Spike Lee : "Mon film "Da 5 Bloods" explique pourquoi les gens descendent dans la rue aujourd'hui"

Le réalisateur Spike Lee
Le réalisateur Spike Lee - © Dimitrios Kambouris - Getty Images for Film at Lincoln

Après le succès de "BlacKkKlansman" qui racontait l’histoire vraie d’un officier de police afro-américain qui réussissait à s’infiltrer dans les rangs du Ku Klux Klan, le réalisateur Spike Lee revient avec cette histoire de 4 vétérans Afro-Américains de la guerre du Viêt Nam qui retournent dans la jungle des années plus tard et y constatent les ravages qui sont toujours visibles.

Dans ce qui commence par une chasse au trésor de guerre, il y a un message politique que revendique toujours Spike Lee, définitivement en guerre contre celui qu’il appelle "l’Agent Orange", le président actuel des USA. Et le film sort dans un contexte particulièrement explosif aux USA.

 

L’interview intégrale en version originale

La traduction

Hugues Dayez : Qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce projet, la fusion entre l’aventure d’une chasse au trésor, et un message politique ?

Spike Lee : C’est plus que cela, je suis parti de plusieurs genres, et j’ai trouvé intéressant de les mélanger dans un seul récit cohérent.

A quel moment avez-vous travaillé sur le scénario ? quand vous l’avez reçu ou bien étiez-vous aux débuts de son écriture ?

Je n’étais présent au début, deux scénaristes Danny Bilson et Paul De Meo ont écrit une première version, et puis avec mon coscénariste, Kevin Willmott, nous avons repris l’écriture.

Le film montre que la contribution de la communauté et des soldats Afro-américains durant la guerre du Vietnam a été énorme, et qu’après la guerre, ils n’ont rien gagné de cet engagement ...

Je dirais que la guerre du Vietnam est assez particulière, d’abord parce que les vétérans de cette guerre n’ont pas été bien reçus quand ils sont rentrés à la maison. La guerre du Vietnam a été la première à avoir été vue à la télévision dans les foyers américains, et donc, le public américain a pu voir ce que nous faisions à la population vietcong.

Le peuple américain a vécu d’autres guerres après celle du Vietnam, mais n’avez-vous pas le sentiment que la guerre du Vietnam reste un traumatisme, et une cicatrice dans l’histoire des USA ?

Oui, parce que c’était une guerre morale, on ne peut pas dire cela de la première ou de la deuxième guerre mondiale, mais dans cette guerre du Vietnam, nous n’aurions jamais dû en être. Et ni dans cette autre guerre, vous savez, celle qui avait pour motif les fameuses "armes de destruction massive", on n’aurait jamais dû y être non plus.

A l’heure actuelle, vous devez parler de votre nouveau film dans un contexte "explosif" aux USA, depuis la mort de George Floyd, votre pays est dans la tourmente, quel est votre état d’esprit ? avez-vous de l’espoir pour l’avenir ? avez-vous de la colère ? quel est votre sentiment ?

Je n’ai pas un seul sentiment, ni un seul point de vue, je ressens beaucoup d’émotions, de la colère mais pas seulement, il y a également de l’espoir, parce que je vois la jeune génération descendre dans la rue, dans des manifestations pacifiques, donc, c’est un point de vue mélangé. Et quant au président, les élections s’approchent, et cet Agent Orange doit partir. Dehors !

Nous voyons aujourd’hui que de nombreux Républicains, comme Colin Powell, vont voter contre Trump, cet automne, cela vous donne de l’espoir pour l’avenir ?

Je n’arrive pas à me retirer de la tête que les politiciens n’ont qu’une seule opinion, mais c’est quand même un bon signe que les Républicains commencent à s’écarter de l’Agent Orange, parce qu’ils ne veulent pas tomber du mauvais côté de l’Histoire.

Mais très souvent, les Américains pauvres ne sont pas très enclins à aller voter parce qu’ils pensent que c’est inutile. Vous pensez que ça peut changer maintenant ?

Je pense qu’il va y avoir un énorme retournement lors de ces élections, c’est ce que je crois.

Quel est le pouvoir du cinéma, selon vous ? quel est le pouvoir d’un film ?

Eh bien, cela dépend de qui le réalise ! Cela peut aller dans un sens, ou dans un autre. "The birth of a Nation" de D. W. Griffith, par exemple, c’est un film très puissant, mais dans la mauvaise direction.

De nos jours, nous voyons tellement d’images, tout le temps, toute la journée. Pensez-vous qu’un long-métrage peut changer la manière de penser ou bien c’est plus difficile que par le passé ?

Le cinéma a toujours du pouvoir, je le crois toujours.

Est-ce que le succès de "BlacKkKlansman" qu’on a vu au festival de Cannes, a changé quelque chose pour vous ? est-ce qu’il vous a donné la possibilité de faire des films comme ce nouveau projet ?

J’avais déjà le deal pour ce nouveau projet, avant, avant même la nuit des Oscars (le film avait remporté l’Oscar du meilleur scénario adapté, ndlr). Le fait d’avoir été nommé a peut-être fait quelque chose, mais j’allais déjà commencer à travailler, le lendemain après les Oscars, donc, le deal a eu lieu bien longtemps auparavant.

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Vous avez choisi Netflix pour la sortie du film. C’est ce qui se passe à présent, mais est-ce que vous pensez que Netflix représente le futur pour les réalisateurs ?

Vous savez, j’ai une bonne expérience avec les gens de Netflix, avec lesquels j’ai discuté. Donc, je pense que c’est un bon endroit pour la créativité.

Vous avez la décision finale sur un film, "the final cut", avec Netflix ?

Oui !

Bien ! Est-ce que ça a été difficile de construire les flash-back dans ce film ? et de trouver le bon rythme entre le présent et le passé ?

C’est quelque chose qui se passe au montage, on ne l’obtient pas tout de suite. Donc, on doit y travailler, travailler sur les temps, pour arriver au bon résultat.

Vous avez choisi de montrer, au début et à la fin du film, des images de l’histoire américaine, et à la fin, des images de Martin Luther King. C’était le même procédé, dans "BlacKkKlansman", à la fin… est-ce que c’est important pour vous d’avoir ces images "réelles" dans une histoire de fiction ?

Je trouve que c’est très important parce que pour moi, ça montre que l’histoire se répète. Et même si l’histoire de "BlacKkKlansman" se passe dans les années 70’s, le film parlait des problèmes que nous rencontrons aujourd’hui. Et c’est la même chose pour ce film "Da 5 Bloods" qui parle de la guerre du Vietnam aujourd’hui, ce film explique pourquoi des gens aujourd’hui descendent dans la rue. Partout dans le monde.

Dans "BlacKkKlansman", et dans vos autres films, vous montrez que le racisme est partout, et qu’il se régénère tout le temps dans différentes situations, comment gardez-vous espoir ? comment gardez-vous la flamme pour continuer ?

C’est parce que je sais que le combat continue.

Et vous avez de bons soldats pour ce combat ?

Je suis construit pour cela.

Dernière question, bien entendu le festival de Cannes a été annulé cette année, est-ce que vous y retournerez l’année prochaine ?

Oui, je serai le président du jury du Festival de Cannes 2021.

Bien, j’y serai et je serai content de vous y rencontrer.

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