L'interview de Guérin van de Vorst, réalisateur de "La part sauvage"

L'interview de Guérin van de Vorst, réalisateur de "La part sauvage"
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L'interview de Guérin van de Vorst, réalisateur de "La part sauvage" - © Tous droits réservés

Dans son premier long-métrage, Guérin van de Vorst nous raconte l'histoire de Ben un ancien détenu qui après 3 ans de prison, Ben veut renouer avec son fils et trouver sa place dans la société. De travail de réinsertion en petites récidives, d'amitiés sincères en tentation intégriste, Ben va mener son combat pour résister à la haine et retrouver sa dignité d'homme libre.

Guérin van de Vorst, merci d’être avec nous pour nous parler de votre premier long-métrage de fiction, " La part sauvage ". Comment a débuté cette aventure ?

L’aventure a débuté quand un ami à moi m’a raconté une anecdote qu’il avait vécue avec son père quand il avait 10 ans. Il ne l’avait plus vu depuis plusieurs années et tout à coup son père a débarqué dans sa vie. Il est venu le chercher à l’école et il lui a fait vivre des expériences un peu transgressives qui l’ont fort marqué. Il avait des sentiments mélangés, il était content de retrouver son père et à la fois il sentait bien qu’il vivait des choses qui n’étaient pas tout à fait de son âge. Moi je me suis mis à imaginer ce que pouvait être la vie de ce père qui avait disparu pendant tout ce temps, et petit à petit le personnage s’est construit comme ça.

 

"La part sauvage" c’est aussi le titre d’un de vos courts-métrages que vous avez réalisé il y a déjà quelques années. Est-ce qu’on peut considérer ce film comme un prolongement, comme une suite ?

Non, il y a des thématiques qui s’y retrouvent mais c’est quand même vraiment autre chose. Ou alors le court-métrage pourrait mettre en scène le père avant qu’il soit adulte. Mais ce n’est pas directement lié.

 

Le point de départ du film c’est vraiment le personnage de Ben, quelqu’un qui sort de prison après 3 ans d’enfermement. C’est un personnage qui traverse une crise. Est-ce que vous pouvez nous en parler ?

Ben est quelqu’un qui a grandi dans les quartiers à Bruxelles, qui a eu une adolescence un peu compliquée, avec une famille pas très structurée – tout ce que je vous raconte ce n’est pas dans le film, c’est moi qui me suis imaginé ça – il est devenu délinquant adolescent, puis il a fait un enfant un peu trop tôt. Il n’a pas été capable de l’assumer et la délinquance l’a emmené en prison. Le film commence quand il sort de prison après 3 ans d’enfermement.

 

Le point central du film c’est Ben qui va retrouver son fils Samir, qu’il n’a plus vu et qui a déjà 10 ans. Cette envie de développer une relation entre ces deux personnages était votre idée de départ absolue ?

Exactement. J’avais surtout envie de parler de la relation père-fils à travers l’anecdote de mon ami dont je viens de vous parler, et puis les choses se sont greffées autour, petit à petit le scénario s’est étoffé autour de cette thématique-là.

 

L’autre thématique principale du film c’est la question de l’endoctrinement. A quel moment vous êtes-vous dit que ce serait intéressant de lier cette problématique de l’islam radical ?

Il y a un moment dans le parcours du personnage, depuis son enfance, son adolescence, la petite délinquance, le fait qu’il vienne des quartiers, son entourage, il m’a paru être une victime idéale pour un prédicateur islamiste. Au moment où j’écrivais, c’était aussi le moment où les attentats se multipliaient en Europe et je trouvais important que le cinéma tente de questionner ce qui était en train de se passer.

 

Comment vous êtes-vous renseigné pour amener cette problématique sensible avec tant de justesse ?

J’ai rencontré pas mal de gens, j’ai lu beaucoup, je me suis documenté sur le sujet, j’ai rencontré un collègue de Gilles Kepel, qui est quelqu’un d’important en France autour de la question du radicalisme. J’ai rencontré un ancien Imam, j’ai rencontré une mère d’un jeune jihadiste qui est mort en Syrie, ou en Irak, je ne sais plus, au bout de seulement 3 mois d’endoctrinement. Elle a pu me raconter un peu ce qu’elle avait perçu de la radicalisation de son fils avant que les événements tragiques arrivent. Voilà, j’ai essayé de me renseigner autant que je pouvais, d’avoir des témoignages, et de la part de gens comme cette dame-là, et de la part de professionnels, d’experts sur la question qui pouvaient m’en parler.

 

C’est quand même un cheminement qui est très progressif. Vous mettez vraiment en parallèle l’islam qui est pratiqué par Anouar, qui est quand même un islam en quelques sorte " idéal " dans la mesure où ça n’empiète pas sur toutes les contraintes de l’Islam professé par Mustapha.

Oui, tout à fait, c’était important d’avoir un personnage dans le film qui vive sa religion de manière complètement sereine. Mustapha, pour moi, est un extrémiste, donc il n’est pas dans la religion, il est dans le combat, c’est différent. Il manipule le personnage principal pour l’amener à des fins précises. Il n’est pas en train de vivre une religion au sens commun du terme.

 

Qu’est-ce qui attire Ben dans ce discours radicalisant ?

Ben, ce qui l’attire chez Mustapha plus que le discours c’est le fait qu’on lui offre une famille. C’est un petit peu une famille de remplacement qu’il trouve avec Mustapha. Il a des gens chez qui aller, avec qui il peut manger, passer du temps, il reçoit beaucoup d’affection, et comme ça frite avec la mère de son fils et qu’il ne parvient pas à voir son fils comme il le voudrait, il trouve la chaleur humaine dont il a besoin chez Mustapha. C’est ce qui fait qu’il tombe un petit peu dans le piège.


 

On parle de Ben et on peut souligner l’interprétation assez formidable du personnage par Vincent Rottiers. Comment cet acteur français est-il venu intégrer votre film ?

Je cherchais un acteur qui a une intériorité très forte. Pour ça, Vincent Rottiers est assez extraordinaire. Même quand il ne fait rien on sent qu’il y a quelque chose qui bout à l’intérieur. C’est quelque chose de rare et de précieux chez un acteur. Donc je rêvais de lui offrir ce rôle.

 

Il est quasiment de tous les plans et les plans où on ne le voit pas on sent qu’il habite le film. Comment l’avez-vous préparé à être un personnage extrêmement complexe, d’une fragilité à fleur de peau, qui est vraiment dans l’intériorité, parfois capable de colère, de violence ? Il est finalement assez imprévisible aussi.

Oui, c’était vraiment ça le personnage. C’est qu’il devait pouvoir… on devait sentir que c’était une cocotte-minute. Comment il a préparé le rôle ? Il a un peu fait sa popotte de son côté. Je crois qu’il y a des choses dans le scénario qui le ramenait à sa vie personnelle, pas au niveau de la religion mais plutôt… Il n’a pas d’enfant non plus mais il est parvenu à y mettre des choses de lui, et puis en dehors de ça c’est quelqu’un qui connaît les quartiers aussi. J’ai l’impression que l’univers ne lui était pas complètement étranger. Je ne dis pas qu’il trainait avec des jihadistes, ni avec des radicaux, mais cette ambiance de quartiers, cette vie un peu rugueuse, je pense que sous certains aspects il l’a vécue aussi.

 

En parlant de ces quartiers, vous aviez envie vraiment de montrer Bruxelles sous ses différentes facettes, cosmopolite et multiculturelle ?

Oui, tout-à-fait, c’était vraiment une idée de base du film aussi. Je suis bruxellois, j’ai toujours vécu à Bruxelles, et j’avais envie de filmer cette ville sous des angles qui n’ont pas toujours été représentés encore.

 

On peut aussi parler de votre mise en scène. J’ai lu que vous aviez fait pas mal de courts-métrages et également du documentaire. Etes-vous d’accord avec mon idée de dire qu’il y a quand même un fort aspect documentaire aussi dans cette façon de filmer Bruxelles ?

Je suis ravi de l’entendre en tout cas. Ça me va bien que vous le disiez. Oui, c’est vrai que dès qu’on pouvait ne pas bloquer la circulation, dès qu’on pouvait laisser un peu la vie se faire, on en profitait et on le faisait. On a filmé des quartiers de Bruxelles assez foisonnants, et c’était important pour moi de représenter la vie telle qu’elle est dans ces rues-là.

Justement, dans cette façon de représenter la ville est-ce que vous aviez des influences particulières pour placer les personnages dans un cadre assez bouillonnant ?

Des influences ?...

 

Dans la manière de filmer Bruxelles ou des cinéastes qui vous ont inspiré pour représenter une ville à l’écran ?

Les films new yorkais des années 70 nous ont pas mal inspirés, Joachim Philippe, mon chef opérateur et moi. On a revu "Panic à Needle Park " de Jerry Schatzberg, c’est un film qui nous a assez fort impressionnés. Les premiers Scorsese… Ce sont des grandes références. Ce sont des films qu’on a vus en préparation.

 

Parce que cette influence documentaire, je le répète, elle se voit dans la façon dont vous filmez la ville, mais aussi dans cette façon dont vous gérez aussi les silences et même parfois la musique. Il y a des parties du film sans aucune musique. Comment vous vient cette idée de filmer de telle ou telle manière ? Et de vous dire : là je mets du silence, la caméra suit le personnage et on peut tout interpréter.

Ça on l’a fait scène par scène. On s’est demandé pour chaque scène ce qui allait le mieux raconter ce qui était en train de se passer. On a essayé de ne pas être dogmatique. C’est parfois tentant en prépa de se dire on va faire tout le film comme ceci, ou comme ça. On a vraiment travaillé scène par scène, avec certaines références, on a avancé pas à pas, comme ça.

 

Comment s’est passée la relation avec Vincent Rottiers et le jeune acteur qui interprète Samir ? C’est vraiment tout le fil du récit. Il faut qu’on comprenne que petit à petit Ben arrive à reconquérir le cœur de son fils.

Ils se sont entendus au-delà de mes espérances. Ils se sont vraiment extrêmement bien entendus tous les deux. Ils étaient amis au bout de quelques jours de tournage, ils étaient vraiment très complices. Peut-être même trop par rapport à l’évolution de leurs rapports dans le film. Ils étaient vraiment très copains. Dans les loges ils rigolaient beaucoup ensemble. C’était une vraie belle rencontre entre les deux, ils avaient une grande complicité.

 

Vous offrez aussi un très beau second rôle à Salomé Richard qui est un personnage qui vient quelque peu déstabiliser le quotidien de Ben.

Oui, tout à fait. Salomé représente un peu une femme de son temps assez libérée, qui vient mettre des doutes dans les structures morales que Ben est en train de recevoir de la part de Mustapha. Elle vient effectivement foutre un peu le bordel.

 

Par rapport à tout ça, vous aimez bien filmer ce genre de personnages, un peu des écorchés qui essaient de trouver un sens à leur vie ?

Oui, c’est vrai. C’est le cas dans tous mes courts-métrages, les marginaux me racontent quelque chose du monde d’aujourd’hui.

Pour revenir à la question du djihadisme, je pense qu’il n’y a pas un jour où on n’en parle pas dans les journaux, c’est une thématique sensible mais vous la traitez sans jamais forcer le trait. Comment en vient-on à s’attaquer, en quelque sorte, à une problématique, sans être dogmatique et sans donner un jugement de valeur sur cette question-là ?

C’était tout à fait ça qu’on voulait faire. On sait que c’est un sujet d’actualité qui est hyper "touchy", et l’idée ce n’était pas de poser un jugement moral d’un bloc, ça n’aurait pas eu d’intérêt. On ne voulait pas démontrer que je djihadisme c’était mal, personne n’en doute, on voulait plutôt, à travers le personnage de Ben, essayer de comprendre comment on pouvait glisser sur la pente du radicalisme. Donc ça forçait à une espèce de distance. En tout cas je ne voulais pas que le film soit un discours sur le sujet, ni que ce soit forcément pédagogique. Je voulais qu’on partage l’expérience de ce jeune homme et qu’on vive avec lui ce glissement.

 

 Et qu’on puisse interpréter dans les silences toutes les questions que Ben se pose à propos de tout son univers qu’il doit reconstruire.

Oui, tout à fait. On a travaillé à ce qu’il y ait un maximum de hors-champs pour que les choses ne soient pas trop expliquées et plutôt qu’on partage des moments avec lui, qu’on puisse se projeter dans ce qui est en train de l’habiter et sur le parcours qu’il fait.

 

Sans révéler la fin, on peut dire que tout s’accélère pour Ben, il doit prendre une décision qui va avoir des conséquences très fortes sur son entourage. Pouvez-vous nous dire, à nouveau sans révéler l’intrigue, la forte teneur émotionnelle de cette fin, comment l’interprétez-vous ?

On va présenter le film ce soir pour la première fois donc je ne sais pas encore comment les gens vont la vivre, mais moi j’avais envie que ce soit à nouveau une fin qui ne soit pas tout d’un bloc. Je pense que ce sera une fin plus ou moins heureuse selon les spectateurs qui la verront. C’était ça l’objectif.


Et cette fin, ce qui m’a beaucoup intéressé c’est qu’on se doute de quelle était la vraie direction que vous vouliez donner au film mais en même temps le doute est toujours permis quant à la véritable décision que prend Ben. Est-ce qu’il comprend en retrouvant l’amour de son fils qu’il s’est délié de ses démons ou au contraire parce qu’il ne peut plus fuir, il reste finalement.

Oui c’est ça. C’est ce que je voulais dire. C’était l’idée que le spectateur puisse s’approprier un peu le film, à la fois dans les silences de Ben pendant le film et à la fois avec les événements de la fin, et que chacun puisse se faire son idée de ce qu’il se passe réellement à la fin du film.

 

Quel est le sentiment que vous voudriez que le spectateur retienne de toute cette quête de Ben, de cet homme un peu perdu, qui essaie de retrouver l’amour de son fils et qui en même temps va faire des mauvaises rencontres, qui vont l’amener tout doucement vers une pente glissante ?

Il n’y a pas un seul sentiment que je voudrais que le spectateur garde, s’il pouvait en garder plusieurs ce serait pas mal mais en tout cas quelque chose de ce que l’amour filial peut transcender, et quelque chose de la fragilité aussi. Si on pouvait retenir quelque chose de la fragilité des gens qui basculent. Ils ne sont pas tous fragiles mais en tout cas dans le cas de Ben ça raconte aussi que certaines des personnes qui basculent peuvent être simplement des gens en manque d’affection.