L'interview de Cécile de France, à propos de "Django"

Reda Kateb et Cécile de France dans "Django"
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Reda Kateb et Cécile de France dans "Django" - © Roger Arpajou

Django est le portrait de l’un des musiciens les plus importants du XXème siècle, celui de Django Reinhardt, le guitariste français qui a donné naissance au jazz manouche et qui a marqué de son empreinte le monde musical et celui du jazz en particulier.

C’est le talentueux et discret Reda Kateb qui devient le génie hors-pair de la guitare à six cordes. Notre compatriote Cécile de France incarne Louise de Klerk, un personnage créé pour l’occasion.

Gorian Delpâture l’a rencontrée pour Tellement Ciné.

Interview

Cécile de France, merci d’être là pour nous parler de Django. Avant de commencer à travailler sur le film est-ce que vous connaissiez Django et sa musique ?
Oui, un peu.
J’ai toujours été curieuse et admiratrice de la musique de Django Reinhardt, je ne suis pas non plus une grande spécialiste. J’aime aussi beaucoup la culture tzigane, adolescente j’ai découvert Latcho Drom, c’est un film qui m’a beaucoup marquée. J’ai été au Rajasthan, j’ai toujours été assez fascinée par leur culture et leur musique…
Je savais que Django Reinhardt était né en Belgique ! J’ai entendu beaucoup sa musique mais de là à en être vraiment spécialiste, ce n’était pas le cas.

Vous incarnez Louise de Klerk, est-ce que vous pouvez nous expliquez qui elle est dans le film ?
Elle représente un petit peu toutes les femmes, toutes ces grandes admiratrices qui l’ont un peu sorti de la rue parce que c’était un petit Manouche analphabète. Et donc elle l’a un peu mis sur ce piédestal, elle en a fait quelqu’un de très célèbre, qui a voyagé partout dans le monde et qui est aujourd’hui vraiment un personnage mythique, le premier "guitar hero" de tous les temps finalement.
On s’est inspiré de personnages d’actrices des films noirs de l’époque, un peu les caractères très glamour, très mystérieux, et puis on voulait aussi amener quelque chose… Qu’il y ait une ambigüité dans son personnage, une faille, une vulnérabilité, une tristesse aussi, un personnage en tout cas très dense, très énigmatique, et on s’est effectivement inspiré de Lee Miller notamment qui est une femme de terrain aussi, très belle, intrépide, libre…

Une photographe ?
Voilà, elle était photographe de guerre pour Vogue Magazine, elle avait une haine des nazis évidemment, mais c’était aussi une femme indépendante en pantalon, qui voyageait beaucoup, qui disparaissait, qui réapparaissait quand elle le voulait, et qui faisait un peu partie de la bande de Picasso, Max Ernst, Éluard, toute cette bande de Montparnasse qui vivaient la nuit, qui dansaient beaucoup. Ce microcosme intello et en même temps artistiquement très riche. C’est un peu tout cet univers qu’elle représente, qu’elle symbolise.
Un personnage très dessiné, très iconographique, avec une ligne vraiment réfléchie.  Il y a eu vraiment une vraie réflexion qui a été faite avec Pascaline Chavanne, qui est une très grande costumière belge, et Christophe Beaucarne, belge également, qui est un des meilleurs chefs opérateurs aujourd’hui, et évidemment Étienne Comar, le réalisateur.
J’ai été à mon tour la muse de ces créateurs d’images et de lumières, tout comme Lee Miller l’était pour Man Ray, c’était la muse de Man Ray.
Beaucoup de documentation, beaucoup de photos, qui nous ont inspirés pour créer ce personnage.

C’était plus intéressant, pour vous en tant qu’actrice, de jouer un personnage qui n’est pas historique dans l’histoire de Django, ou c’était frustrant au contraire de ne pas avoir quelqu’un qui faisait partie de l’histoire de Django ?
En fait le film est vraiment basé sur des faits réels, là on est vraiment sur deux années pendant l’Occupation nazie en France, donc tout est basé sur des faits réels, son évasion etc…
Mais après, Étienne Comar, comme il y a très peu de documentation qui reste sur la vie de Django, il a, lui aussi en tant qu’artiste tout comme Django, pris cette liberté d’avoir un tissage fictionnel entre tous ces événements réels. Mon personnage appartient à cette partie fictionnelle.
Donc je pense qu’il ne faut pas regarder le film en se posant constamment la question : "Est-ce que c’est vrai ?". Oui, tout est vrai sauf que voilà, tout ça est enveloppé d’une fiction, parce que c’est un long-métrage, ce n’est pas un documentaire, c’est un film qui nous raconte une histoire aussi avec des intrigues, avec une action dramatique intense. On rentre aussi dans la vie de Django qui est un personnage pas forcément non plus héroïque, c’était une personne pleine de contradictions.
En tout cas il n’est pas traité comme un super-héros. C’est un être qui a ses failles, qui pouvait être à la fois en colère et à la fois doux. Je crois que c’est Picasso, non, je ne sais plus qui disait de lui que c’était un doux fauve et c’est vrai que ça symbolise bien la complexité du personnage

Vous l’avez qualifié tout à l’heure de premier "guitar hero" et c’est vrai que lorsque le film débute, il arrive en retard à son propre concert, il possède un singe, il a ce côté un peu rock star avant la lettre.
C’est un aspect du personnage que je ne connaissais pas, c’est quelque chose qui vous a intéressée aussi dans le personnage de Django, ce côté rock star des années 40 ?

Oui puis les Manouches n’ont aucun sens de la propriété, ils ne sont pas du tout centrés sur le passé, et les Manouches sont foncièrement et vraiment énormément connectés à la nature.
Par exemple Django dès que le printemps arrivait, hop il s’évadait, il allait pêcher etc… Ce n’était pas un carriériste, ce n’était pas quelqu’un qui voulait absolument construire une grande carrière… C’est plutôt mon personnage qui l’a porté comme ça au sommet de la gloire.  Mais lui non, il était un peu déconnecté de tout ça.  Il était libre en fait finalement. Effectivement il arrivait en retard y compris au Carnegie Hall à New-York, c’est bien punk de sa part.

C’est le moins qu’on puisse dire.
Mais Reda Kateb vous parlera beaucoup mieux du personnage de Django que moi-même.

Vous en parlez bien.
Revenons à Louise de Klerk qui est finalement l’incarnation de ce principe bien connu que derrière chaque grand homme il y a une grande femme.

Oui c’est ça et puis il y a aussi sa maman, Negros, sa femme, Naguine, qui sont interprétées par des actrices non professionnelles, des vraies Manouches, qui sont extraordinaires et qui amènent beaucoup d’authenticité. Tout comme la mentalité manouche, il y a des valeurs très viriles mais c’est quand même un matriarcat. La femme est très importante. Les femmes ont été très importantes dans la vie de Django. Et Django a eu beaucoup de maîtresses.

Le film se passe en 1943, c’est une période passionnante parce qu’on sent une véritable floraison artistique, la musique est partout, les arts sont partout mais en même temps la société est au bord du gouffre, si elle n’est pas déjà en train de tomber.
C’est un moment passionnant à raconter quand on est actrice, raconter cette époque-là au cinéma.

Oui là c’est surtout l’atrocité de l’Occupation nazie avec toute cette communauté manouche qui a été déportée. Il y a très peu de films, il n’y a aucun film en fait qui raconte ce pan de l’histoire, en tout cas des peuples tziganes.
Donc oui c’est un honneur pour moi d’être dans un film qui raconte enfin leur tragédie. Oui c’est important.
Et puis d’avoir été à l’ouverture du Festival de Berlin, j’ai été impressionnée par la maturité et le courage qu’ont les Allemands parce qu’ils ont fait un gros travail, on devrait tous prendre exemple sur eux, en tout cas sur la colonisation, sur ce genre de choses. Ça avait beaucoup de sens.
Bimbam Merstein qui joue la maman de Django a connu tout ça, donc c’était pour nous important d’être aussi dans un devoir de commémoration. Il y avait une vibration particulière sur le tournage parce qu’il y avait les figurants en costumes nazis, qu’elle voyait les roulottes brûlées aux lance-flammes, c’était vraiment chargé. On a été assez bouleversés par tout ça. En tout cas moi ça m’a permis d’apprendre beaucoup de choses et c’est aussi mon devoir d’artiste de rappeler des choses à ne pas reproduire par exemple.

Aujourd’hui la migration est redevenue un thème d’actualité, c’est important que votre film, même s’il se passe dans l’histoire passée, donne un écho à ce qui se passe aujourd’hui en Europe ?Ce n’est pas du tout une volonté de… On n’est pas du tout là pour faire la morale ou pour donner des leçons mais c’est vrai qu’étrangement, il y a effectivement une résonance avec le symbole qu’est la musique, un symbole de liberté, de métissage également. Ce n’est pas anodin le fait que des gouvernements totalitaires ou les terroristes essaient d’éteindre l’art, en tout cas la musique.
Le thème aussi des réfugiés, des apatrides, des gens qui ne savent pas où aller, qui fuient la guerre, ça a effectivement une résonnance de nos jours. Mais ce n’est vraiment pas une volonté de notre part, ça s’est fait un peu par hasard.  C’est l’ironie de l’histoire contemporaine.

Quel est votre morceau favori de Django Reinhardt ?
J’aime bien Les yeux noirs. J’aime bien le titre. Je voulais d’ailleurs que le film s’appelle Les yeux noirs

Ça aurait été un joli titre. Merci beaucoup Cécile de France.
Merci.

Retrouvez l'interview intégrale de Cécile de France pour "Django"