Sarah Pialeprat – Le Festival du Film sur l'Art édition 2015 : une obsession, une quête de sens

Sarah Pialeprat – Le Festival du Film sur l’Art édition 2015 : une obsession, une quête de sens
Sarah Pialeprat – Le Festival du Film sur l’Art édition 2015 : une obsession, une quête de sens - © DR - http://iselp.be/fr

Le Festival du Film sur l’Art, édition 2015, terrain pas aussi pointu qu’on ne le pense, pose au travers le documentaire et les arts, les questions essentielles et non résolues de notre époque. Retours sur ce qu’il est, ses vertus, ses imaginaires avec Sarah Pialeprat qui le dirige avec Adrien Grimmeau et qui dirige aussi le Centre du Film sur l’Art à Bruxelles.

 

Comment êtes-vous arrivée à la direction du Centre du Film sur l’Art à Bruxelles ?

J’y suis arrivée de manière très simple. J’étais étudiante à l’ULB en Master de gestion culturelle et je devais faire un stage. J’ai sollicité le Centre du Film sur l’Art co-créé par le cinéaste Henry Storck et Nicole vander Vost qui m’a engagée à mi-temps pendant quelques années. Elle dirigeait le centre, elle m’a tout appris. Elle m’a initiée non seulement au cinéma mais aussi au genre spécifique qu’est le Film sur l’Art.

À la mort de Nicole vander Vost, je lui ai succédé. Cela fait quatre ans que je dirige le Centre du Film sur l’Art.

Au sein du Festival du Film sur l’Art, quelles sont les particularités de votre position au regard du Film sur l’Art ?

Nous ne choisissons pas des films pour un public cible qui aurait des connaissances particulières sur des sujets artistiques ou cinématographiques. Pas du tout. Ce sont des films accessibles à tout le monde, ce sont des films pour le grand public. Leur spécificité, c’est d’être des documentaires ou en tout cas de se faire passer pour des films documentaires. Ils ont dans leur cœur l’art pour sujet ou du moins une pratique artistique.

Pourquoi dites-vous devant un film, c’est un film pour le Festival du Film sur l’Art ?

Nous avons un comité qui se réunit autour des films que nous recevons. Tous les films ont un lien avec la Belgique. Ce qui ne signifie pas pour autant que ce sont des films " belges ". Ils peuvent être polonais, français, etc. Mais ils traitent tous d’un sujet belge, d’un artiste belge, etc.

Cette année, nous avons reçu soixante-et-un films.

Le Comité se compose de quatre personnes. Sa composition varie chaque année. Adrien Grimmeau qui codirige le Festival du Film sur l’Art et moi, sommes très attentifs au fait que le Comité soit toujours composé de deux professionnels du cinéma qui ont un regard averti sur la qualité cinématographique et de deux experts en Histoire de l’Art - toutes disciplines confondues. Un film peut, en effet, être excellent du point de vue cinématographique et raconter n’importe quoi du point de vue historique.

Les membres du comité ne sont pas toujours d’accord sur ce qu’est un film sur l’art. Parfois, cela engendre des discussions très mouvementées. Il y a des faux documentaires, des docu-fictions, etc. Que faire avec ça ? Nous essayons de trouver un consensus.

En général, nous sélectionnons ensemble (à la majorité) douze à quinze films. L’enjeu est de proposer une programmation cohérente de films de qualité où l’Art est au cœur, englobant le plus de disciplines artistiques possibles.

De manière habile et subtile émerge souvent à notre insu, un thème. L’année dernière, la plupart des films convoquaient le corps, le grain de peau, notamment à travers la danse, la place de l’être, être à la place de l’autre, etc.

Cette année, il est plus question d’obsession, de quête. Les personnes se mettent en quête d’un objet, d’une idée, d’un idéal ou d’une raison de vivre, sans lâcher prise. Après, c’est peut-être une vertu propre à l’artiste, presque " clichée " mais j’ai l’impression qu’elle nous déborde, qu’elle concerne plein de personnes avides de sens, qu’elle nous concerne tous, aujourd’hui.

Il faut souligner cette vertu, dans le film d’ouverture du Festival (hors compétition) L’inventeur de la jungle de Jordi Morató (Espagne, 2014) qui sera projeté le 20 novembre à Bozar. Dans une forêt catalane, l’artiste Garrell construit, depuis plus de quarante ans, des cabanes d’une hauteur vertigineuse, des labyrinthes végétaux, une sorte d’Eden. Il y a filmé avec un ami des scènes de Tarzan. Il a dû à cause de la construction d’une autoroute détruire tout ce qu’il avait construit et tout reconstruire. Aujourd’hui, il a quatre-vingts ans, il sculpte encore dans la roche avec une énergie hallucinante. C’est un enfant qui joue dans la forêt à côté d’une autoroute.

Pareil pour le film La collection qui n’existait pas de Joachim Olender (Belgique, 2014) qui s’attache à la collection atypique du couple belge, Herman et Nicole Daled. Ils ont passé plus de quarante ans de leur vie à collectionner des choses que personne ne comprenait, achetant notamment des conversations avec des artistes, traitant de tout et n’importe quoi, y compris de football. Tout le monde les prenait pour des fous alors qu’ils ont constitué la plus grande collection, au monde, d’Art conceptuel européen et américain entre 1966 et 1978 qui a été achetée par le MoMa en 2011 parce que la Belgique n’en voulait pas. Ils donnaient de l’argent à des personnes qui avaient des idées. Leur geste peut être vu comme un geste politique. Le plus important pour eux était de soutenir une démarche et d’être là.

Je pense aussi au film No Obstacle, No image d’Isabelle Makay (Belgique 2015) dans lequel l’artiste d’avant-garde flamand Ruben Bellinkx passe un an à chercher un cerf " apprivoisable " dans les fermes des Pays-Bas et de la Belgique. Il veut enfermer l’animal vivant dans un dispositif pour que n’apparaisse que sa tête sous la forme d’un trophée (ndlr aucun mal n’est fait à l’animal). La cinéaste attentive le filme partout, en train de se torturer l’esprit, toujours animé par une seule obsession : trouver l’animal.

Il y a, là, une espèce de radicalité vécue à travers la quête absolue, celle du sens, celle qui nous manque tant aujourd’hui.

Vous arrive-t-il de regretter certains choix ?

Non. Nous avons toujours une bonne raison de soutenir un film, même s’il est critiqué. Nous présentons parfois des films très fragiles pour des raisons politiques. Certains films sont parfois extrêmement produits, très professionnels, n’apportant rien à l’âme – c’est un concept un peu catholique (rires). Ou très maladroits parce que les cinéastes ont pris trop de temps pour les réaliser, parce qu’ils ont des problèmes de montage, etc.

Parfois deux moments suffisent dans un film pour éprouver l’envie de le défendre. Je ne crois pas que nous ayons regretté de présenter un film, un jour. En dépit des discussions et des désaccords possibles, lorsque nous sélectionnons un film, nous en comprenons les raisons. Nous assumons nos choix.

Quelles idées directrices ont orienté votre programmation 2015 ?

Encore une fois, nous avons voulu donner à voir des films qui s’adressent à tout le monde et non à un public d’initiés. Tout ce qui est de l’ordre de la performance artistique trop abstraite où la démarche est incompréhensible, est écarté.

Nous sélectionnons des films grand public, qui nous paraissent pertinents et qui reflètent l’air du temps et ses interrogatives. Un film sur l’Art est parfois un prétexte. Ainsi le film La seconde fugue d’Arthur Rimbaud de Patrick Talercio (Belgique, 2015) nous fait traverser un pays dévasté par la fermeture des usines.

Ce n’est pas parce qu’on parle d’art, qu’on n’évoque pas le politique, l’éthique ou la capacité de l’être humain à transformer le monde.

Tous les films sélectionnés ne sont pas tous " des coups de cœur " mais leur choix est toujours guidé par un sentiment qui nous a remués, bouleversés et qui a laissé une trace.

Y-a-t-il une différence avec la sélection des années précédentes ?

Le Festival existe officiellement depuis quinze ans. Mais pendant onze ans, il a existé sous la forme d’un week-end de sélection de films sur l’Art organisé par l’ISELP. Il n’y avait pas d’appel de films ni de prospection. La sélection était très ancrée dans la scène artistique belge.

Lorsqu’Adrien Grimmeau, historien d’Art, a pris ses fonctions de Conférencier-programmateur à l’ISELP, il s’est dit qu’il serait intéressant de faire une compétition de Films sur l’Art. En 2011, il m’a demandé d’être jury pour l’édition 2012. Il aurait été, en effet, dommage qu’en tant que directrice du Centre du Film sur l’Art, je ne sois pas partie prenante au Festival du Film sur l’Art qui avait lieu à Bruxelles.

En 2012, je ne coordonnais pas encore le festival. Il y avait un jury du Centre du Film sur l’Art. Je prospectais, je faisais en sorte que nous recevions davantage de films afin de pouvoir sélectionner in fine des œuvres de qualité. Comme j’étais dans le milieu cinématographique, je pouvais faire des appels, visibles et identifiés.

Ce n’est qu’à partir de 2013 qu’Adrien Grimmeau et moi, avons commencé véritablement à travailler en binôme. Depuis, nous faisons la programmation du festival ensemble. Et nous ne sommes pas de trop de deux car nous recevons de plus en plus de films : cinquante en 2012, cinquante-cinq en 2013… soixante-et-un en 2015.

Dans les faits, le Festival du Film sur l’Art en tant que tel n’existe que depuis trois ans, donc il est très difficile d’observer de manière pertinente les évolutions, les tendances…

Quelle coupe du Cinéma sur l’Art dessine cette édition 2015 ?

Le Festival présente des films issus des deux communautés, francophone et flamande, même si nous sommes aidés uniquement par la Fédération Wallonie-Bruxelles.

C’est la première fois qu’elle nous soutient (parce que c’était le première fois qu’on lui demandait) et nous soutiendra l’année prochaine – ce qui est une très bonne nouvelle. Le Fonds flamand ne nous aide pas, non pas parce qu’il ne veut pas mais parce que nous n’avons, à ce jour, fait aucune demande. Soyons clairs (sourire).

Nous avons donc affaire à des cinématographies très différentes, ça se sent, ça se voit. On peut remarquer une certaine radicalité dans les films flamands qui confine parfois à une certaine froideur. C’est très " professionnel ", parfois un peu " sec ". Ce sont des films un peu plus " tendance ", souvent très audacieux au niveau formel. Je pense notamment au film The Movement of Phill Niblock de Maurits Wouters (Belgique, 2015) qui met en lumière le compositeur de musique d’avant-garde expérimental new-yorkais Phill Niblock (mouvance John Cage, Merce Cunningham, etc.) qui travaille entre Gand et New York. Le jeune cinéaste Maurits Wouters a choisi de filmer l’artiste de manière très singulière. Le regard posé n’est pas du tout " admiratif ", il le filme dans le quotidien, sans en faire un génie, il le filme dans ses bonnes et mauvaises humeurs. Au niveau formel, c’est très audacieux. C’est un film en noir et blanc, dans des tons très pâles avec une incursion d’images en 16 mm recueillies par Phill Block, pendant des décennies, de la Chine au Brésil. Les couleurs sont éclatantes. Et cela créé un choc visuel d’une beauté rare, renversante.

Le goût de la forme, très pensé, très construit se retrouve moins dans les films francophones que dans les films néerlandophones.

À l’inverse, les films francophones ne manquent pas de cœur, ils ont plus de " chair ". Le sujet est souvent plus important que le traitement lui-même. Ce sont des films guidés par une vraie intention. Je pense notamment au film I don’t belong anywhere. Le cinéma de Chantal Akerman (Belgique, 2015) de Marianne Lambert. C’est un film sur une amie. Je pense que c’est la vraie spécificité belge, surtout belge francophone.

Le Film sur l’Art est une vraie spécificité belge. Depuis que le cinéma existe, les cinéastes ont toujours filmé les artistes parce qu’ils étaient des amis. Nous avons, par exemple, des images des peintres belges Léon Spilliaert, James Ensor, etc. Les cinéastes entourés d’artistes ont toujours eu envie de les filmer. C’est vrai aussi pour les films Francophobia de Yohann Stehr et Stephan Dubrana sur François de Jonge, figure marquante de la scène alternative belge mais aussi pour le film Petites histoires du monde avant d’aller dormir de Maxime Coton, même s’il ne filme pas un ami, mais la naissance de sa fille. Le film touche au cœur.

Le Festival du Film sur l’Art, c’est aussi le Centre du Film sur l’Art à Bruxelles, une invitation à faire une histoire des arts du point de vue du cinéma. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Le Centre du Film sur l’Art est une cinémathèque spécialisée sur le documentaire sur l’Art. J’insiste bien sur l’aspect " documentaire ". Il n’y a pas de fictions, ni de performances ou de vidéos d’artiste. C’est un outil pédagogique qui a une double mission : faire connaître des artistes et faire une vraie éducation à l’image.

Nous essayons de constituer un fonds documentaire avec des films qui ont une forme cinématographique intéressante, qui mettent en questions. Ce n’est pas un reportage ni un catalogue de films raisonné. C’est une vraie réflexion sur ce qu’est l’image et comment mettre en image une autre image.

Au Centre du Film sur l’Art, nous recevons des classes et leurs professeurs, des chercheurs, des curieux, des étudiants, etc. Nous proposons des programmations thématiques, des week-ends thématiques en partenariat avec d’autres institutions telles que La Cinémathèque à Flagey, les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique. Nous faisons des cycles mensuels sur le Film sur l’Art dans les principales villes en Belgique : Mons, Liège, Namur, Bruxelles (souvent en collaboration avec Point Culture). Nous collaborons avec Les Midis du cinéma (un jeudi par mois) les musées, etc.

L’action du Centre du Film sur l’Art est vaste. Tout est dédié au genre spécifique qu’est le documentaire sur l’Art.

Aujourd’hui, nous pouvons affirmer que le Festival du Film sur l’Art est le centre névralgique de son action. Cette année, nous faisons des projections à Bozar. Il y aura aussi une Master Class de Jorge León à propos de son film Before We go le 19 novembre à l’ISELP.

Après sans Adrien Grimmeau, sans l’ISELP, il n’y aurait pas de Festival du Film sur l’Art. Car le Centre du Film sur l’Art est une toute petite structure : une personne et demie. L’ISELP est une institution avec un espace, une équipe, un accueil, etc. C’est une force de travail sans laquelle, Adrien Grimmeau et moi, ne pourrions travailler, Soyons clairs !

Lorsque vous rêvez, rêvez -vous en technicolor ou en noir ?

C’est un Split screen dans lequel tout y est. Les rêves sont sans limites (rires). S’y mêlent les couleurs, les langues, les cinématographies, les pays. Où tout le monde s’embrasse, où tout est puissant, rendant le monde plus beau. L’art, c’est transformer, ré-enchanter le monde au travers divers filtres et regards. Il est sans limites.

Entretien réalisé par Sylvia Botella

 

Festival du Film sur l’Art du 19 au 22 novembre 2015 à Bruxelles

www.centredufilmsurlart.com

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