L’interview de Patrick Bruel pour "Villa Caprice" : "Quand je fais un film, je ne pense pas à mon image !"

Dans "Villa Caprice", le film de Bernard Stora, Patrick Bruel incarne Gilles Fontaine, un homme d’affaires à qui rien ne résiste, et qui est dans le viseur de la justice. Arrogant, sûr de lui, Gilles veut s’offrir les services d’un ténor du barreau, Luc Germon (Niels Arestrup). Mais ce dernier est coriace, et ne se laisse pas facilement acheter… Entre le requin de la finance et l’avocat brillant, commence une subtile partie de bras-de-fer. Qui va réussir à manipuler l’autre ?

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Face à Niels Arestrup, mystérieux et sans émotion apparente, Bruel incarne l’un des personnages les plus antipathiques de sa carrière, ce qui risque de déconcerter ses fans – mais qui prouve qu’il est capable de sortir de sa zone de confort.

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Niels Arestrup et Patrick Bruel, un bras de fer cinématographique, sous les caméras de Bernard Stora © Photo by Yohan BONNET / AFP

L’interview intégrale de Patrick Bruel

Dans la genèse du projet, Bernard Stora avait choisi d’emblée Niels Arestrup, et puis il a cherché qui pouvait jouer l’homme d’affaires. A partir d’un certain moment, vous avez marqué votre intérêt, mais qu’est-ce qui vous a attiré dans ce duel ?

Patrick Bruel : Avant tout, la perspective de tourner avec Niels Arestrup était incontournable pour moi, c’est quelque chose qui ne se refuse pas. Ensuite à la lecture du script, j’ai vu qu’il y avait vraiment deux personnages, c’était un vrai duel, un vrai duo-duel. Et j’ai senti qu’il y avait quelque chose à défendre, quelque chose à jouer. On s’est assis à la table, on a beaucoup travaillé avec Niels, Bernard Stora et Pascale Robert-Diard, la scénariste. Et on est arrivé à un point où j’ai pensé que cela allait être très réussi parce qu’on ne cherchait pas à sauver les personnages. Un personnage comme le mien, on essaie de lui trouver des circonstances atténuantes, qui peuvent nourrir l’acteur, mais pas question de les mettre dans le scénario. J’ai cherché moi, à noircir encore plus le tableau pendant ces séances de travail. J’ai beaucoup aimé jouer ce personnage double, énigmatique, charismatique et en même temps détestable, manipulateur, machiavélique, et puis finalement, tout ça pour quoi ? Réussir dans la vie, c’est fantastique, mais réussir sa vie, c’est mieux ! En l’occurrence, ce sont deux hommes qui ne se rencontrent pas pour rien, ils ont tous les deux réussi dans la vie, ils sont tous les deux seuls, ils n’ont pas d’enfants, ils se sont construits sur le père, d’une manière ou d’une autre, l’un parce qu’il était trop présent, l’autre parce qu’il n’était pas là… Et en même temps, ces hommes auraient pu être de grands amis. Mais leurs démons les rattrapent, démon du pouvoir, démon de la domination, démon de la manipulation, et ça donne cette joute verbale, et psychologique, et savoureuse pour le spectateur, et dramatique en soi dans la relation.

Et j’ai été très touché par la fin, qu’on ne va pas dévoiler ici, mais ces deux hommes se retrouvent face à leurs limites à la fin, pour se dire que finalement, il n’y a rien. Et ça, c’est très violent..

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Niels Arestrup et Patrick Bruel à la présentation de "Villa Caprice" © Photo by Yohan BONNET / AFP

Vous dites que vous n’avez pas essayé de sauver le personnage, mais il y a quand même beaucoup d’acteurs qui hésitent à endosser un rôle antipathique, pour lequel le spectateur ne pourra pas ressentir d’empathie… Avez-vous hésité un moment, par rapport à ça ?

Pas du tout ! Pas une seconde ! J’ai fait entre 55 et 60 films, et j’ai dû faire 50 personnages solaires ! Donc, quand on me propose un personnage un peu tordu, un sale mec, je saute dessus, ça me fait très plaisir de pouvoir jouer la comédie vraiment du coup, parce qu’on va chercher des ressorts qui ne sont pas habituels, c’est un travail très intéressant. Quand j’ai tourné "Una famiglia" avec Sebastiano Riso, le film italien qui a été sélectionné à Venise il y a trois ans, c’était un personnage abominable à tout point de vue, et j’ai cherché à lui donner de l’humanité sans lui donner de circonstances atténuantes, et là c’est pareil avec Gilles Fontaine, j’essaie de lui donner de l’humanité, mais pas à excuser. Et j’ai même rajouté du machiavélisme dans son fonctionnement, dans une ou deux scènes en faisant des propositions au metteur en scène qui les a acceptées : c’est dur mais le personnage demande ça ! Non, je ne pense pas à mon image quand je joue un personnage au cinéma. Ça reste un film, ça reste un rôle.

La formule des Anglo-saxons "less is more" définit assez bien le jeu de Niels Arestrup, qui parvient à mettre énormément de sous-texte, de charge, et de pouvoir, sans surjouer. Comment avez-vous réussi à jouer au diapason avec lui ?

C’était d’un naturel confondant. On avait commencé il y a 4 ans par une lecture au théâtre d’une pièce qu’on aurait pu faire ensemble, mais que je n’ai pas pu faire à cause des dates. On avait adoré cette lecture, lui comme moi, on s’était complètement découverts. Moi je connaissais l’acteur qu’il était évidemment, lui me connaissait peut-être un peu moins, et il y a eu un vrai coup de foudre professionnel. Donc, quand on est arrivé sur le plateau, c’était d’une fluidité totale, je jouais ma partition, il jouait sa partition, mais je savais quelle partition il était en train de jouer, et je savais quelle partition je devais jouer en face de lui.

Forcément, quand vous jouez avec un joueur de tennis de haut niveau, vous élevez votre jeu, c’est normal…

Et parfois, il m’a même rendu le compliment, ce qui m’a énormément touché parce que venant lui. Moi, j’ai tendance de film en film à accéder à ce qui est le Graal pour un acteur, ce qui est le non-jeu. Je fais tout pour ça, je travaille là-dessus, je suis dans cette recherche-là permanente, et là, j’ai pu l’exprimer de la meilleure manière que je pouvais.

Vous êtes un homme très occupé, alors qu’il y a des acteurs à plein temps, qui enchaînent les films, qui lisent scénario sur scénario… Donc pour vous, le choix doit être plus difficile, un tournage c’est trois mois ou plus, quel est votre critère – dans votre emploi du temps – pour dire : je le fais ou pas ?

Le coup de cœur, l’envie, le coup de cœur pour un autre acteur, pour un metteur en scène, pour un projet, pour un rôle… Se dire : ah si c’est pas moi, je serai frustré de ne pas pouvoir le faire… J’ai envie de défendre ça, j’ai envie de le faire ! Si j’ai envie, je pousse les portes, les murs, je fais rentrer, je me débrouille, et ça devient une priorité. En fait, c’est très simple, je ne fonctionne qu’avec les priorités. Une priorité peut en chasser une autre, et donc, ça deviendra LA priorité. Un film, ça doit être une priorité. Je n’en fais pas 4 par an, 5 par an, donc, quand j’en fais un, je choisis bien.

Et là j’attends avec impatience de choisir la série dans laquelle je vais jouer, parce que j’en ferai une évidemment, on m’en propose beaucoup, et je sais que je n’en ferai qu’une, parce qu’une série, pour le coup, ça prend énormément de temps, et puis, les personnages impriment très fort. J’espère faire le bon choix, pour faire une bonne, non pas une bonne, une TRES bonne série parce qu’aujourd’hui la barre est très haute quand on voit ce qui se propose sur les plateformes, c’est exceptionnel, donc on a envie de faire partie de cette aventure-là, oui.

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