"En avant", le dernier Pixar reste fidèle au principe du studio : rien ne vaut une bonne histoire

L'interview intégrale en version originale de Dan Scanlon, le réalisateur, et de Kori Rae, la productrice.

La traduction

Dan, j’ai vu le film, et en lisant les notes de la production, j’ai appris que c’est un projet très personnel. Pouvez-vous m’expliquer comment cette idée personnelle est devenue un film ?

Dan Scanlon : j’ai perdu mon père étant très jeune, et ni mon frère ni moi ne pouvons nous rappeler de lui. Je me suis toujours demandé comment nous avions grandi comme lui, quelle était notre lien avec lui, et Kori (la productrice) et moi en avons parlé dès le début du projet. Et nous avons décidé qu’il y avait une dimension universelle, même si c’était une histoire unique, nous avons chacun perdu quelqu’un et nous avons tous grandi avec quelqu’un pour nous soutenir. Et cette réflexion nous a poussé vers la question : si on avait pu passer un jour de plus avec cette personne, qu’aurions-nous fait ? et ça a été le début du projet.

Pour les films précédents, c’était des sequel, des suites, comme Monsters University était la suite de Monsters Inc. donc, vous aviez déjà les personnages. Ici, vous aviez à tout créer à partir de rien. Comment avez-vous construit les deux personnages principaux ?

Kori Rae : oui, c’est un vrai défi, et c’est excitant ! je pense que vous avons trouvé nos personnages dès le début, sur le papier. Nous avons testé différentes versions de Ian et Barley [les deux personnages principaux], durant le courant de l’année. Mais finalement, nous sommes tombés d’accord sur ces deux frères, tellement différents, mais fondamentalement liés. Une fois que nous les avons mis sur papier, nous avons commencé à les dessiner puis à faire le casting.

Il y a un paradoxe intéressant, c’est que depuis les débuts, depuis "Blanche Neige", le domaine de l’animation est le champ du magique ! Tout est possible dans les films d’animation, mais ici la magie a disparu. Comment avez-vous eu cette idée ?

Dan Scanlon : vous voyez, Ian est un personnage qui ne vit pas à la mesure de ses moyens, il a peur et il n’a pas de confiance en lui. Et l’idée de le plonger dans ce monde qui avait tout ce potentiel, mais à cause du confort ou la peur du challenge, a perdu ces possibilités... Ici, la magie est une métaphore du potentiel des individus. J’espère que les gens en ayant vu le film, se diront, j’ai la magie en moi, je me surprendrai moi-même avec ce que je suis capable de faire ! Et je n’y arriverai que si je prends le chemin le plus dur, si je me fais confiance pour réaliser les choses difficiles. C’était le sujet du film depuis le début du projet, cette métaphore.

D’un point de vue technologique, Pixar a toujours été un pionnier, mais ici, une autre idée du scénario, est que la technologie peut parfois tuer la magie

Dan Scanlon : oui, c’est vrai. Evidemment, la technologie que nous utilisons dans notre monde est magique, mais c’est une question d’équilibre. A notre époque, nous pouvons pratiquement faire tout ce que nous voulons au travail grâce à la technologie, mais nous devons aussi penser à pourquoi le faisons-nous ? et se poser le challenge d’avoir les bonnes histoires à raconter, tout en se reposant sur la technique pour les réaliser. Je pense que c’est ce que le film essaie de raconter, on doit toujours apporter soi-même sa propre magie.

Kori, Pixar reste au top des studios, remporte des Oscars, mais le contexte est différent de nos jours : au début, les films en animation générée sur ordinateur étaient rares voire exceptionnel, mais maintenant tous les studios utilisent cette technologie, donc, comment pouvez-vous faire la différence ?

Kori Rae : je crois que nous sommes restés avec notre credo du début, à partir de Toy Story, nous essayons de trouver des histoires uniques et originales, dans des univers uniques dans lesquelles nous pourrons raconter ces histoires. Ça a peut-être l’air "cliché", mais c’est vrai que nous nous concentrons surtout sur la narration, le "storytelling", et notre support est tout simplement la 3D générée par ordinateur. Je ne suis pas sûre que notre manière de faire de films ou notre manière de penser la narration aient beaucoup changé depuis le début… le challenge est plus grand au 22e film, d’arriver avec un nouvel univers que nous n’avions pas encore vu, mais notre manière de travailler, et de collaborer avec les créateurs et les réalisateurs est toujours plus ou moins la même.

De point de vue de la production et de la création, est-ce vraiment différent de créer un nouvel univers avec une nouvelle histoire originale, plutôt que d’accepter le défi de créer une séquel, la suite d’une histoire déjà existante ? que ce soit Monsters, Toy Story ou Cars, les grands classiques de Pixar ?

Dan Scanlon : Les deux types de projets ont leurs propres défis, et s’équilibrent. Il y a toujours un piège dans les séquels/préquels, vous ne pouvez pas dramatiquement changer les personnages, vous devez utiliser les mêmes pièces d’un jeu pour jouer dans un autre jeu. J’adore ce défi, j’aime bien voir une suite bien réalisée qui va emmener les personnages dans une autre perspective, mais ça peut être un piège. D’un autre côté, avec une histoire originale, vous ne savez jamais si les gens vont aimer ce nouvel univers, comme vous le faites dans une suite, mais le point positif, c’est que vous pouvez changer vos personnages comme vous le voulez, surprendre votre public, créer une nouvelle ambiance, c’est la découverte qui est excitante.

Sans dévoiler le film, la fin est très poétique dans les yeux du personnage principale, aviez-vous directement cette idée de la fin en commençant le film ?

Dan Scanlon : oui, tout à fait. Nous avions la chance d’avoir notre final dès le début, et les 6 ans de travail ont consisté à essayer d’y arriver et de gagner cette fin, mais les images de la fin sont vraiment celles que nous avions imaginé dans notre scénario.