Les 10 commandements d'une cérémonie de remise de prix (1ère partie)

Christophe Bourdon
Christophe Bourdon - © RTBF

C'est la saison : Golden Globes, Magritte, César, Oscar... Les cérémonies de remise de prix s'enchaînent, et se ressemblent. Avec leur lot habituel de bons moments. Mais aussi de comportements déplorables. Pour éviter cela, amis artistes, il vous suffit d'obéir aux 10 commandements d'une cérémonie de remise de prix. Voici les 5 premiers.

1 Ta joie d'être là tu montreras

 

Cela semble être une évidence : la cérémonie est filmée, vous devez montrer que vous êtes content d'être là. Et pourtant, dans la pratique, peu le mettent en pratique. Si les Américains sont les maîtres dans l'art du " Ah bon sang, mais comme je suis heureux d'être dans cette salle, et comme je me marre à toutes les vannes de ces gens qui sont sur scène et que j'aime profondément ", il en va tout autrement dans nos proches contrées. Essayer de faire rire une salle aux César revient à tenter de faire prononcer un discours humaniste et bienveillant à un élu de la N-VA. Car l'artiste français est à l'artiste américain ce que Shy'm est à Beyoncé : ça voudrait bien, mais ça peut point. Autant l'artiste américain a le mot " spectacle " en permanence à l'esprit, autant le français, lui, n'a que la phrase " je ne veux pas me donner en spectacle " en tête. En d'autres termes, si l'Américain se voudra généreux de sa présence, tourné vers le spectateur (quitte a être hypocrite, nous sommes bien d'accord) et préparera son éventuel passage sur scène, autant le Français restera avare de bonne humeur complice, tourné vers lui-même et viendra les mains dans la poche, pour bien marquer son indifférence.

En résultent donc deux approches de l'attitude en cérémonie radicalement opposées : le Français improvisé et l'Américain préparé.

Alors, chers amis artistes, fi de vos ego démesurés. Faites semblant d'être contents d'être là. Riez à gorge déployée. Applaudissez à tout rompre. Levez-vous pour un rien (et pas pour quitter la salle, merci). Et par dessus tout, encouragez par vos rires bienveillants le pauvre maître de cérémonie qui regrette autant que vous d'être venu ce soir.

Pardon ? Et si le maître de cérémonie est Antoine de Caunes, on doit quand même rire ? Euh... Passons au point suivant, si vous le voulez bien.

 

2 La terre entière de remercier tu t'abstiendras

 

Le mot le plus prononcé lors d'une cérémonie de remise de prix est bien évidemment le mot " merci ". Le problème, c'est qu'il est souvent utilisé à tort et à travers. Certes, vous êtes très heureux de recevoir un prix, et on vous comprend. Si vous étiez une personne équilibrée, vous n'auriez pas une telle soif pathologique de récompenses et de reconnaissance.

Il n'empêche : évitez de remercier la terre entière. Papa et maman, ça passe encore, le public peut le comprendre et cela vous rendra sympathique. Mais quand vous vous mettez à remercier le troisième assistant caméra, le beau-frère du cousin par alliance de l'ingénieur son ou le gars qui a garé votre voiture durant le tournage, dites-vous bien que vous n'intéressez personne. Voire même que les personnes que vous êtes en train de remercier n'ont pas la télé, ou préfèrent aller au cinéma plutôt que de vous écouter les remercier alors que dans le fond, ils savent pertinemment que la seule personne que vous voudriez remercier, c'est vous-même.

Ah oui : si vous êtes Américain, n'oubliez pas de remercier Dieu. Cela ne vous sera pas d'aucune utilité puisque vous irez quand même en enfer, mais cela fera toujours bien. Évitez de remercier Allah, ça pourrait jeter un froid, surtout en ce moment. Sauf si vous êtes récompensés aux Afghan Awards ou aux Syria Globes, bien entendu.

 

3 Engagé politiquement (mais pas trop quand même) tu t'afficheras

 

Lors de votre discours de remerciement (de préférence à la fin, pour donner une solennité à votre propos), veillez à placer un petit mot faisant référence à une actualité politique ou sociale. Personne n'est dupe, on sait bien que vous êtes par nature une personne foncièrement égocentrique et peu soucieuse du sort d'autrui, mais ça fait toujours bien, genre " J'ai des idées de gauche alors que tout le monde sait que mes économies sont à droite ".

Pour cette année, la tendance sera au Charlie Hebdo. N'hésitez pas à finir votre discours par un " Je suis Charlie ", c'est encore dans l'actualité, et vous serez accueillis par des applaudissements solidaires et mécaniques de gens qui, comme vous, pensent que la liberté d'expression se résume principalement à tourner des films avec Frank Dubosc et Kad Merad.
Évitez toutefois de prendre exemple sur Isabelle Adjani qui avait lu un extrait des " Versets sataniques " de Salman Rushdie en recevant son César pour Camille Claudel. Cela a marché une fois, pas deux. En plus, si vous vous mettez à lire un article de Charlie Hebdo sur scène, les gens vont se rendre compte du contenu du journal, et n'auront plus envie de l'acheter. Ce serait donc contre-productif, et pourrait se retourner au final contre vous.
Faites plutôt preuve d'un peu d'originalité en lisant par exemple le manuel de montage d'une étagère Ikea. Les gens y verront un discours ironique et engagé sur la société de consommation, et une dénonciation fine et intelligente des dérives de la mondialisation. Alors qu'en réalité, vous aurez bêtement lu le manuel de montage d'une étagère Ikea.

 

4 Des rigolos pour les prix ennuyeux tu prendras

 

Si vous êtes l'organisateur d'une cérémonie de remise de prix, vous savez que vous êtes obligés de remettre des prix dont le téléspectateur se contrecarre royalement, puisqu'il n'attend que trois choses : le prix du meilleur acteur, de la meilleure actrice et du meilleur film.
Alors, comment rendre intéressante la remise de prix techniques tels que le César de la meilleure image, l'Oscar du plus gentil monteur barbu, ou le Golden Globes du meilleur " chief executive sound performer from the left to the right designer " ?

Eh bien, rien de plus simple, et la méthode a fait ses preuves depuis des années : pour remettre ces prix, faites appel aux derniers comiques à la mode, capables de vous mettre une ambiance du tonnerre avec des saillies ébouriffantes. On pense évidemment au grand classique du genre, le " Et les nominés pour le meilleur son sont ", qui suscite toujours une poilade généralisée et un tapage sur les cuisses frénétique. On épinglera surtout la différence du traitement du comique entre les cérémonies américaines et françaises. Aux États-Unis, on vous fera venir un Ben Stiller, un Steve Carrell ou un Will Ferrell, et vous aurez un moment de télé vraiment très drôle. En France, on vous fera venir un Kev Adams, une Audrey Lamy ou un type de Canal + dont on ne retient jamais le nom mais qui fait des sketchs où il se déguise en femme (et ça, ça fait toujours rire), et vous aurez... euh... un Kev Adams, une Audrey Lamy ou un type de Canal + dont on ne retient jamais le nom mais qui fait des sketchs où il se déguise en femme (et ça, ça fait toujours rire).

 

5 Un mot d'auteur tu balanceras.

 

Grand incontournable d'une cérémonie, particulièrement prisé aux César ainsi qu'à Cannes : la citation d'artiste. Citer une phrase de Jean-Luc Godard, François Truffaut ou Orson Welles quand vous devez remettre un prix vous donnera l'air intelligent que vous n'avez pas à la base.

Mais attention ! Veillez à prononcer cette phrase en prenant un air concerné, et en faisant un silence à la fin, pour que le public s'imprègne bien de la profondeur contenue dans cette citation.
Si votre citation contient le mot " cinéma ", faites bien attention à appuyer sur le son " a ". On ne dit pas " cinéma ", mais " cinémaaaa ". Pareil pour le " théâââââtre "

Vous pouvez également lever un peu la tête vers le ciel, comme si vous regardiez les gens du premier balcon, alors qu'en réalité vous vous demandez ce que cette citation veut bien vouloir dire. Si tout cela vous semble encore un peu théorique, visionnez n'importe quelle remise de prix faite par Sophie Marceau, et vous aurez toutes les clés. (NB : vous n'êtes pas obligés de dévoiler un de vos seins pour autant. Surtout si vous êtes un homme en smoking)

Parmi les citations les plus célèbres, on retiendra " Le cinéma est à la télévision ce que la télévision est au cinéma " (Jean-Luc Godard), " Le cinéma est un art mineur. Et Dieu sait si je m'y connais en mineures " (Roman Polanski) et " Le cinéma, c'est 35 images par seconde. Non, 39 ! Non, 43 ! Non, 56 ! " (Jacqueline Galand)

Pour l'anecdote, l'utilisation du mot d'auteur dans une cérémonie date de 1963. On la doit à Chaplin, qui lors d'une remise d'un prix pour l'ensemble de sa carrière aux Choucroute Awards de Strasbourg, décida de se citer lui-même en déclarant d'entrée de jeu " Je suis Charlie ". Une preuve supplémentaire, si besoin en était, du génie visionnaire de l'artiste.

 

(à suivre)

 

Christophe Bourdon

 

PS : Aucun remettant de prix n'a été maltraité durant l'écriture de ce billet.