Fanny Ardant : "Je ne peux pas jouer quelqu'un que je n'aime pas"

Fanny Ardant, au micro d'Hugues Dayez
Fanny Ardant, au micro d'Hugues Dayez - © RTBF

Quand la mère de Zino décède, sa vie bascule. Pour répondre aux questions qui surgissent, il doit retrouver Farid, son père, qu’il n’a pratiquement pas connu. Il apprend que celui-ci ne vît plus en Algérie, mais qu’il habite dans le sud de la France. Désireux d’en savoir plus, Zino se rend en Camargue où il fait la rencontre de Lola, une professeure de danse orientale. Lola finira par lui avouer qu’elle est Farid…

"Lola Pater", le nouveau film de Nadir Moknèche, aborde la notion de genre, mais aussi de paternité. Au centre, Fanny Ardant, signe un véritable rôle de composition. Immédiatement touchée par le scénario, elle raconte comment elle est entrée dans la peau de Lola, un personnage à l’esprit libre qui, malgré ses vulnérabilités, est allé au bout de ses choix : "changer de sexe, c’est un chemin qui va choquer beaucoup, mais qui va être une voie royale pour la vérité intérieure".

De passage à Bruxelles, Hugues Dayez l’a rencontrée. Ensemble, ils sont revenus sur le parcours de la comédienne, sur sa philosophie de vie et sur sa relation avec Nadir Moknèche, le réalisateur qu’elle décrit comme "un sage oriental".

"Lola Pater", de Nadir Moknèche
Avec Fanny Ardant & Tewfik Jallab

Sortie en Belgique le 9 Août 2017.

L'interview retranscrite :

H.D. : Fanny Ardant, merci de votre visite à Bruxelles. Je suis très intrigué, je me demande comment Nadir Moknèche vous a présenté son projet. Vous a-t-il présenté l’histoire ? Vous a-t-il présenté tout de go le personnage, un homme qui est devenu une femme lesbienne, qui est en plus d’origine maghrébine ?
 Y a-t-il été franco, directement, ou bien y a-t-il été par tâtons ?
F. A. : 
Non, il y est allé franco. J’ai reçu le scénario, je l’ai lu, je l’ai tout de suite aimé. J’ai rencontré Nadir et il m’a tout de suite plu, parce que je savais qu’il savait où il allait. Je savais que le fait de m’avoir choisie était un vrai choix à lui. Donc tout m’a semblé évident.

Lola est un personnage qui a évidemment un passé, ce passé va être montré au spectateur par petites touches impressionnistes : on n’est pas dans l’explicatif. Était-il difficile pour vous de construire le passé de ce personnage, dans la mesure où il est évoqué en filigrane ?

Je suis quelqu’un dans le moment présent. Tout le passé de cet homme devenu femme appartenait au metteur en scène. Moi, j’arrive dans cette histoire, j’ai eu cet amour pour cette femme qui m’a permis d’être libre. Tout cela sont des choses qui sont très proches, que vous soyez homme, femme, jeune-fille, vielle dame. Il n’y avait pas un arc incroyable à fabriquer. Je trouvais que ce personnage de Lola était vrai. Quelle que soit l’aventure qu’elle avait traversée. Elle était vraie, elle avait des marques de fabrique qui me plaisaient. C’est-à-dire finalement un esprit libre. Quelqu’un qui osait aller jusqu’au bout de ses choix.

Quand on voit les films qui évoquent la transsexualité, on est souvent dans le registre de la performance. Il y a souvent des acteurs hommes qui vont jouer des femmes, qui vont essayer de trouver une démarche… Ici nous sommes dans une logique tout à fait inverse : il n’y a pas de surjeu. En même temps, fallait-il trouver un léger décalage pour faire exister le passé de ce personnage ?

Je me souviens de Nadir qui me demandait de baisser ma voix. Il disait "s’il y a une chose qui ne change pas, même dans le changement de sexe, c’est la voix, qui est plus grave". J’étais toujours attentive à ce que me disait Nadir. En effet, je pense que si vous aimez tellement les femmes, vous rentrez dans leur univers légendaire. C’est-à-dire sa démarche, sa gestuelle… Je suis quelqu’un qui se ronge les ongles, alors que d’habitude un homme qui devient femme irait jusqu’au bout des ongles. Et ça j’aimais bien. Nadir disait "Pas Lola, Lola n’est pas un cliché. Lola a une vraie personnalité". Bien sûr qu’elle a voulu devenir une femme. Elle a tout fait : une poitrine importante, parce que c’est l’idée qu’on se fait de la féminité… Et puis en même temps, on m’a laissé moi, Fanny, rentrer dans ce personnage qui était cet homme, mais qui avait des fondamentaux, comme tout être humain. Avant d’être un homme ou une femme, il était cet être-là.

Question peut-être naïve, mais est-ce que vous avez tourné en chronologie ? Je dis ça parce que la rencontre décisive avec le fils arrive tard, il y a beaucoup de scènes en parallèle. Est-ce que pour rendre la construction de ce personnage vous vous facilitiez la tâche en tournant dans une certaine chronologie ?
Non, pas du tout. Parce que je me souviens que la première fois qu’il rencontre Lola, il la voit en tenue de danse orientale et il pense que c’est l’amante de son père. Il pense que son père s’est remarié. Il y a donc toute cette confusion. Mais ça, on l’a tourné dans le sud de la France et nous avions déjà tourné à Paris. Il y a une chose qui m’a énormément aidée, c’est que j’ai beaucoup aimé mon fils, Tewfik. Je me suis sentie bien avec cet acteur. Et c’est très intéressant ce que vous avez dit. Moi je ne trouvais pas que c’était un rôle à performance. Parce que sinon on commencerait à mentir. Alors que ça pose la question à chacun : "et si j’étais devenue un homme ?" Ce ne sont pas des choses pour la galerie. C’est un chemin qui, bien sûr, va choquer beaucoup, mais qui va être une voie royale pour la vérité intérieure. Parce que ça lui donne une sorte d’arrogance, de fantaisie, mais d’une extrême vulnérabilité. Et la vulnérabilité, appartient-elle aux femmes ou aux hommes ? Vous allez me dire "au deux, mon général". Je crois que si on pense performance, on pense cliché.

Vous parlez du chemin de ce personnage. Lorsque vous lisez des scénarios, choisissez-vous d’abord le défi d’actrice, l’histoire, ou bien la rencontre avec le cinéaste ? Je connais des acteurs qui disent "de toute façon je n’ai pas lu, mais j’avais envie de tourner avec untel ou untel". Quel est votre critère numéro un ?

Moi je crois que c’est le rôle. Parce que je ne peux pas jouer quelqu’un que je n’aime pas. Je ne suis pas assez professionnelle pour me dire que mon métier d’actrice est celui de rentrer dans n’importe quelle personnalité. Je pense que la vie est courte et qu’il faut la remplir de choses qu’on aime faire, auxquelles on croit. Pour moi, la chose décisive c’est de me dire "je vais vivre pendant deux mois avec ce personnage. Je peux le revendiquer. Peut-être qu’il est loin de moi. Peut-être qu’il n’a que des choses de moi. Peut-être qu’il va explorer des choses de moi que je n’avais jamais explorées… Mais je l’aime tellement que c’est moi".

Vous êtes entrée au cinéma avec des auteurs essentiels. Il se fait que le cinéma a terriblement changé : le contexte de production, les télévisions surpuissantes… On sait qu’aujourd’hui les comédies ont le grand droit de cité. Devient-on aujourd’hui un chasseur de truffes, à devoir fouiner pour trouver les bons scénarios qui se faufilent parmi beaucoup de choses pas très intéressantes ?
Je crois que je ne suis pas rentrée dans ce métier d’une façon professionnelle. J’avais l’envie absolue de faire des choses, mais j’étais fatilis, mektoub, "ce qui arrivera arriverait". Par contre, j’arrive à savoir lorsque je n’ai pas envie de faire les choses que je reçois, quand il n’y a rien qui s’allume en moi. J’aimais tellement ce métier que je ne l’aurais jamais dévalué à mes yeux en me disant "bon, faut bien faire ça…". Non. J’ai toujours été sauvée par le gong, quelque chose se présentait qui m’enthousiasmait. Il se trouve aussi que je joue au théâtre. Il y a les désirs, les enthousiasmes, les énergies sacrées qui ont circulé.

Avez-vous eu une appréhension de voir le film terminé ? Se voir à l’écran est toujours un cap. Y avait-il un petit stress à se voir dans ce film-ci, ou au contraire, une curiosité ?
Moi je crois toujours que lorsqu’on tourne un film, on en tourne trois : on tourne le film dont on a rêvé ; on tourne le film qui est ; et on tourne le film vu par les autres. Donc au moment où l’on regarde les films, il y a cet entrechoquement de ces trois films qu’on a tournés. On ne peut pas avoir de jugement. Vous savez, ce titre "À la merci d’un courant violant" : trop d’information, de souvenirs du moment où on l’a vécu. Parce que ce n’est pas anodin le moment d’un tournage. C’est pour cela que c’est très important d’être très heureux de ce que l’on fait. Moi j’ai été très heureuse avec Nadir, parce que j’aimais cet homme, j’avais confiance en lui, je le trouvais comme un sage oriental. Donc j’y suis allée en me laissant faire, je n’avais pas d’appréhension.

"La Nuit Américaine" de Truffaut est l’un de mes films préférés. C’est un résumé extraordinaire de ce qu’est l’aventure d’un tournage. On se dit qu’on va se revoir, mais on sait bien que c’est un peu comme une colonie de vacances… Je trouve ça parfaitement rendu. Est-ce que, justement, c’est difficile de passer d’une aventure de tournage à une autre ?
Je suis de nature très mélancolique et très sentimentale. Quand les choses se finissent, je crois que tout est fini, que c’est un effondrement absolu. Je dois panser mes blessures et puis tout à coup, revient quelque chose. Et hop, je m’y engouffre. C’est difficile de quitter, mais ce n’est pas difficile de rentrer. Rentrer est toujours une promesse de bonheur.

Justement, dans cette philosophie-là, est-ce que le meilleur film est toujours le suivant ?
Un peu…

Merci d’avoir trouvé le temps de passer à Bruxelles.