Un homme à la mer, l'interview de Géraldine Doignon

Yoann Blanc, "Un homme à la mer"
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Yoann Blanc, "Un homme à la mer" - © Hélicotronc

Rencontre avec la réalisatrice Géraldine Doignon, dont le 2e long métrage, "Un homme à la mer" est sorti en salles cette semaine. Le film, dont le héros principal est incarné par Yoann Blanc qu'on a vu récemment dans "La Trève", raconte la fugue d'une femme et le voyage que fait son beau-fils pour la retrouver, en retrouvant par la même occasion, la force d'échapper à son quotidien pour retrouver sa vocation.

Une première chose qui frappe dans ce film, c'est qu'on retrouve pratiquement la même équipe du long métrage précédent, on a l’impression que vous travaillez en famille.

Géraldine Doignon : Exactement, c’est un mot clef dans mon parcours, à la fois dans la thématique des films que je développe, c’est la famille, c’est vraiment un sujet qui me passionne depuis toujours, depuis les courts métrages, et derrière la caméra aussi. J’adore cette idée de fidélité, de grandir ensemble, d’évoluer ensemble, et de travailler avec les mêmes personnes. Aussi bien les comédiens, comme Yoann Blanc qui a fait " De leur vivant ", Jo Deseure avait fait un court métrage, " Le syndrome du cornichon ", que les techniciens, en fait. J’essaie vraiment de retravailler avec les mêmes gens. Et je trouve que c’est très important de bien s’entendre, et de leur donner beaucoup de place. Parce que peut-être les gens qui ne retravaillent pas avec les mêmes personnes, c’est aussi pour ça, il n’y a pas une espèce de synergie, alors que moi je trouve ça hyper important dans le travail.

Est-ce que les comédiens ont un apport personnel dans le film ? est-ce qu’ils donnent leur point de vue, est-ce qu’ils participent à l’écriture ?

Alors oui, j’ai un scénario qui est écrit, j’ai des personnages que j’ai imaginés et préparés bien en amont, mais c’est clair que je laisse une grande place aux comédiens, je le leur demande, et on retravaille ensemble, et les dialogues, et la construction des personnages, on ne répète pas beaucoup mais on parle beaucoup du personnage, de sa préhistoire, de son entourage, de son rapport aux autres. Je ne suis pas du tout attachée à la virgule près dans mes dialogues, et donc je laisse vraiment la liberté à la fois en répétition, et au moment des prises, aux comédiens. Ça c’est très agréable parce qu’évidemment on essaie de toucher un peu au plus près le réel, et le naturel, c’est ça qu’on cherche tous, quoi ! Donc oui, il y a une grande implication des comédiens dans le film.

Est-ce que vous écrivez pour eux ?

Oui. Pour "De leur vivant", j’ai vraiment écrit pour eux. Parce que c’est un film que je voulais vraiment belge, et que je voulais tourner rapidement : c’est une espèce de huis clos familial où on était dans le même décor sur trois semaines, donc, là je savais que j’avais envie de tourner avec des gens proches de moi qui allaient être disponibles, et en préparation aussi. Pour "Un homme à la mer", vu que c’est un peu plus large comme financement, - et comme pression, c’est une coproduction avec la France aussi - le casting était un peu plus compliqué. J’avais Yoann et Jo en tête, mais le casting a bougé, il y a eu quelques petits rebondissements, mais au final, je suis très heureuse d’avoir fait ce film avec eux, parce qu’ils sont à Bruxelles tous les deux, on a fait plein de choses ensemble, et ça, je n’aurais peut-être pas pu le faire avec d’autres comédiens moins accessibles, et moins proches de moi.

Yoann Blanc, on l’a vu récemment dans "La Trève", c’est un comédien qui "monte", qu’est-ce que vous trouvez chez lui ? quelle est sa force, son talent, les dimensions qui vous attirent chez lui ?

Ce que je trouve formidable maintenant, avec "La Trève , c’est qu’il explose un peu : on a pu voir l’étendue de son talent dans "La Trève", parce qu’il a un personnage carrément complexe, et très riche... Evidemment, je le connais depuis presque 15 ans, du théâtre, de plein de projets que j’ai vus, et je trouve que la grande force de Yoann, c’est justement la dualité entre une certaine dureté, une certaine noirceur, et en même temps, un côté assez attachant, drôle, parce que dans tous ses rôles, il essaie de mettre de la légèreté, de l’humour. Et je trouve que ce mélange-là, c’est assez rare, et c’est très fort. En plus, il a un physique un peu de Monsieur tout le monde, mais dans le bon sens du terme. Il est attachant, il est charismatique, et tu t’identifies à lui, tu te dis que c’est pas un mec totalement inaccessible, c’est pas un gars qui a l’air complètement déprimé, y a ce côté : je peux le croiser dans la rue, ça peut être mon copain, ça peut être quelqu’un que je vois au café, et ça, je trouve ça hyper bien ! parce que moi je fais vraiment des films de personnages, et donc l’enjeu premier, c’est d’emmener le spectateur avec mon personnage. Et donc, au début du film, quand on voit qu’il est assez renfermé, qu’il n’est pas heureux, qu’il est dans ce laboratoire, il ne communique plus beaucoup avec son entourage, il y a quand même une gageure que le spectateur s’attache à lui et l’emmène avec lui dans ce voyage. Et je pense que Yoann amène ça, et c’est très fort pour un comédien.

Le film raconte l’histoire de gens normaux, et pourtant dans la vie des gens normaux, il y a des secrets : il y a beaucoup de non-dits dans ce film, de conversations qui tombent à plat...

Ce qui m’intéresse au cinéma en tant que spectatrice, ce sont des histoires que je pourrais vivre, ou des gens que je pourrais connaître. Donc, j’essaie de faire un cinéma de l’empathie. A la fois entre les personnages dans mes films, et aussi entre les spectateurs et mes personnages. Des histoires qu’on peut comprendre, qu’on peut vivre, et les personnages de Mathieu et Christine dans mon film, tous les deux se posent des questions sur leur vie, essaient de prendre de la distance, de voir s’ils sont au bon endroit, s’ils sont heureux, et ça je pense que nous tous, peu importe l’âge, peu importe la condition sociale, c’est des questions qu’on se pose. C’est une première chose. Après, j’essaie vraiment de faire un film de cinéma, avec pas trop de dialogues, d’essayer s’exprimer plein de choses, justement dans les silences, dans les regards, dans le non-dit. Et j’essaie d’utiliser les moyens du cinéma pour montrer ça. Et donc, il faut faire vivre tout ça dans une subjectivité, dans un point de vue,  .. par exemple on est tout le temps avec Mathieu dans le film, on est tout le temps caméra à l’épaule, on l’accompagne tout le temps, donc c’est vraiment un point de vue fort d’un personnage, et de ses rencontres. On croit connaître quelqu’un mais en fait on ne le connaît pas très bien : le personnage de Christine, elle existe en disparaissant, il y a plein détails qui ne sont pas évidents, qui ne sont pas donnés simplement, et où il faut être curieux , pourquoi elle est partie.. La rencontre avec l’adolescente, elle est un peu aussi de l’ordre du hasard, j’aime bien tous ces petits liens qui se créent entre les gens, et qui ne sont pas tout cuits, livrés sur plateau, donc tout ça, ça m’intéresse beaucoup.

Où allez-vous chercher toutes ces histoires ?

Je prends des notes, j’écoute, je regarde, je m’inspire un peu de ce qu’il y a autour de moi, je lis beaucoup, notamment l’actualité, parce que le point de départ du film, la fugue de la belle-mère, j’avais lu ça dans un journal. C’est une femme en Angleterre, qui a 65 ans, pouf ! disparaissait. Et on savait que ce n’était pas accidentel, ou tragique, on savait qu’une femme était partie. Et je me suis dit, faire ça à 65 ans, quand même, c’est intrigant, c’est interpellant. Je me suis dit, c’est un bon point de départ pour une histoire. Et après dans ma passion de l’analyse des liens familiaux, je me suis dit que ça serait pas mal, des gens qui croient se connaître dans une famille, mais en fait, se connaissent très peu, et donc ainsi est née l’idée du rapport beau-fils belle-mère. Et je me suis imaginée, moi, faire un voyage avec mon beau-père, je ne le connais pas en fait ! je connais la personne au sein de la cellule familiale, mais en tant qu’individu je le connais peu. Et je trouvais ça assez fort, de les isoler comme ça dans ce voyage. Et après, ça se transpose sur d’autres rapports aussi, mais d’avoir cette curiosité pour l’autre et cette empathie, ça je trouvais important. Et surtout aujourd’hui, j’ai l’impression dans notre société aujourd’hui, on est un peu tous dans notre coin, il y a une forte individualité et je trouve que l’échange entre les gens, c’est hyper important. Et donc, mon film parle de ça, de cette amitié, de cette reconnaissance, intime : tu me comprends, je te comprends, et on va faire ce truc ensemble à deux.

Il y a aussi une relation intergénérationnelle, qui se trouvait déjà dans " De leur vivant " , et donc, les deux générations s’apportent quelque chose l’une à l’autre

Oui, c’est très important aussi, chez des trentenaires et des soixantenaires, les questions font écho. Il y a quelque chose que je trouve très intéressant dans le personnage de Christine, de la femme, c’est qu’à 65 ans, elle n’a pas envie de se dire que sa vie est finie. Elle part à la retraite, elle n’est plus très heureuse dans son couple, elle a été attirée par quelqu’un d’autre, elle a été séduite et emmenée dans une autre histoire, et elle a toujours cette envie, ce regain " non, je ne vais pas me résigner, ce n’est pas fini... ", cet élan, qu’elle a, plus que le trentenaire. Et évidemment, le personnage de Mathieu qui comprend ça, est encore plus questionné. Il se dit : si elle, à 65 ans, elle a encore cette force-là, et cette énergie-là, moi aussi, il faut que je réagisse et que je me batte pour mon bonheur ! c’est un truc qui me touche, je ne vois pas pourquoi ces questions-là ne seraient posées qu’en milieu de vie. Je vois mes propres parents, ils sont toujours hyperactifs, à se poser plein de questions, et ça je trouve ça fort et beau. Ce que j’aime bien aussi, c’est que ce ne sont pas des parents et des enfants, ça pourrait être aussi une amitié entre deux personnes d’âges différents. Par exemple, il y a un film que je prends souvent en référence et qui m’a beaucoup touchée en tant que spectatrice, c’est " Lost in Translation ", où il y a aussi ce rapport intergénérationnel très beau. Il y a évidemment, une part de séduction, une part de désir, et donc, dans mon film, il y a ça aussi, mais finalement, ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est la compréhension entre les deux, l’échange entre les deux. Et ça, j’aime bien.

C’est aussi un portrait d’une génération qui ne sait pas où elle va, entre les choix professionnels, et les choix de vie, entre la sécurité et réaliser ses rêves les plus fous...

Ça, c’est ma génération à moi, les trentenaires, le personnage de Mathieu, c’est vraiment moi. On n’a plus l’insouciance, on n’a plus le côté : on ne pense pas à l’avenir, on vit le moment présent. Mathieu est à un point où il avait une vocation, il avait une passion, qui était l’océan, être en mer, les grands espaces et tout ça, et il a été s’enfermer petit à petit dans une voie qu’il n’avait pas choisie, mais en même temps, c’était les études qu’il avait envie de faire donc il a décidé de suivre la voie, et 10 ans après, il n’est plus du tout à l’endroit où il voulait être. Ça en plus, ça m’est proche parce que c’est un peu l’histoire de mon frère, l’histoire du labo, et de la vocation, de la biologie marine, etc. Et mon frère s’est complètement enfermé là-dedans aussi. Et il a réagi, à 35 ans, il s’est dit : non, j’arrête, je veux plus faire ça ! et donc, il est parti faire autre chose, en restant dans le même milieu, et sans perdre cette vocation, cette envie, et heureusement, en ayant un sursaut. Et moi je trouve hyper triste de voir des gens de mon âge qui n’ont pas ça, et qui se disent : bon ben voilà c’est bien, je peux rembourser l’emprunt de ma maison, c’est bien, j’ai des enfants, et en fait ils ne sont pas heureux, ils sont déjà fatalistes, un peu résignés. Et ça, je trouve ça dur.

Est-ce que vous dites à vos proches que vous allez utiliser leur histoire pour en faire un film ?

Oui, forcément, mon frère a lu le scénario, il m’a bien aidée sur tout l’aspect crédible du labo. Mais c’est génial comme parfois les films servent à ça aussi : pour "De leur vivant", qui parlait de la famille, j’ai trouvé magnifique que certaines personnes me disent : grâce à ton film, j’ai pu parler à des membres de ma famille. Et, là je me retrouve avec des amis, qui me disent que ça les questionne, et ce sont des discussions qu’on pourrait ne pas avoir, mais le film est un levier pour parler de ça. Et ce n’est pas facile de dire à quelqu’un : tu n’as pas l’air heureux, ce n’est pas facile, mais en tant qu’ami, il faut parfois le dire.

Ce qui frappe dans l’esthétique du film, dans la première partie, avant qu’il ne décide de partir, le personnage principal est dans un aquarium, avec des reflets, et une lumière artificielle bleue...

C’est complètement voulu, c’est un trajet qu’on a fait avec le chef opérateur Colin Lévêque, c’est de se dire, au début il est enfermé, il est comme un poisson dans un bocal, et au niveau du son, on a fait ça aussi, avec des intérieurs, des espaces clos et une lumière artificielle et intemporelle. Il ne voit plus la lumière du jour, il n’y a plus de lumière naturelle. Il est tout le temps, de jour comme de nuit, sous des néons, et des lumières permanentes. Et quand il décide de partir, on est à la fois dans les grands espaces, avec une lumière qui redevient naturelle, la lumière du matin, les ombres de midi, le crépuscule : on a essayé de jouer sur toutes les nuances de la lumière, et la nature, tout en restant dans une gamme de bleue puisqu’il se rapproche de l’eau, de la mer.

La bande son suit ces atmosphères, elle a été écrite spécialement pour le film ?

Oui, je travaille avec la même personne, Philmarie depuis le tout début : on a fait pour la première fois, un travail en pré-production où on a travaillé à la fois des sons et des musiques organiques sous l’eau, avec des trucs très sourds, des nappes, des choses assez sombres, et après une musique beaucoup plus naturelle et vivante qui accompagne le personnage et son trajet émotionnel. Je trouve qu’on a réussi à amener beaucoup d’émotions par la musique aussi. J’essaie d’utiliser tous les moyens du cinéma, la lumière, le son, la musique, les décors, les costumes, les teintes, pour raconter mon histoire. Ce n’est pas du théâtre, c’est pas un roman, c’est vraiment du cinéma et moi j’adore ça en tant que spectatrice. Je sais que des gens parfois trouvent ça un peu lent, ou restent en dehors, mais je trouve qu’il y a autant de choses à raconter dans les reflets d’une lumière sur l’eau que dans un dialogue. J’exagère peut-être un petit peu, mais je trouve ça fort d’avoir ça au cinéma. J’aime bien être touchée par une ombre sur le sol, ou un rideau agité par le vent, tout le monde n’aime pas mais moi je suis sensible à ça.

Donc, vous faites des films que vous aimeriez bien voir aussi ?

Ah oui ! un de mes modèles, une des personnes qui m’a donné l’envie de faire du cinéma, c’est Kieslowski. Dans Bleu – Blanc – Rouge, ou la Double vie de Véronique, il est à fond là-dedans. Moi je m’en rappelle, ça a été des révélations au cinéma : qu’est-ce que c’est beau, ça me touche et ça ne parle pas ! je trouvais ça magnifique et magique. Et je me dis, il n’y a qu’au cinéma qu’on peut faire ça. Donc, oui je fais des films que je pourrais aimer en tant que spectatrice. Heureusement parce que sinon je serais mal barrée !!