L'interview de John C.Reilly pour "The Sisters Brothers

John C.Reilly
John C.Reilly - © ANDER GILLENEA - AFP

Les frères Sisters (The Sisters brothers), c 'est non seulement un drôle de titre qui ressemble à un calembour, mais c’est aussi celui d’un roman de l’écrivain canadien Patrick Dewitt. Un livre que l’acteur John C. Reilly adorait et qu’il a proposé à Jacques Audiard lorsqu’il a rencontré le cinéaste français au Festival de Toronto. Voilà comment le fils de Michel Audiard s’est embarqué dans cette aventure américaine.

A l’écran, John C Reilly et Joaquin Phoenix incarnent donc les frères Sisters, deux hommes de main d’un mystérieux chef de bande surnommé le Commodore. Nous sommes dans le Wild West en 1850, et Jack et Eli Sisters sont chargé de traverser l’Oregon pour capturer un chimiste qui a trouvé un truc infaillible pour détecter les pépites d’or dans les rivières… On s’en doute, l’odyssée des Sisters va être parsemée d’embûches.

L'interview intégrale de John C.Reilly

Vous avez découvert ce roman, signé Patrick deWitt, et qu'est-ce qui vous avez donné envie de produire un film à partir de ce livre, qu'est-ce qui vous a tellement plu dans cette histoire ?

John C.Reilly : En fait, je ne m'étais jamais vraiment vu comme un producteur auparavant, c'est ce livre qui m'y a poussé. D'abord, c'était l'idée de ma femme de lire ce livre, nous étions en travailler avec Patrick deWitt sur un autre film appelé "Terri", un film indépendant réalisé par Azazel Jacobs. Et à la fin de la collaboration, Allison a demandé à Patrick "Qu'as-tu d'autre ? as-tu d'autres scénarios ?", et Patrick a répondu :"j'ai justement ce manuscrit que je viens d'écrire, et qui n'a pas encore été publié, qui s'appelle 'The Sisters brothers'". Et ça été tellement évident, quand nous l'avons lu, que c'était une histoire incroyable, tellement visuelle, tellement riche, et en particulier pour moi, il y avait ce personnage d'Eli Sisters avec lequel je me suis senti directement connecté. Il est en quelque sorte le narrateur du livre, même si le film est plus visuel et moins ruminatif. Dans le livre, vous ressentez vraiment les émotions qui traversent Eli à propos de ce qu'ils sont en train de faire, il est en pleine réflexion sur leur vie. Donc, il a été très évident, aussi parce que j'ai lu ce livre en 24h, je ne pouvais pas m'arrêter, j'avais besoin savoir ce qui allait se passer dans cette histoire.. L'histoire s'est imposée à moi, et comme nous sommes amis avec Patrick, nous lui avons demandé de nous faire confiance, et nous lui avons promis que nous allions faire un grand film à partir de ce manuscrit. Ça a pris 7 ans, de travail et de persévérance pour ma femme Allison, et bien sûr, le travail brillant de Jacques Audiard. Et nous y voilà ! le bébé est né!

Et c'est un beau bébé ! et comment avez-vous choisi un réalisateur français, Jacques Audiard pour un film comme celui-ci ?

John C.Reilly : D'abord parce que c'est un grand réalisateur, je pense que c'est un des meilleurs réalisateurs en activité dans le monde aujourd'hui. Et ses films parlent d'eux-mêmes, je n'ai pas à vous convaincre. Ensuite, l'idée que c'est une histoire américaine, un western, qui aurait peut-être dû être racontée par un Américain, c'est justement ce que nous voulions éviter. Le cliché du western américain. Parce que nous, les Américains, nous avons cette idée de la fondation de notre nation qui est basée sur des films au lieu d'être basé sur la réalité, nous amenons tout un bagage nostalgique dans les westerns. Au début nous avons vu ça comme une idée contreproductive, et quand on voit le gigantesque melting-pot qu'était l'Ouest à cette époque, les différents langages de tous ces gens qui venaient de partout, attirés par l'or et tout ce que l'Amérique avait à offrir, nous avons compris qu'un Européen serait la personne parfaite pour réaliser cette histoire. Et de cette manière, nous allions pouvoir éviter les clichés et toutes les choses évidentes que vous voyez dans les westerns, et à la place, nous aurions quelqu'un qui aurait un regard objectif sur cette histoire.

Vous expliquez bien que sur le tournage, cela se passait sur la Tour de Babel, et que vous avez discuté avec Jacques Audiard grâce à un traducteur. Est-ce que ce n'était pas plus lourd comme manière de travailler pour partager vos visions sur le film ?

John C.Reilly : Non, en fait, .. j'ai fait beaucoup de tournées promotionnelles dans différents pays et différentes langues, et parfois c'est fatigant d'attendre la traduction. Mais avec Jacques, c'était différent. D'abord, Jacques comprend l'anglais parfaitement, donc, si je dis quelque chose en anglais, il comprend tout à fait, et il n'a pas besoin d'une traduction. Par contre, mon français… donc quand Jacques voulait expliquer des choses avec une certaine subtilité, il le disait en français, et ce que faisait la traductrice, parce que c'était une femme, Camille, c'était d'apporter une dimension féminine. Deux hommes qui discutent directement de quelque chose, c'est différent de deux hommes qui discutent par le biais d'une femme, c'était intéressant, ça donnait un équilibre, et d'une certaine manière, les hommes se comportent mieux quand une femme est impliquée dans la communication. Vous serez d'accord avec moi, quand la situation était tendue, c'était bien d'avoir cette troisième personne, un peu comme un arbitre. Et c'était aussi une manière d'être sûrs que nous étions clairs l'un avec l'autre : si quelque chose n'était pas compris, on pouvait clarifier avec la traductrice. Et j'ai beaucoup apprécié, et à la fin, je savais à l'avance ce que Jacques allait dire avant qu'il n'ouvre la bouche, parce que nous avions établi un bon rythme entre nous.

Les deux frères sont très différents, mais j'ai le sentiment que vous et Joaquin, en tant qu'acteurs, êtes aussi très différents, est-ce que ça a été difficile de créer une alchimie entre vous, pour arriver à faire croire que vous êtes des vrais frères ?

John C.Reilly : D'une certaine manière, je sens que nous sommes différents, nous avons une formation différente, j'ai été dans une école de cinéma et j'ai étudié d''une manière traditionnelle, et même si j'ai fait beaucoup d'improvisation, d'une certaine manière l'esprit dans lequel nous travaillons chacun est semblable. Cela dit, indépendamment de la manière dont nous travaillons, quand deux personnes se rencontrent pour la première fois, elles ont besoin de temps, vous ne pouvez pas présupposer que la relation va s'établir, surtout dans une relation aussi proche que celle de Charlie et Eli. Ils sont étroitement liés depuis leur naissance, et par la suite tout aussi étroitement liés dans la vie meurtrière qu'ils mènent. Ils se suffisent à eux-mêmes, il n'y a ni ami ni famille, le monde est cette forme étrange autour d'eux. Et ils sont déterminés à survivre et à s'entraider dans la survie. C'est un lien intense à créer. Et Joaquin et moi avons eu de nombreuses semaines de répétition ensemble, non pas pour répéter les dialogues du film, mais pour monter à cheval, tirer avec des fusils et être ensemble. Et donc, dans toutes ces difficultés, comme apprendre à tirer, dans ces décors magnifiques, après toute cette expérience de vie en commun, il y a un amour profond qui est né entre Joaquin et moi et je pense que ça se voit dans le film.

Le film est plein d'humour mais c'est aussi une histoire violente, et cela montre que cette civilisation s'est construite sur la violence. Peut-être est-ce que c'est important de montrer cela maintenant aux USA ?

John C.Reilly : je pense que le film est très pertinent pour toutes sortes de raisons, et notamment celle-là. Nous sommes à un moment de transformation dans le monde, avec ces alliances, que nous voyons d'un regard neuf et un peu alarmé. Mais c'est sûr que les années 1850 aux USA étaient une période de transition, avec cette loi de la violence, les armes, et un passé génocidaire, tout à fait génocidaire.. et maintenant, pour avancer, nous nous rendons compte que nous ne pouvons pas continuer comme ça, il faut appliquer la loi, sinon nous allons disparaître, donc, oui, ce film est tout à fait pertinent dans ce contexte. Et quand je regarde les 4 personnages du film, maintenant qu'il est fini, il me fait penser à ces dessins sur l'évolution de l'humanité. Avec une créature au début qui progresse, on arrive au singe, et puis, voilà l'homme. C'est comme entre Charlie, Eli, Morris et Warm, c'est la progression vers l'avenir, une nouvelle donne, une nouvelle manière de voir le monde, peut-être plus éclairée.. Et Hermann Warm montre le chemin.