"Timbuktu", d'Abderahmanne Sissako, un chef d'oeuvre qui traduit l'inhumain, l'injustice et l'absurde, avec émotion

Rencontre avec Abderahmanne Sissako

 

C'est un drame qui a donné l'impulsion de l'écriture de ce film ?

Un drame terrible, la lapidation de ce couple avec des enfants, et qui n'était pas marié. Mais je dirais surtout que c'est l'indifférence au drame qui est déclencheur. La place que ce drame occupe dans les médias de façon générale. Cela crée une révolte mais qui est souvent dangereuse, parce que l'autre c'est nous-mêmes aussi, et l'indifférence c'est tout le monde. Il ne suffisait pas de s'indigner, il fallait se positionner en tant qu'artiste aussi. Prendre cela et le raconter.

 

On est très loin des images que l'on a pu voir dans les journaux télévisés à l'époque. Il y a énormément d'amour dans ce film ?

Oui parce que même dans les situations terribles, il y a la vie, l'amour et toujours un rayon de soleil. Et ce sont ces rayons de soleil qui rentrent, qui sont la preuve que l'horreur ne va pas triompher indéfiniment. Que la barbarie ne peut pas gagner sur l'humain. Et quand on veut raconter cela, il faut raconter l'humain. Et face à l'absurdité et à la violence, il y a une vie qui se passe.

 

L'absurdité est manifeste, et de nouveaux codes viennent s'ajouter tous les jours. Pas de cigarette, mais les chefs fument quand même, pas de ballon, pas de musique... ?

Ces interdits montrent le niveau et l'obscurantisme de ces gens-là. C'est d'abord l'Islam qui est pris en otage, et s'il y avait un vrai sursaut pour dire que le 11 septembre ce n'est pas l'Islam, ces gens ne pourraient pas se servir de cela. Il faut un sursaut pas seulement de l'occident, mais aussi des musulmans, de dire, non pas cela en mon nom. Il ne faut plus ce silence complice. Pour moi c'est très important de montrer ce qui est pernicieux et de montrer que cela s'installe, par le fait de gens normaux. On ne peut pas fumer, au risque de recevoir des coups de fouet. On ne peut pas chanter, ni écouter de la musique. Mais ces gens trichent et fument discrètement, sans tenir compte de ce qu'ils imposent aux autres. Et tant mieux pour celui qui triche, parce qu'il devient humain et il peut avoir quelque part une forme de rédemption. C'était important pour moi ce genre de considérations. Ce ne sont pas des gens qui crient, mais des gens qui sont capables de remettre des lunettes à un otage. Mais quelques minutes après peut-être, le sort sera dramatique. C'est cette normalité qui est terrible et importante.

 

Le premier échange entre le conseil et le héros, se passe dans le calme  avec de la pudeur. Comment l'expliquez-vous ?

C'est l'humain dans sa forme d'inhumanité et c'est cela qui est terrible. L'humain qui fait passer l'inhumain. Quand le djihadiste dit que ce père condamné va laisser une orpheline, il le dit mais refuse qu'on le traduise.

 

Les regards filmés disent autant que les dialogues ?

Le regard est important dans la vie. Toute situation est regard et cela fait partie des éléments de communication. Quand un couple se dispute, les conflits, et les incompréhensions, tout cela se termine toujours par un regard.

 

Vous avez choisi la fiction et pas le documentaire, pour raconter une histoire?

Il y a des documentaires qui se font sûrement, j'aurais pu aussi écrire un article. Le documentaire c'est la superficialité des choses en général et ça n'a pas la dimension que la fiction peut donner, qui est de rendre le sujet tout simplement universel. Raconter une histoire, parce que ce film c'est une histoire. Aujourd'hui c'est l'actualité, et le djihad prend des proportions, c'est ça aussi le sujet. Mais le sujet c'est aussi la paternité, le drame d'un couple, la vie, la mort. Qu'est-ce que la mort pour quelqu'un qui sait qu'il va mourir ? Je me sers de cela pour dire de toutes les façons, vous pouvez tuer un homme mais pas l'amour, c'est impossible. Il accepte la mort et il dit d'ailleurs, "je lui ai fait une place en moi, mais ce qui me rend triste, c'est partir sans voir le visage de ma fille, celui de ma femme". Ca on ne peut pas tuer.

 

Avez-vous eu des difficultés pour réaliser ce film, tourné en Mauritanie, pas au Mali ?

Oui mais j'ai eu beaucoup de soutien de la part des autorités de mon pays. Il fallait pouvoir tourner ce film dans un cadre sécurisé, et l'état a été réceptif au sujet. Il y avait des gens de partout dans l'équipe, des Français, une belge, des Tunisiens, des Sénégalais; tout un monde qui venait défendre quelque chose.

Après c'est difficile oui, des pistes, deux jours de route entre deux points... Mais c'est moins difficile qu'une occupation qui a duré un an. C'est moins difficile que pour quelqu'un qui est humilié parce qu'il a chanté. C'est moins difficile que pour un jeune de 24 ans à qui on a coupé une main et un pied, en lui appliquant une justice soi-disant.

 

Vous savez ce que vous allez raconter comme histoire dans votre prochain film ?

Oui je vais parler de la Chine et de l'Afrique, avec des histoires d'amour. C'est un tournant.

Christine Pinchart