L'interview de Reda Kateb, à propos de "Django"

L'interview de Reda Kateb, à propos de "Django"
2 images
L'interview de Reda Kateb, à propos de "Django" - © RTBF

Django est le portrait de l’un des musiciens les plus importants du XXème siècle, celui de Django Reinhardt, le guitariste français qui a donné naissance au jazz manouche et qui a marqué de son empreinte le monde musical et celui du jazz en particulier.

C’est le talentueux et discret Reda Kateb qui devient le génie hors-pair de la guitare à six cordes aux côtés de Cécile de France. Gorian Delpâture les a rencontrés pour Tellement Ciné.

Interview

Reda Kateb, merci d’être là en Belgique pour nous parler de votre film, Django.
Est-ce que vous connaissiez un peu Django Reinhardt avant de vous plonger dans le personnage ?

Je le connaissais très peu, comme la plupart des gens en fait, je le connaissais sans le connaître, je pensais qu’il avait deux doigts en moins. J’avais entendu certains de ses morceaux, il était déjà dans ma bibliothèque musicale, mais je ne m’étais pas plus passionné pour son histoire, pour sa vie, mais j’avais en tête quelques photos, un regard, une présence qui déjà m’interpellaient beaucoup, m’intéressaient beaucoup.

Quand le réalisateur vous a présenté le script, est-ce que vous vous êtes dit "c’est le genre de rôle qu’on ne peut pas laisser passer", ou bien vous vous êtes dit "ça va être compliqué, un rôle historique musical" ?  Comment vous avez réagi ?
Comme vous dites en fait, exactement comme vous dites. Je me suis dit : "je dois faire ce film, c’est une évidence et après il va falloir beaucoup travailler". Mais en lisant le scénario j’avais vraiment envie de le faire, c’est sûr.

Vous avez dû travailler la guitare je pense, pendant longtemps.
J’ai passé une année à préparer ce rôle. Et beaucoup sur la guitare, c’est vrai. Je ne jouais pas de guitare avant, j’ai eu un coach que j’ai vu toute une année, au début une fois par semaine, puis de plus en plus. Plus on se rapprochait du tournage et plus c’était tous les jours. J’ai tourné deux autres films cette année-là, mais j’avais toujours ma guitare dans ma loge, donc dès que j’avais du temps, je faisais mes exercices, mes gammes.

Ça veut dire que vous jouez vraiment les airs de Django ?
Comment ça se passe le tournage ? Vous avez les gestes mais ce n’est pas votre son qu’on entend ?

Ce n’est pas mon son en effet, c’est le son de Stochelo Rosenberg, qui est un peu l’héritier de Django dans sa manière de jouer. Aujourd’hui avec Biréli Lagrène, ce sont vraiment les deux musiciens qui jouent le mieux la musique de Django et donc moi j’ai travaillé à faire semblant d’être Django.
J’ai travaillé comme un acteur, mais malgré tout, j’ai abordé dans un premier temps la guitare par des choses plus simples, Bob Dylan, Johnny Cash, des choses que j’aimais, puis rapidement on est passé à la main de Django, donc le jeu à deux doigts. Puis j’ai appris à faire ce qu’on appelle la pompe, donc la rythmique, toutes ces choses-là, de manière à pouvoir vraiment traverser les morceaux et ensuite j’avais des séquences de solo un peu pré-minutées, avec des points de rendez-vous pour des moments de solo et là je travaillais ces bouts de solo.

Par rapport aux fameux doigts qui étaient un peu brûlés, un peu collés, comment c’était fait ? Vous étiez maquillé ou vous reteniez vous-même vos doigts ? Comment est-ce que ça se faisait ?
J’étais maquillé oui, j’avais une prothèse que l’on installait tous les jours pendant deux heures le matin. Il fallait une heure pour l’enlever, c’était une couche qui s’appliquait sur la main, ensuite c’était maquillé, j’ai passé tout le film comme ça. C’était moi qui recroquevillait ces doigts-là, comme ça, tout le temps.

Quand on incarne un personnage historique comme Django Reinhardt, qui n’est pas forcément le plus connu, il y a quand même beaucoup d’archives, des photos, il y a quelques films, des enregistrements, etc…
Est-ce que vous essayez de coller au plus près du personnage historique ou au contraire, vous vous dites je vais le réinterpréter, ce sera moi mais un peu inspiré par le personnage historique ?

C’est sûr que c’est une interprétation de Django, c’est un Django, on n’avait pas la volonté de faire un Django générique, mais malgré tout, il fallait être le plus fidèle à qui il était. Il y avait assez d’indices pour aller vers cette fidélité et assez d’espace pour qu’il y ait de l’imaginaire. Et comme les gens n’ont pas une vision vraiment précise de Django, ce n’était pas gênant que je ne lui ressemble pas plus que ça physiquement. On a travaillé pour rentrer dans le costume, mais en résumé je n’avais pas à faire un travail d’imitateur, je pouvais plus faire un travail d’acteur.

Ce qui m’a vraiment surpris dans le traitement de Django dans le film, c’est le côté rock star avant la lettre. Il arrive en retard à ses propres concerts, il joue avec un singe, un peu comme les rock stars des années 60, 70. C’est quelque chose qui vous a plu aussi, de jouer ce personnage rebelle, mais dans les années 40 ?
Ah oui, complètement. Et puis la musique, les séquences sur scène, les scènes de concerts, ça m’a toujours fait rêver d’être un musicien sur scène. J’ai joué pas mal au théâtre avant de faire du cinéma et au théâtre vous partagez des émotions fortes avec les gens. Il y a cette chose de live, mais jamais vous ne voyez les gens se lever et danser, il y a quelque chose de festif. Et ensuite la flamboyance de ce personnage, chaque fois je voulais travailler par contraste, il est comme ça à tel moment mais à un autre moment il est seul, il est souvent habillé comme un prince, et à d’autres instants il est dans quelque chose de beaucoup plus dénué. C’était intéressant tous ces contrastes que lui-même avait, pour moi c’était une matière formidable pour construire le personnage.

Je pense que les descendants de Django Reinhardt ont déjà vu le film, ils ont plutôt bien réagi à votre interprétation. Ça fait plaisir j’imagine.
Ah oui, c’est vrai.

Qu’est-ce qu’ils ont dit ?
Ils ont dit : "c’est magnifique, c’est incroyable". Pour David Reinhardt, le petit-fils de Django, c’était important pour lui qu’on ne trahisse pas son grand-père. On s’est rencontrés avant le tournage, il avait un œil à la fois bienveillant mais avec un peu de méfiance quand même à propos de ce que nous allions faire de l’histoire de son grand-père. Et je dois dire qu’il a vraiment beaucoup aimé et qu’il a été très touché par le film.

La bonne idée du film c’est aussi de ne pas faire un biopic classique, de la naissance à la mort, c’est vraiment focalisé sur une période bien particulière, l’année 1943.
C’est quelque chose qui vous a intéressé aussi dans l’optique du tournage ?

Oui, je trouvais ça plus intéressant que d’essayer de raconter toute sa vie où finalement ça conduit à des scénarios où on sait déjà un peu où on va, où il y a toujours ce traumatisme de l’enfance, puis des flash-backs, par exemple quand on voit déjà cette espèce d’autoroute comme ça et donc là non, l’idée c’était de raconter ce segment où finalement Django ouvre les yeux, au-delà même du guitariste.
C’est aussi l’histoire d’un homme qui prend conscience de ce qui se passe autour de lui dans cette période tumultueuse de la guerre et de la barbarie qui l’accompagne.

La musique adoucit les mœurs, plus que jamais dans ce film, c’est une expression qui compte.
Oui. En tout cas la musique adoucissait la vie des gens pendant l’Occupation en France avec les restrictions alimentaires, la violence, toutes ces choses-là et quand les gens écoutaient cette musique ça leur permettait d’oublier un peu la guerre.

Et puis, c’est le thème principal du film, en tout cas celui que j’ai vu, c’est la migration, c’est un thème qui aujourd’hui est évidemment très présent dans l’actualité. Pour vous c’est important que ce film soit un écho de ce qui se passe aujourd’hui ? Même si l’histoire se passe en 1943.
Absolument. Il y a plein d’angles pour aborder finalement ce film, cette histoire, mais un des angles c’est celui d’une famille de réfugiés qui quitte sa maison pour survivre et qui emporte avec elle son talent. Aujourd’hui on peut voir les autres qui arrivent comme porteurs de talents dans leurs bagages, on devrait pouvoir les accueillir. Donc ça m’interpelle, ça me parle et je suis content, à travers cette histoire-là, de pouvoir dire aussi quelque chose d’aujourd’hui, bien sûr.

Quel est votre morceau favori de Django Reinhardt ?
Il y en a plusieurs. Je crois que c’est Nuages.
Peut-être le plus connu mais il y a aussi des silences, ce titre n’est pas que dans la rapidité et la virtuosité, il dégage quelque chose qui vous met dans un état… Pour le coup vous pouvez monter sur le nuage grâce à ce morceau.

Merci pour ce film qui nous fait monter sur les nuages. Merci à vous.
Merci beaucoup.

 

Retrouvez l'interview intégrale de Reda Kateb pour "Django"