Le comédien Denis Lavant campe un "Céline" hallucinant au cinéma

Démarche claudicante et sourire de sale gosse diabolique, le comédien Denis Lavant incarne le sulfureux Louis-Ferdinand Céline dans le film d'Emmanuel Bourdieu.

C'est le producteur Jacques Kirsner qui a eu l'idée du film, le premier selon lui à aborder le personnage de Céline, "impossible coexistence entre l'abjection absolue et le génie total".

Il fallait pour cela un interprète exceptionnel. Denis Lavant a une déjà longue familiarité avec le personnage: au théâtre, il était hallucinant de vérité dans le personnage du fameux docteur Destouches dans la pièce tirée de la correspondance de Céline, "Faire danser les alligators sur la flûte de Pan".

Très loin du "biopic", le film passionnant d'Emmanuel Bourdieu se concentre sur un épisode méconnu de la vie de Céline: la rencontre improbable entre l'écrivain antisémite et un jeune intellectuel juif américain, en 1948, alors que Céline est en exil au Danemark.

L'écrivain du "Voyage au bout de la nuit" et de nombreux pamphlets antisémites a fui la France, où la justice l'accuse d'avoir collaboré avec les nazis. Il a passé un an dans une prison de Copenhague et vit à présent avec sa femme Lucette reclus dans une petite maison dans les bois.

Milton Hindus, jeune universitaire américain fou amoureux de l'oeuvre de Céline, a fait signer à un aréopage d'intellectuels dont Arthur Miller une pétition qui a compté dans la décision du gouvernement danois de ne pas extrader Céline. L'écrivain lui doit donc beaucoup et sa femme Lucette le met en garde contre ses démons antisémites lorsqu'il invite le jeune homme chez lui.

Mais c'est plus fort que lui: lorsque Hindus débarque avec sa naïveté toute américaine, Céline ne peut s'empêcher de déraper. Milton Hindus va déchanter et écrira un livre sur sa rencontre, "L.-F. Céline tel que je l'ai vu", qui a inspiré le scénario du film.

Antisémitisme viscéral

On suit la rencontre des "deux clowns pour une catastrophe" (sous-titre du film et citation de Céline) depuis l'arrivée du jeune homme, un "paillasson admiratif", selon les mots de l'écrivain, jusqu'à son départ plein d'amertume.

"C'est, pour Hindus, comme un dépucelage", explique Emmanuel Bourdieu à propos d'une scène formidable où le jeune homme, très puritain, découvre les époux plongés tout nus chacun dans sa baignoire de zinc dans le jardin.

Mais le mot vaut aussi pour sa découverte de l'antisémitisme viscéral de l'écrivain et de sa propre identité juive.

Emmanuel Bourdieu a filmé plusieurs semaines en hiver dans une Belgique glaciale dont les tons froids parlent d'exil et de peur: Céline est dans une paranoïa profonde, convaincu qu'il est surveillé, pourchassé.

Le film ne tombe jamais dans le manichéisme, s'attachant au contraire à décrire le personnage sous toutes ses facettes: Céline sait être accueillant, presque paternel, chaleureux et rieur comme aigri, acariâtre et injurieux.

A ses côtés, Géraldine Paillas prête son port de danseuse et sa diction précise à Lucette, la femme de Céline, à la fois clairvoyante et toute dévouée à son mari.

Fasciné, le spectateur assiste aux dérapages du monstre tapi chez Céline: une très belle scène le montre imitant Hindus au milieu des rires dans une danse typique juive, puis la déformant jusqu'à la caricature, esquissant un infâme personnage de juif "Süss" digne de la propagande nazie.

Pour Emmanuel Bourdieu, l'antisémitisme de Céline relève d'une "force pulsionnelle (...) une sorte de démon culturel archaïque. Sur ces sujets-là, Céline ne s'élève pas au-delà de la pensée de café du commerce".

Tout le mérite du film est de pousser le spectateur à s'interroger sur cet antisémitisme maladif, ses ressorts, ses résurgences possibles aujourd'hui.

En contrepoint, des citations fulgurantes de textes de l'écrivain rappellent le génie, indissociable du monstre.