Thierry Frémaux et les Frères Lumière

Lumière, l'aventure commence
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Lumière, l'aventure commence - © capture d'écran

Cathy Immelen a rencontré Thierry Frémaux, à la fois délégué général du Festival de Cannes et président de l'association Frères Lumière. Il propose "Lumière, l'aventure commence", un bout-à-bout de 100 courts-métrages de Louis Lumière, entièrement rénovés, et dans une qualité jamais vue jusqu’ici. Le bonus de ce film, ce sont les commentaires qui remettent ces petits films en perspective dans l’histoire du cinéma.

L'interview intégrale

Cathy Immelen : J’ai été très émue de découvrir le cinéma des Frères Lumière qu’on connaît, mais avec cette remise en perspective.  J’ai appris beaucoup de choses et je voulais savoir quel impact vous vouliez avoir sur les spectateurs qui allaient voir cette collection ?

Thierry Frémaux : A la fois, on voulait avoir de l’impact mais on voulait aussi faire de la pédagogie.  Mais dans le bon sens du terme.  C’est-à-dire que je me sens très privilégié d’avoir ce que les Américains appellent "labour of love", un acte d’amour pour les films pour lesquels j’ai moi-même une grande passion, et d’avoir cette mission de les rendre au monde, de les ramener à la vie et de les donner au monde.  Ce sont des films qui ont 120 ans, qui n’étaient pas connus.  Si on demande aux gens "vous connaissez le cinéma de Lumière ?", ils vont citer "La sortie des usines Lumière", ils vont citer "L’arroseur arrosé", "L’arrivée du train en gare de la Ciotat", mais au final 4-5 titres, et guère plus de 10.  Or, ils ont tourné 1500 films.  J’ai toujours trouvé que c’était des films géniaux.  Il fallait donc les restaurer, mais il fallait aussi inventer un programme. 

Ce sont des films d’1 minute, 50 secondes, parfois 40, parfois un peu plus parce que ça dépendait de la manivelle.  Vous pouviez faire des films plus lents ou plus rapides selon que vous tourniez la manivelle plus ou moins rapidement.  Il fallait donc les agencer, peut-être thématiser, et en tout cas faire ce qu’on fait maintenant avec ce film qui s’appelle "Lumière ! L’aventure commence , qui est une façon, avec des films Lumière, de faire UN film Lumière.  Et c’est la première fois dans l’histoire du cinéma.  Il y avait des salles de cinéma spécialisées où on montrait les films Lumière, et Lumière avait ses propres salles, il a fait ça 5 ans, 10 ans, et puis il s’est arrêté, il a fait autre chose, il voulait inventer la photographie en couleurs, ce qu’il a fait.  Mais les films Lumière de fait, à part les projections événementielles, il y en a eu dans les années 30, il y en a eu dans les années 50 avec Henry Langlois, 50, 60, et puis évidemment à Lyon on en fait depuis très longtemps à l’Institut Lumière.  Mais il n’y avait jamais de film Lumière capable de retourner dans les salles de cinéma.  C’est ce qu’on a fait avec ce film-là.  Oui, il faut avoir un certain impact mais, si j’ose dire, l’impact est naturel parce que ce sont des films fantastiques. 

On a l’impression que tout est déjà là, en fait.  Sans qu’ils s’en rendent compte, j’imagine à l’époque, que c’était très expérimental.

Oui, tout était là d’emblée.  Définitivement, quand ils font "La sortie des usines Lumière", premier film, le cinéma est là. C’est-à-dire que la période de l’invention s’achève.  C’est l’histoire du cinéma qui commence.  Et Lumière est au cœur de ça.  Il est le dernier inventeur, parce qu’il n’était pas tout seul, il y avait Thomas Edison, il y avait d’autres gens, mais c’est lui qui a fait la meilleure invention.  Et c’est lui qui avait philosophiquement la meilleure conception de la chose.  Le cinéma, c’est le grand écran.  C’est : on est assis tous ensemble.  On partage les images.  On partage les larmes, on partage la joie.  Thomas Edison n’avait pas compris ça.  Il avait fait une machine individuelle.  Steve Jobs fait la même chose avec l’Iphone.  Maintenant, on voit les films sur l’Iphone.  Oui, mais ce n’est pas le cinéma. 

Le cinéma, c’est voir quelque chose sur grand écran.  Et ça, Lumière avait senti que les gens en avaient besoin, à tel point qu’on en a toujours besoin.  Et que dans ce monde, où les images sont partout, le cinéma est plus fort que jamais.  Il y avait aussi cette idée chez Lumière, et en tout cas nous aujourd’hui, d’expérimenter. On le voit.  Ils se sont posé les mêmes questions que se posent les cinéastes aujourd’hui.  Je raconte quelle histoire ?  Je le fais comment ?  Où est-ce que je mets la caméra ?  Voilà.  Donc, ils ont expérimenté plein de trucs et sur 1500 films, parce qu’il faut en effet casser l’idée qu’ils étaient des sortes de M. Jourdain du cinéma, qui auraient fait du cinéma sans s’en rendre compte, ils savaient pertinemment ce qu’ils faisaient.  Ils l’ont fait au maximum de leurs moyens, de leurs possibilités, de leurs envies, et puis après ils ont laissé ça. Un des Lumière, qui était un homme trop modeste, aux artistes, aux cinéastes, la lumière, à Charles Pathé, à Léon Gaumont, mais on s’est aperçu, et peu de gens, encore une fois, Henry Langlois, et puis nous, à Lyon qu’on avait là quelque chose qui n’appartient pas à l’histoire de l’invention mais à l’histoire de l’art cinématographique.

Vous avez cité Tavernier hier, "donner le monde au monde", je voulais que vous commentiez cela.

Il y a 3 moments dans l’invention, il y a le tournage, en mars 1895, il y a cette idée d’inventer la salle de cinéma, en décembre 1895, on en fait un art public, et puis à l’intérieur du cinéma Lumière, il y a un 3ème acte fondamental c’est que Lumière, il était jeune, on a l’image d’un vieillard mais quand il invente le cinéma il a 30 ans, 35 ans, il a cette idée assez saugrenue et très aventureuse de recruter des jeunes gens, tout à fait innocents, de les former, et de les envoyer à travers le monde pour en ramener des images.  Il comprend très vite, Lumière, que vu le succès du cinéma, parce que là encore, toutes les légendes, c’est une invention sans avenir, tout ça n’est pas vrai, il fallait alimenter les salles.  Donc, il fallait faire des films.  Et il a cette idée d’envoyer les gens pour faire des films partout.  En Europe, en Italie, en Espagne, en Belgique, à Bruxelles, qui a été une des villes fondatrices également du cinéma, en Angleterre, en Allemagne, mais aussi après en Russie, en Asie, au Japon, en Afrique du Nord, au Mexique, aux Etats-Unis… Et oui, Bertrand Tavernier a cette jolie formule, parce que c’est celle du cinéma tout entier.  Donner le monde au monde. 

Moi, je suis cinéphile, je ne connais pas de cow-boys et d’Indiens mais je sais exactement ce que c’est un cow-boy et un Indien, parce que c’est le cinéma qui me l’a appris.  Et soudainement des films tournés à Tokyo étaient montrés à New York, des films tournés à New York étaient montrés à Mexico, des films tournés en Afrique du Nord étaient montrés en Russie… Donc, il y a eu quelque chose de l’ordre d’une sorte de mondialisation des esprits bien avant l’heure et c’est assez fort parce que Lumière était un jeune type, c’était aussi une sorte de bourgeois lyonnais, on avait en France Coluche qui disait "je ne suis pas un nouveau riche, je suis un ancien pauvre", et les Lumière c’était ça, ce n’était pas du tout des grands bourgeois riches d’origine.  Ce sont des gens qui ont gagné de l’argent avec leurs inventions sur la photo, un peu le cinéma mais pas tellement, et qui avaient cette générosité.  Et comme il n’y a ni traces, ni documents, ni archives, ni rien, quelques lettres, on est obligé de tout inventer, ce qui est très bien, très agréable.  Et on leur prête de belles intentions parce que les films sont là pour en apporter la preuve.