"Tout, tout de suite", l'affaire Halimi à travers le regard des barbares

Décrire l'affaire Ilan Halimi, torturé à mort en 2006 parce que juif, à travers le regard de ses bourreaux du gang des barbares: "Je me suis contraint à assumer cette réalité, aussi hideuse soit elle", défend Richard Berry, réalisateur de "Tout, tout de suite".

L'affaire, déjà traitée par des milliers d'articles de presse, trente publications universitaires, une dizaine de livres, autant de documentaires, et un film, peut-elle encore se raconter?

"Ce qui a été fait, c'est généralement truffé de contre-vérités, ça va trop vite, ça ne s'intéresse pas du tout à ceux qui sont à l'origine du mal", déclare à l'AFP l'acteur-réalisateur, dont le film est une adaptation du livre de Morgan Sportès publié en 2011 et salué par la critique.

L'ouvrage suivait au plus près la captivité d'Ilan Halimi durant 24 jours dans un appartement puis dans une cave d'une cité de la banlieue sud de Paris en 2006 avant son assassinat.

Partant de cette trame, Richard Berry a encadré et ponctué son film des auditions des différents bourreaux devant les policiers, descriptions glaçantes d'une histoire de la violence et d'une escalade de la bêtise.

"Pourquoi avoir tailladé le visage de la victime au cutter?", demande à l'un d'entre eux un enquêteur. Le jeune homme répond qu'il avait d'abord été convenu d'acheter du faux sang dans un magasin de farces et attrapes, afin de prendre une photo macabre "mais on n'a pas trouvé de faux sang dans le magasin". "Pourquoi ne pas avoir pris du ketchup?", interroge le policier. "Parce qu'on trouve pas de ketchup dans le magasin de farces et attrapes."

"Ces interrogatoires me permettaient de dire ce qui n'était pas montrable" tout en exposant en creux l'effrayante misère intellectuelle de ces personnages, argue le réalisateur, qui dit avoir lu l'ensemble des procès-verbaux du dossier et s'est longuement entretenu avec le père d'Ilan Halimi, qu'il interprète dans le long métrage.

'Une part d'humanité'

Avec une photographie clinique contrebalancée par un format cinémascope, la caméra à l'épaule suit les membres du gang emmenés par Youssouf Fofana, servi par l'interprétation nerveuse de Steve Achiepo.

Le film convainc d'autant plus lorsqu'il décrit l'enferment dans un lugubre deux pièces au rez-de-chaussée d'un HLM aux papiers peints et moquette poisseux, réplique exacte de la geôle d'Ilan Halimi, où les barbares écrasent leurs mégots de joints sur le front de leur victime.

"Je me suis focalisé sur la vérité. Je voulais absolument que le film évoque et résonne comme quelque chose de vrai, aussi bien dans les faits que je relate que dans la façon de le traiter", plaide Richard Berry, quitte à ce que ses protagonistes recouvrent "une part d'humanité, ce qui n'enlève rien à l'horreur: expliquer, ça n'est pas pardonner".

Au réalisme de la mise en scène s'ajoute une sévère critique du travail de la police - largement soulevée lors des deux procès du gang -, présentée comme négligente. "Le père d'Ilan m'a raconté la culpabilité, le regret qu'il a de ne pas avoir été plus en révolte contre la police", tranche le réalisateur.

De fait, le film répond à celui d'Alexandre Arcady, "24 jours", sorti en 2014, qui se plaçait du point de vue de la mère et des soeurs d'Ilan Halimi. Il n'échappe pas à la polémique: Alexandre Arcady s'est dit "effaré" du scénario de Richard Berry, jadis son ami et ancien acteur fétiche dans les années 80.

"J'ai l'impression qu'une approche plus détachée de ce sentimentalisme-là amène plus de réaction, de réactivité et de réflexion. Ca n'empêche pas l'émotion, au contraire", évacue Richard Berry.