Marseille, la ville sombre et solaire qui fascine les cinéastes

Ville portuaire bouillonnante et mystérieuse, sombre et solaire, rebelle et populaire : Marseille fascine les cinéastes du monde entier qui sont nombreux à lui donner le premier rôle comme dans "Bonne mère", "Bac Nord" et "Stillwater" sélectionnés au Festival de Cannes.

De Jean Renoir à Alfred Hitchcock, de Steven Spielberg à Jean-Pierre Melville, de Jacques Deray à Luc Besson, beaucoup ont posé leur caméra dans la palpitante Massilia, son nom latin.

Sur le Vieux-Port, dans le bar de la Marine qui existe toujours, le réalisateur anglo-hongrois Alexander Korda immortalise en 1931 une fameuse partie de jeu de cartes dans "Marius" écrit par l’écrivain français Marcel Pagnol.

Sur la Corniche qui longe la Méditerranée, Shéhérazade, jeune prostituée dont Jean-Bernard Marlin filme l’histoire d’amour avec Zac, s’y promène cheveux au vent.

Les spectateurs peuvent aussi s’aventurer dans les friches industrielles de l’Estaque, quartier cher au cinéaste Marseillais engagé Robert Guédiguian, avec "Marius et Jeannette" (Cannes, Un certain Regard en 1997).

En dix ans, le nombre de tournages à Marseille a triplé, selon la municipalité, et la deuxième ville de France accueille désormais le plus grand nombre d’équipes de films derrière Paris.

Cette année, trois films présentés au Festival de Cannes (6 au 17 juillet) --"Bonne mère" et "Bac Nord" des Marseillais Hafsia Herzi et Cédric Jimenez ainsi que "Stillwater" de l’Américain Tom McCarthy-- se déroulent à Marseille.

Un succès qui n’a rien d’étonnant pour cette ville de 870.000 habitants, "kaléidoscope" mélangeant paysages urbains – le port est dans la ville – et naturels comme les calanques, ces criques escarpées plongeant dans la Méditerranée, estime l’auteur du livre "Marseille mise en scènes", Vincent Thabourey.

Inépuisable

"C’est un feuilleton à elle toute seule, comme avec les dernières élections municipales" relève amusé l’auteur à propos d’un scrutin marqué par d’innombrables coups de théâtre qui a tenu la France en haleine à l’été 2020.

"Elle est la ville la plus américaine d’Europe, son port, comme New York, sert de tremplin à beaucoup d’histoires", souligne le directeur du mythique cinéma marseillais l’Alhambra William Benedetto.

Cité "inépuisable, dont on n’a jamais fait le tour, marquée par des histoires douloureuses" comme le colonialisme, Marseille est une ville "palpitante et imprévisible d’où peuvent survenir les plus belles choses comme les plus dures", observe-t-il.

Des villas luxueuses du bord de mer aux cités délabrées, les contrastes se vivent par quartiers avec des taux de pauvreté pouvant varier du simple au double.

Si dans "Bac Nord", elle devient le lieu d’affrontements entre des policiers aux méthodes musclées s’affranchissant des règles et des dealers tenant sous leur coupe les quartiers les plus pauvres, dans "Bonne Mère", Marseille accueille en contrechamp une mère courage affrontant l’incarcération de son fils aux Baumettes, prison dans laquelle Matt Damon dans "Stillwater" retrouve sa fille accusée d’un crime.

"Marseille est à la fois pleine de mystère avec son dédale de rues, multiple, métissée et solaire", indique à l’AFP Katharina Bellan, docteur en cinéma et histoire à l’Université Aix-Marseille.

"C’est un labyrinthe où l’on se cache", propice aux films de gangsters, mais que l’on "peut aussi observer depuis Notre-Dame de la Garde pour prendre de la hauteur. Sans compter cette mer qui offre une échappatoire, un ailleurs", poursuit la chercheuse.

"Populaire et multiculturelle", elle constitue un précieux "laboratoire sociologique" pour les cinéastes.

"Le cinéma conforte les clichés de la ville", met-il en garde, tout en lui "donnant aussi une notoriété".

"Rendre compte d’une ville aussi complexe est un challenge pour les cinéastes, c’est sans doute pour cela qu’ils y retournent souvent plusieurs fois", conclut l’auteur dont le guide publié aux éditions Espaces et signes invite les cinéphiles à découvrir les lieux de tournages et l’envers du décor.