Pierre Niney, l'interview pour "La promesse de l'aube"

Pierre Niney dans "La promesse de l'aube"
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Pierre Niney dans "La promesse de l'aube" - © Julien Panié

Roman autobiographique publié en 1960, "La Promesse de l'aube" retrace les jeunes années de Romain Gary, unique romancier à avoir reçu à deux reprises le Prix Goncourt avec "Les Racines du ciel" et "La Vie devant soi", écrit sous le nom d'emprunt d'Emile Ajar. Pierre Niney a été choisi pour camper Romain Gary, aux côtés de Charlotte Gainsbourg qui prête ses traits à Nina, cette mère à l'amour et l'ambition débordants pour son fils.

L'interview intégrale

Dans ce film on assiste à l’évolution des sentiments d’une mère pour son fils, et d’un fils pour sa mère. La haine est-elle toujours aussi proche de l’amour ?

Pierre Niney : Je pense qu’elle n’est jamais foncièrement loin mais là elle est excessivement proche.  Effectivement, la limite est très ténue parce qu’on est dans des sentiments qui sont extrêmes.  On est dans une démesure complète, parce que c’est une mère, pour ça il faut voir le film ou avoir lu le roman mais dans le film c’est ce qu’on essaie de retranscrire, c’est le côté hors du commun, hors normes et encore une fois de démesure complète en tout.  Dans l’éducation qu’elle a donnée à son fils, dans ce qu’elle lui demande, dans les rêves qu’elle a pour lui. Il a à peine même pas 10 ans quand elle lui dit : tu vas devenir ambassadeur de France, tu vas devenir le plus grand écrivain français, tu vas mettre toutes les femmes du monde à tes pieds.  Pour elle, c’est très concret.  Ce qui m’a beaucoup plu dans le scénario, c’est qu’il y a quelque chose de tellement universel là-dedans, on a tous détesté nos parents au moins pendant une poignée de minutes, voire plus, on a tous eu très honte de sa mère ou de son père un moment de façon démesurée parce qu’on est petit et que ça nous paraît dingue.  Ou même plus tard.  Et en même temps, on a tous aimé nos parents.  Ces sentiments extrêmes sont à la fois complètement extraordinaires dans ce couple-là, dans ces deux personnages, dans ce lien-là, en même temps c’est la vie de tout le monde.  C’est ça que j’aime beaucoup dans le film. On peut s’y retrouver.

C’est vrai, c’est très personnel et en même temps on s’y retrouve tous.  Pourquoi Romain a-t-il honte à ce point-là de sa maman ?

C’est une mère tellement extravagante. Ça s’inspire réellement de la vie de Romain Gary, qui a vécu, pour les gens qui ne connaissent pas, une vie complètement dingue.  C’est un Indiana Jones moderne, en plus d’être écrivain, Résistant, vraiment ambassadeur de France, il a réussi à aller encore plus loin que ce que demandait sa mère. C’est une vie complètement dingue.  On comprend qu’il a fait tout ça pour et grâce à sa mère.  A l’amour de sa mère.  Cet amour dingue.  Par exemple quand on a tourné à Nice, au Marché de la Buffa, où il raconte que sa mère d’un coup est devenue hôtelière restauratrice et que du coup elle allait tous les matins à Nice sur ce marché et qu’elle faisait sa loi, il dit qu’elle régnait incontestablement sur le marché. Il y a toujours un humour chez Gary et dans le film, que j’aime particulièrement et on a retrouvé des gens qui étaient les enfants ou les petits-enfants des maraîchers à ce moment-là, et qui ont dit se rappeler très bien d’elle. Elle venait, elle tapait les gens avec sa canne, elle passait devant les gens en disant : moi je prends plus,j’ai le droit, elle avait un côté excessif, complètement dingue, donc vous pouvez imaginer que pour un petit garçon il y avait quelque chose de monstrueux presque dans cette façon de se mettre en scène, très dramatique tout le temps.  Donc on peut comprendre qu’il y ait une forme de honte, d’inhibition, chez ce garçon, mais il va transformer ça en une grande force.

Vous aviez déjà lu le livre ?

Oui, j’avais lu le livre au lycée, comme beaucoup de gens, parce que ça parcourt aussi l’Histoire.  Il va rejoindre De Gaulle, il va bombarder les Allemands, ce sont des choses qu’il a réellement vécues et qui sont dans le film.  Une aventure incroyable.  Je l’avais lu en me disant que c’est une aventure qui est très cinématographique, que ce serait génial d’en faire quelque chose.  Et puis, un jour ce scénario est arrivé chez moi.

Vous avez tout de suite…

J’ai tout de suite dit oui parce que ce n’est pas tous les mercredis, en France en tout cas, qu’il y a un film comme ça.  Et en règle générale, je crois que ce sont des films qui sont rares.  Ce sont des films où l’argent est vraiment au service du film, pour en faire une grande aventure, épique, romanesque, avec en même temps de l’intime, parce que comme vous le disiez ça mélange quelque chose de grand, parce que c’est une vie hors normes, et en même temps quelque chose de très personnel, très intime sur ce lien à la fois magnifique et toxique avec cette maman.

"La promesse de l’aube", c’est avant tout une promesse d’une maman à son fils, d’un amour sans limite.  Peut-on retrouver un amour aussi fort après l’amour de sa maman ou doit-on devenir soi-même parent pour retrouver cet amour-là ?

C’est une bonne remarque.  Peut-être qu’il faut devenir parent.  C’est marrant, je ne me suis jamais fait la remarque alors que je suis papa, dans 10 jours je pense. Gary a un point de vue plus pessimiste mais c’est ce qui rend la chose vraiment dramatique et magnifique dans son écriture. Il dit qu’avec l’amour maternel, la vie vous fait une promesse qu’elle ne tient jamais.  Donc, il dit qu’en fait cet amour on ne le retrouvera jamais.  Cette promesse d’amour qu’elle nous donne, cette source, on ne retrouvera jamais aussi fort. C’est tragique et en même temps c’est ce qui fait que c’est magnifique. Donc dans le film il dit effectivement une fois que vous avez passé ça, toutes les femmes qui vont vous serrer dans leurs bras au cours de votre vie, ce sera comme des condoléances de ce qu’on a perdu.  Je trouve ça magnifique.  Je ne sais pas si j’y crois personnellement mais je comprends complètement ce qu’il exprime.  C’est une idée encore très universelle et très belle.

J’ai lu, je ne sais pas si c’est vrai, que c’est vous qui aviez demandé qu’on mette cette citation à la fin du film.

Je n’ai pas demandé mais je l’ai proposé à Eric Barbier. Cette citation est tellement belle. Elle contient effectivement le titre du film, et en même temps c’est l’ADN même du film, cet amour maternel qui est tellement puissant. Toutes les formes d’amour qu’on va rencontrer sont toujours en-dessous de ça d’une certaine manière.  Eric, le réalisateur, avait une façon de travailler très ouverte, et du coup assez rapidement je lui ai dit : Je pense que ce serait très beau, à la fin, quand la femme de Gary le serre dans ses bras, c’est tellement l’évocation de ça, il comprend qu’on veuille le consoler mais personne ne pourra jamais le consoler réellement à part sa mère. Oui, j’ai proposé ça à Eric.  On a beaucoup échangé sur plein de choses.  Eric a tout de suite dit : Très bonne idée, faisons-le, essayons ! Et ça marchait très bien.

Un très beau moment.

Merci. 

Est-ce que vos parents avaient aussi autant d’ambition pour vous ?

Pas du tout.  J’imagine qu’ils avaient de l’ambition pour moi mais pas du tout de la même manière.  C’est-à-dire qu’on ne m’a jamais imposé des choses ou des destinées pré-écrites.  On m’a toujours laissé très libre.  Je crois que j’aurais pu dire que je voulais être n’importe quoi, du moment que j’allais être heureux. Je crois que c’est une des grandes chances que j’ai eues.  J’ai deux sœurs, elles font des choses très différentes.  Tout le monde s’est senti libre.  Après, l’amour inconditionnel j’ai dû le connaître d’une manière ou d’une autre.

Quel est le moteur le plus important pour réussir l’amour ou l’ambition d’un parent ou la bienveillance de quelqu’un qui nous aime ?

Je crois beaucoup à la bienveillance. Je crois que l’épanouissement est possible grâce à ça, grâce à la bienveillance.  Maintenant les personnages les plus équilibrés ne sont pas les personnages les plus intéressants au cinéma.  On le sait. "Scarface" avec quelqu’un de très équilibré par exemple, ce serait tout de suite un petit peu moins intéressant.  C’est ça qui est captivant.  C’est que c’est une vie encore faite de choses complètement extrêmes, la vie de Romain Gary, et puis de cette mère.  C’est cet extrême-là qui est génial dans le film.  Il y a des scènes très drôles.  Il y a une scène par exemple où elle demande très sérieusement, de façon très premier degré à son fils qui a à peine 20 ans d’aller tuer Hitler, prendre un revolver, aller tuer Hitler et revenir auprès de sa mère.  Pour elle c’est tout à fait logique.  C’est ce qu’il faut faire.  C’est très drôle parce qu’on voit l’espèce d’ambition qu’a sa mère, complètement folle, et puis il y a des scènes très violentes, quand elle plaque son fils contre le mur d’une façon très violente en disant : " si ta mère est déshonorée d’une manière ou d’une autre je veux que tu reviennes, blessé ou mort s’il le faut, parce qu’il faut que tu défendes l’honneur de ta mère.  Ce sont des scènes très violentes.  C’est cette extrémité-là qui est intéressante dans le roman et dans le film. 

Il est capable de le faire.

Lui est complètement capable.   C’est ça qui est beau aussi, il ne remet jamais en question.  Ou alors très peu.  Mais il va le faire. Il fera toujours ce qu’elle demande. Pour réparer l’injustice, pour la venger, pour la rendre heureuse. 

Que vous considérez-vous comme la réussite ?  Elle a quand même un niveau de demandes assez incroyable. A partir de quel moment on réussit ?

C’est très particulier.  Ce sont des Juifs persécutés, en Pologne, avant la guerre, ils vont devoir fuir parce que Juifs en partie, ils sont dans un contexte tellement différent, historique, que je peux comprendre pourquoi la mère voit la France comme une réussite.  Etre Français, être un écrivain français, un ambassadeur français, à ce moment-là pour eux c’est le pays des droits de l’homme, c’est le pays de Victor Hugo, c’est un pays d’accueil.  On va accueillir Roman Gary et ça va devenir un des plus grands écrivains français.  Ce jeune Juif polonais va devenir un des plus grands écrivains français.  Je trouve que c’est un écho tout particulier à ce qui se passe aujourd’hui dans le monde, ce qui s’est toujours passé en fait.  Donc, il y a une vision de sa mère qui est particulière à ce moment-là.  Personnellement la réussite pour moi, c’est indissociable du bonheur, c’est d’arriver à être heureux quel que soit ce qu’on fait, en essayant au maximum de ne pas blesser des gens autour ni les formes de vivants, que ce soit la planète, les animaux, les gens qu’on aime, les gens qu’on ne connaît pas, et essayer d’être heureux avec ça. Pour moi c’est une forme de réussite, et c’est être en harmonie avec le temps, ne pas lutter contre le temps qui passe.  C’est une définition personnelle, ce n’est pas la même qui est défendue dans le film, mais c’est pour ça que le film est intéressant aussi. 

Est-ce qu’on peut mentir pour protéger ses proches ?

Elles sont dures vos questions.  C’est intéressant. 

Dans le film, et Nina et Romain mentent. 

Oui, c’est vrai.

Donc, je me demande si c’est permis de mentir. On inculque aux enfants des valeurs et ne pas mentir.  Là, dans les deux cas…  Je me demande si on peut mentir afin de protéger quelqu’un.  Est-ce que c’est de l’amour aussi.

Vous en pensez quoi vous ?

Moi je pense que toute vérité n’est pas bonne à dire mais que je dis quand même la vérité. 

Oui, beaucoup de problèmes j’imagine, une vie très compliquée, ok.  Moi j’adore le mensonge au cinéma donc j’exorcise… je ne crois pas que je sois très menteur, et j’exorcise ça au cinéma parce que c’est une thématique cinématographique super intéressante, le fait de montrer aux gens quelque chose et de dire l’inverse, c’est toujours intéressant.  Donc au cinéma j’ai fait mon choix.  Je voudrais toujours être un menteur.  Dans la vie, encore une fois, je crois que je ne le suis pas beaucoup et que ce n’est pas ce que je véhiculerai comme valeur.  La vie c’est aussi l’art de s’adapter donc je crois que parfois un petit mensonge c’est salvateur. 

Ce n’est pas la première fois que vous jouez un rôle de quelqu’un qui a réellement vécu.  En plus contemporain. Ca vous a valu un prix.  Est-ce que c’est votre ambition ?

Je n’ai pas du tout pour ambition d’avoir des prix, vraiment pas, mais par contre je suis toujours très heureux quand le travail est remarqué, et qu’on fait partie d’une liste d’acteurs. Ça a été la cas avec "Franz" de François Ozon il n’y a pas longtemps.  J’ai été super heureux.  Mais quand je dis oui à ce scénario, je ne me dis pas du tout que j’ai l’ambition d’obtenir avec ça si ce n’est d’obtenir un bon film au bout du tunnel que sont ces 4, 5 mois de vie.  Et que ça raconte quelque chose aux gens.  La vraie récompense pour le moment ça a été de montrer le film et que les gens sortent, qu’ils appellent leur mère pour leur parler.  Quand on a fait certaines avant-premières, ça m’a beaucoup touché. 

Moi aussi j’en ai parlé avec ma mère après.

C’est vrai ?  C’est bien.  Ça me fait plaisir. 

Est-ce que c’est facile donc de se mettre dans des rôles de personnes ayant réellement vécu, qui sont en plus contemporains.  Comment rentre-t-on dans ce genre de rôle ?

Pour ce film-là, c’était très différent.  Pour Yves Saint Laurent, il y avait une mission de ressemblance et j’avais envie d’attraper des choses que j’aimais dans sa personnalité, sa façon de parler, de bouger, donc il y avait une mission de ressemblance plus évidente. Ici, très vite, on a pris la liberté. Ce n’est pas un biopic, c’est une autobiographie mais qui est encore qui est encore plus que les autres autobiographique, romancée, changée, transformée. On sait qu’il y a beaucoup de situations qui ne sont pas vraies, il y a des choses qui paraissent folles dans le livre, par exemple l’atterrissage avec un pilote aveugle. Ca, il se trouve que c’est vrai. Puis des petits détails où il n’était pas là à ce moment-là, il avait un frère, un demi-frère, mais on n’en parle jamais.  C’est une vie romancée.  Gary, c’est toute sa vie, chaque fois qu’on ouvre un tiroir il y a un tiroir caché dans le tiroir, Gary a toujours procédé comme ça.  Chercher la vérité autobiographique ça n’a aucun sens.  On se sentait une certaine liberté parce que c’est l’adaptation d’une vie adaptée encore une fois par Eric Barbier, le réalisateur, ensuite interprétée par moi.  On ne voulait pas se rapprocher d’une ressemblance avec Romain Gary, ça ne nous intéressait pas.  Ce qui nous intéressait c’était l’essence du film, ce lien fou et fusionnel entre une mère et son fils.  Donc je n’étais vraiment pas dans une mission de ressemblance qu’il peut y avoir dans un biopic classique.  Le film n’est pas un biopic.

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