"Les Fleurs Bleues", le chant du cygne du Polonais Andrzej Wajda

"Les Fleurs Bleues" du cinéaste récemment disparu Andrzej Wajda résonne comme un chant du cygne en forme d'hommage poignant au peintre dissident Wladyslaw Strzeminski, figure majeure de l'avant-garde polonaise d'après-guerre.

Cet artiste d'origine biélorusse, théoricien du constructivisme, est mort à 59 ans dans l'oubli et la misère à Lodz, en 1952. Wajda, lui, est mort à Varsovie le 9 octobre dernier à l'âge de 90 ans, encensé par la critique et mondialement reconnu. 

"Les Fleurs Bleues" ("Afterimage"), son 65ème et ultime long métrage, est la chronique de l'acharnement méthodique des autorités contre un artiste dissident et son oeuvre, sous la chape communiste.

C'est aussi l'hommage d'un cinéaste - censuré dans la Pologne des années 80 - à un artiste renié dans la Pologne des années 50 par un régime communiste qui l'avait d'abord couvé au sein de la nomenklatura.

Cette oeuvre testamentaire est subtilement filmée, dans un hiver qui ne finit pas, par Pawel Edelman (maintes fois primé, notamment pour sa photographie du "Pianiste" de Roman Polanski). La caméra bouge à peine dans le décor glacial d'un quartier de Lodz et le clair-obscur du studio de l'artiste. 

L'une des premières scènes dit tout de la rage de ce peintre - unijambiste et manchot depuis la "Grande Guerre" - assis devant la toile vierge que rougit peu à peu le reflet d'un immense drapeau, rouge-sang, à l'effigie de Staline, que la police politique hisse à sa fenêtre. 

Refus du "réalisme socialiste"

Jusqu'au bout, Strzeminski, incarné à l'écran par l'acteur-réalisateur polonais Boguslaw Linda, refusera de se plier aux canons esthétiques du "réalisme socialiste" imposés par la doctrine du "parti".

Expulsé de l'université, rayé du syndicat des artistes, ce professeur de l'Ecole nationale des Beaux-Arts de Lodz, soutenu par ses étudiants qui le considéraient comme un grand maître de la peinture moderne, refusa de se conformer aux exigences du parti.

Dans une note d'intention rédigée peu avant sa disparition, Wajda dit avoir voulu faire "le portrait d'un homme intègre, un homme confiant dans ses choix; un homme dont la vie a été dédiée à un pan de l'art exigeant".

Il souligne que le film "dépeint quatre dures années de 1949 à 1952, lorsque la soviétisation de la Pologne a pris sa forme la plus radicale".

Dans ce biopic filmé comme un mélodrame, le réalisateur de "L'Homme de Marbre" et de nombreux autres films reflétant l'histoire complexe de son pays montre un régime oeuvrant sans relâche à l'effacement de cette figure majeure de l'avant-garde, jusqu'aux privations, la maladie et la mendicité.

Pour Wajda, qui débuta sa vie d'artiste à l'Académie des Beaux-Arts de Cracovie, cet hommage au peintre déchu, "l'un des artistes polonais les plus accomplis" était aussi un retour aux sources, une manière de boucler la boucle: "Je voulais filmer l'histoire d'un artiste, celle d'un peintre, depuis très longtemps", a-t-il dit.