leviathan”, mais ce n’est pas le cas dans “Faute d’Amour” où la discussion est possible. Dans “Faute d’Amour”, la religion est incarnée par un personnage étrange, qu’on ne voit pas, et que j’ai appelé "le barbu". Un homme profondément religieux, voire intégriste. Pour ce personnage, je me suis inspiré d’une histoire vraie : celle d’un propriétaire d’une laiterie de 1500 employés. En 2010, il avait exigé que tous ses employés vivant en couple se marient. Il exigeait cela ! Voilà le genre de personnage qu’il était. Il voulait qu’ils se repentent devant Dieu sous prétexte d’une malédiction. À cette époque, Moscou avait été recouverte d’un nuage de fumée parce qu’une tourbière avait pris feu. Lui estimait qu’il s’agissait d’une malédiction divine, signe qu’il fallait impérativement que tous les employés se marient [rires].

 

Est-il facile d’être un cinéaste libre dans la Russie de Vladimir Poutine, ou faut-il faire attention ?

C’est difficile… Il suffit de regarder la presse : elle est soumise à un régime de censure. Que tu sois journaliste ou rédacteur en chef, il est très difficile de publier ce que tu penses. Il n’y a presque plus de télévision et de presse écrite indépendantes, à part "Dojd" et "L’Écho de Moscou". Ce sont les seuls médias qui arrivent encore à dire ce qu’ils veulent, et on ne sait pas comment ça se fait. Il est certain qu’il y a de la censure en Russie. Et en ce qui concerne les gens qui essaient de s’exprimer dans une forme artistique comme le cinéma, il n’y a pas d’aide ou de financement de la part de l’État.

Est-ce aussi difficile pour vous, à titre personnel ?

À vrai dire, je n’ai pas éprouvé de difficultés… S’il a fallu attendre longtemps la sortie de “Leviathan”, c’est parce que le producteur l’a reportée pendant presque un an. Mais en ce qui concerne la production du film, je n’ai pas eu le moindre problème, je tiens à le dire. Il n’y a donc eu aucune autocensure. La seule question que je me suis posée, c’est de savoir si j’étais dans le vrai. Je ne veux parler d’aucune institution de façon mensongère, que ce soit la police, le pouvoir ou l’Église. Je me demandais sans arrêt si je collais à la vérité. Il faut dire la vérité et ne pas la manipuler.

 

Justement, le fait de donner une place aussi importante à cette association citoyenne qui recherche des enfants disparus, est-ce une critique de la police ?

Ce qui est remarquable, c’est cette prise de conscience civique et sociale. La société a fini par réaliser l’indifférence et les dysfonctionnements de l’État. Dès lors, l’Homme a pris la décision d’avancer seul. Et c’est ce qu’ont fait les membres de "Lisa Alert". Ce sont des gens qui travaillent bénévolement, ils ne reçoivent pas le moindre kopek pour ce qu’ils font. Qu’ils soient magasiniers, journalistes, employés de banque… ils sacrifient leur temps libre sur l’autel du malheur. Ils ne veulent avoir aucun lien avec les institutions de l’État. Moi j’y vois le réveil d’un sentiment civique et même d’un sentiment républicain. Les gens comprennent qu’il est nécessaire d’agir seuls. Et ils agissent.

Il faut dire la vérité et ne pas la manipuler

Le film est une coproduction avec Les Films du Fleuve, des frères Dardenne, comment s’est passée la production avec les Belges ?

Nous nous sommes rencontrés une fois. Les deux frères étaient à Los Angeles, à l’occasion des Golden Globes… ou bien des Oscars, je ne me souviens plus… Mais c’était en 2015. Ils étaient assis à une table avec leur distributeur et quelques amis, et moi à une autre table avec mon distributeur de Sony Classics et Michael Barker (coprésident et cofondateur de Sony Pictures Classics, NDLR). Michael les connaissait très bien et il nous a présentés. C’était la première fois que je rencontrais les frères Dardenne. Je les admire beaucoup, je peux même dire que je les aime beaucoup. Pour moi, chacun de leur film est très important. Je sais que chaque nouvelle réalisation des frères Dardenne va m’inspirer. Pour moi, c’est presque à chaque fois une espèce de catharsis. Je les aime beaucoup. Et le fait qu’ils soient coproducteurs de mon film me rend très fier.