"Winter Sleep", un huis clos psychologique en Anatolie

"Winter Sleep"
"Winter Sleep" - © ©All Rights Reserved

Dans un village perdu d'Anatolie centrale isolé par l'hiver, les passions couvent dans un petit hôtel où le riche Aydin règne en maître: c'est le décor planté par le Turc Nuri Bilge Ceylan dans "Winter Sleep", un huis clos psychologique, Palme d'or à Cannes.

"Ca m'a fait peur quand j'ai vu la durée du film. Plus de trois heures! Je me suis assise et ce film avait un rythme tellement merveilleux que j'ai été prise. C'est un film vraiment maîtrisé avec beaucoup de sophistication", justifiait en mai la réalisatrice néo-zélandaise et présidente du jury cannois Jane Campion.

Pour "Winter Sleep" ("Sommeil d'hiver" en français), Ceylan installe sa caméra dans un petit village de Cappadoce dont les habitations troglodytes attirent les touristes l'été.

Mais les beaux jours sont partis et l'hôtel de Aydin, ancien acteur ayant atteint la soixantaine, est quasiment désert, le laissant seul face à sa jeune femme et sa soeur divorcée.

Le film est dominé par Aydin, interprété par Haluk Bilginer, l'un des grands acteurs turcs, connu aussi des Britanniques pour avoir tourné dans le feuilleton culte Eastenders.

Dans ce village, Aydin se voit comme un riche intellectuel éclairé, sorte de seigneur local bienveillant.

Aydin garde les mains propres mais son régisseur fait tabasser et saisir les locataires en retard de loyer. Sa femme et sa soeur l'entourent mais c'est parce qu'il détient les cordons de la bourse et qu'elles ne savent pas où aller.

En 3h16, Ceylan, déjà gâté à Cannes dans le passé (deux Grands prix du jury, un prix de la mise en scène...), va minutieusement démonter cette image autosatisfaite.

Script gros comme "l'annuaire de New York!"

Tour à tour, les deux femmes vont lui asséner ses vérités, de longues discussions filmées dans des intérieurs douillets, faiblement éclairés par quelques lampes, tandis que la neige commence à tomber.

"Grâce à toi, ma vie est totalement vide. Je vis à tes crochets au prix de ma liberté," lui dit la jeune épouse tandis que la soeur d'Aydin démolit avec ardeur ses prétentions littéraires exprimées dans le journal local, "La voix de la steppe".

Connu pour ses images de paysages grandioses, Ceylan intercale les scènes intimes de grandes échappées dans la steppe où cavalent encore des chevaux sauvages.

"J'ai utilisé des dialogues très littéraires. Dans le cinéma, cela peut être risqué. J'ai essayé de voir si cela pouvait marcher", a raconté le réalisateur, disant avoir puisé son inspiration dans trois nouvelles du romancier russe Anton Tchekhov (1860-1904).

"Quand j'ai reçu le script, j'ai pris peur. C'était l'annuaire de New York!", a plaisanté Haluk Bilginer, qui a dû apprendre "des pages et des pages de dialogue" puisqu'il arrivait à Ceylan de tourner 20 minutes d'affilée.

Au total, il s'est retrouvé avant le montage avec 200 heures à visionner!

Ceylan a écrit le scénario avec sa femme Ebru. "L'écriture était très intense, nous avons souvent eu de sévères disputes. Mais on travaille très bien ensemble parce que je crois que nous voyons la vie de la même manière", a-t-elle dit.

Le réalisateur a dédié sa Palme d'or "à la jeunesse turque, à celles et ceux qui ont perdu la vie pendant l'année qui s'est écoulée", alors que son pays connaît depuis un an de violentes manifestations antigouvernementales.

"Winter sleep" a déjà attiré 266.000 spectateurs depuis le 13 juin en Turquie, où il est encore diffusé dans 175 salles. Ses précédents longs métrages avaient fait moins: "Il était une fois en Anatolie", 161.181 entrées en 2011 et "Les trois singes", 127.668 en 2008.

 

AFP Relax News