L'interview de Ken Loach sur "Moi, Daniel Blake"

Ken Loach à Cannes
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Ken Loach à Cannes - © ALBERTO PIZZOLI - AFP

Jean-Marc Panis a rencontré à Cannes, le réalisateur pour son film "I, Daniel Blake". Il revient avec lui sur le contexte politique et social dans lequel il a pu réaliser ce film, qui n'aurait jamais dû voir le jour si on se réfère aux déclarations de Ken Loach après "Jimmy's Hall".

Cannes, à nouveau, une standing ovation, une longue standing ovation... Est-ce que vous pouvez déjà me dire ce que vous retiendrez de ce moment hier ?

C’est compliqué, évidemment, le film essaie de raconter une histoire sur ce qui se passe en Europe, maintenant, en 2016, pas seulement à Newcastle, mais partout en Europe... Bien sûr, vous devez être précis dans les détails, vous ne pouvez pas faire un film en général, mais l’essence de l’histoire est la même. Et ce qui me touche, c’est que des gens qui ne passeront probablement pas – heureusement – par les difficultés extrêmes que vous pouvez voir dans le film, comprennent néanmoins que c’est ce qui est en train de se passer. Et je suis sûr qu’il y a là des gens d’opinions politiques différentes, mais ils peuvent se retrouver sur le niveau de l’humain et dire que ce n’est pas acceptable. Et à partir de là, il peut y avoir une discussion politique à propos de la manière dont on y réagit. C’est un terrain fertile parce qu’au moment où on n’a pas ça, dans l’ancien terme unioniste américain " agitation organisée " on peut faire un peu d’agitation, vous agitez les eaux troubles et vous pouvez dire qu’il y a un vrai problème ici. Nous, à gauche, nous pensons qu’il y a ça et ça, qu’en pensez-vous ?

En même temps, vous dites que vous avez de nombreuses histoires à raconter, vous avez besoin d’une " histoire ", avant d’exprimer un constat ?

Oui, les deux sont imbriqués. Vous ne cherchez pas à passer des messages, vous trouvez des histoires qui sont importantes, qui nous disent quelque chose, qui sont le microcosme de quelque chose de plus grand. Une histoire qui n’a pas de conséquence n’est pas vraiment une histoire...  Ça peut être un mystère, un suspens du genre qui a tué le pasteur dans la bibliothèque, avec quelle arme, mais vous avez envie que ça résonne...

Dans ce cas-ci, Daisy dit quelque chose d’émouvant à Daniel, " tu nous as aidé par le passé, donc, pourquoi ne pouvons-nous pas t’aider ? ". En y pensant, on se dit : mais qu’est-ce qui a pu arriver à la société pour que ces bases soient oubliées ? est-ce que c’est l’histoire que vous voulez nous rappeler ?

Je pense que c’est très important. Nous avons un proverbe en Angleterre, " We are our brother’s keeper ", nous sommes les gardiens de nos frères, nous devons prendre soin des autres. L’état providence, qui a été créé en Angleterre et pareillement dans d’autres pays était basé là-dessus, sur ces principes de base. Mais je pense qu’on peut espérer avoir une discussion plus sérieuse sur les conséquences du capitalisme monopoliste qui divise la société en toutes petites élites, des groupes de gens riches, qui cachent leur fortune et leur argent là où il ne peut pas être taxé, d’un autre côté, la majorité des gens qui luttent pour survivre, et tout en bas, une population nombreuse qui est punie de la plus cruelle des manières dans le but de préserver ce système économique. Il y a un sérieux débat politique et économique. Mais au niveau humain, vous m’aidez et je vous aide.

Il y a cette scène à la banque alimentaire, où Katie a tellement faim, et vous êtes en colère... est-ce que cette colère est un bon carburant pour faire des films dans votre cas, ou est-ce que c’est l’amour, ou les deux ? parce qu’en tant que spectateur, en voyant ça, on ne peut être qu’en colère...

Je pense que la colère est importante. Combien de fois elle pousse les gens dans la rue, la colère est le cœur de la plupart des mouvements politiques radicaux...

Et dans votre cas ?

Absolument. Mais ça ne peut pas être une colère aveugle, ... La colère donne l’impulsion première, mais vous devez l’utiliser pour comprendre pourquoi les choses se passent. La réponse n’est pas dans les banques alimentaires, la réponse n’est pas d’aller en rue avec une boîte de collecte pour qu’on y mette de l’argent, la réponse est de comprendre le système. Pourquoi ce système produit à la fois, une extrême pauvreté, et la richesse, pourquoi il ne sera jamais durable, pourquoi nous détruisons la planète, pour très bientôt, et comment nous pouvons changer ça. Et le grand problème que nous avons pour le moment, si vous regardez les politiques en Europe, il y a beaucoup de campagnes, beaucoup de colère, mais cela n’entraîne pas de grand mouvement politique de changement. C’est ce que nous devons changer, nous devons passer de la colère à la réflexion.

Et à l’action ?

Absolument. Et ça tombe bien maintenant, à cause du vote concernant l’Union Européenne, beaucoup de gens qui considèrent que c’est un projet néo-libéral, ce qu’elle est, veulent la quitter. La question est : qu’est-ce qui est mieux pour la changer ? travailler avec les groupes de gauche à l’intérieur de l’Europe ?  Ou l’attaquer de l’extérieur ? le problème si nous quittons l’Union Européenne, c’est que nous mettions en place un gouvernement beaucoup plus à droite, la droite britannique qui veut quitter l’Europe veut un changement dans un autre sens, ils veulent une plus grande dérégulation, encore pire... Pour moi, nous devrions rester à l’intérieur de l’Europe, mais pour la raison opposée : Cameron veut rester pour créer des liens avec Syriza, Podemos, et les groupes de gauche en France et en Allemagne.

Il reste beaucoup de travail à faire. Il y a 2 ans, après Jimmy’sHall, vous avez dit : peut-être est-ce mon dernier film, vous avez dû y penser en regardant la Coupe du Monde, là on est presque à l’Euro en France... Vous allez regarder l’Euro ?

Oui, bien sûr !

Est-ce que vous pouvez déjà nous parler du futur ?

Mon prochain film ? Je ne peux pas vous dire s’il y aura un autre film, on doit attendre ... c’est bien d’avoir fait celui-ci, de se battre pour lui, mais le faire me demande beaucoup. Je sais que Woody Allen trouve ça facile, mais pour certains, c’est un combat de se lever si tôt le matin et de finir la journée si tard.

En regardant votre dernier film, je voyais ces incroyables personnages, et je me suis demandé après, où vous les trouvez ces personnages ? quand on a fait un film comme celui-ci, on n’a pas envie de continuer pour toujours ?

Oui, tout le monde a envie de continuer à travailler pour toujours. Les personnages sont écrits par Paul Laverty. L’essence de l’histoire c’est Paul, les personnages sont écrits par Paul.

Mais vous devez trouver les interprètes ?

La chose la plus importante est la crédibilité. Vous commencez par vous demander d’où viennent ces personnages, quel est leur âge, de quelle classe sociale proviennent-ils ? Daniel vient de la classe ouvrière de Newcastle, donc c’est que nous cherchons. J’aime les comédiens comiques, les comédiens de stand up, parce qu’ils ont un bon sens du rythme, ce sont souvent des gens de la classe ouvrière. Et c’est là que nous avons cherché. Newcastle est comme Liverpool, Glasgow ou Manchester, dans les Midlands, la région s’est bâtie sur les luttes, la dureté de la vie et elle produit de grands acteurs comiques. C’est la comédie de la résistance, de la pauvreté. Nous avons donc cherché par les comédiens comiques, Dave (Johns) est un acteur comique, il est né dans la région où nous allions filmer, son père était un menuisier, un charpentier... et Hayley a les mêmes origines que Katie, c’est comme ça que nous les avons trouvés.

Parce que dans votre film, il y un message, il y a une histoire, et nous rions. C’est important d’inclure des rires ?

Oui, c’est la réalité de ce que nous sommes. C’est la vraie expérience, le rire.

Vous riez beaucoup ?

Oui, oui, avec Paul, oui. Absolument, ce qu’il faut en retirer, les gens ne comprennent pas la classe ouvrière, vous allez à une banque alimentaire, c’est une situation tragique, mais il y a toujours une histoire stupide qui se passe.

Parce que la situation est tellement absurde ?

Oui, et les gens portent de drôles de vêtements qu’ils ont trouvés dans un magasin de seconde main, et ils ont un look comique, des choses marrantes se passent, des choses stupides se passent. Cela ne vous distrait pas de la tragédie, ça la souligne.

Comment trouvez-vous l’équilibre, pour ne pas perdre la ligne de la tragédie ?

Je ne sais pas, j’ai un instinct de conteur que Paul a très clairement, vous ne riez qu’à la fin. Les critiques anglais ne sont pas toujours nos amis, et l’un d’entre eux a écrit qu’il pouvait voir la fin du film, 20 minutes après le début, mais c’est une tragédie, il a pu après 20 minutes comprendre qu’Hamlet allait mourir, et que Lear, le vieil homme allait mourir, … mais c’est le processus qui est intéressant. Et c’est amusant avec les critiques, ce désir d’être intellectuellement intelligent, aux dépens d'une réaction humaine.