La vie néoréaliste du comte Luchino Visconti

Disparu le 17 mars 1976, il y a 45 ans, le réalisateur italien nous a laissé une (courte) filmographie aux nombreux chefs-d’œuvre comme "Le guépard" et quelques échecs aussi comme "L’étranger" d’après Albert Camus.

Nous étions les Guépards, les Lions… Ceux qui nous remplaceront seront les chacals et des hyènes. Et tous, Guépards, Chacals et Moutons, nous continuerons à nous considérer comme le sel de la Terre.

Tirée du film "Le guépard" de Luchino Visconti, la réplique est culte et lancée, le regard dans le vide, penseur, par Burt Lancaster alias le prince Fabrizio Corbera de Salina. Don Fabrizio est un aristocrate sicilien vieillissant mais lucide sur le changement du monde, sur le basculement de son époque. Voilà un personnage qui pourrait à lui seul résumer la vie et le point de vue artistique du réalisateur italien.

Né le 2 novembre 1906 à Milan, Luchino Visconti di Modrone, comte de Lonate Pozzolo (une petite commune située en Lombardie) est le descendant d’une grande famille de nobles. Son père est duc et sa mère une riche héritière d’un puissant groupe pharmaceutique. Quatrième enfant (sur sept) du couple, Luchino se passionne très jeune pour les chevaux. Plus tard, les acteurs qu’il faisait souffrir sur ses tournages vu son degré d’exigence élevé diront de lui qu’il les dirigeait à la cravache ! Issu d’une famille de mécènes, le futur réalisateur côtoie depuis toujours les stars de la scène. Pourtant sa carrière artistique c’est en France qu’il va la débuter, dans les années 30. Il croise la route de Coco Chanel qui lui présente Jean Renoir. Nommé assistant du réalisateur français, Visconti travaille sur les films "Les bas-fonds" et "Partie de campagne". D’autres rencontres (avec des immigrés italiens, des gauchistes, des intellectuels) vont encore forger son caractère et son militantisme. Revenu en Italie, Visconti ne peut véritablement choisir entre le Théâtre et le Cinéma. Il opère donc sur tous les fronts. D’ailleurs, toute sa vie, il alternera projets sur scène et sur pellicule.

Le Cinéma de Luchino et le Cinéma vu par Visconti se veulent avant tout comme réalistes, proches de ce que vivent les Italiens pendant la Seconde guerre mondiale et les années de misère qui suivent. Cette vision du réel et du quotidien de ces nombreux drames tranche véritablement avec le Cinéma italien de cette époque qu’il juge mièvre. Cette conviction, il se la forge davantage en fréquentant la rédaction du magazine Cinema dont l’un des critiques connus n’est autre que Vittorio Mussolini, le fils du Duce. Avec lui et d’autres réalisateurs comme Roberto Rossellini et Federico Fellini, la renaissance du Cinéma italien ou plutôt le Néoréalisme italien est en route.

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Luchino Visconti et Alain Delon sur le tournage du film "Le guépard" © Titanus Films – Pathé Cinéma

Son premier film, en 1943, "Les amants diaboliques" (adaptation du roman "Le facteur sonne toujours deux fois") donne le ton au néoréalisme. Ce film propose une histoire d’amour obsessionnelle et pose une vive critique du régime fasciste avec en toile de fond un hommage aux films noirs américains. Suivront plus tard, d’autres grands films comme "Senso", "Rocco et ses frères" avec Alain Delon et Annie Girardot (Prix spécial du jury de la Mostra de Venise en 1960), "Le guépard" (Palme d’Or au Festival de Cannes en 1962) et "Mort à Venise" (en 1971), sublime fresque dramatique sur la vieillesse et la Mort rythmée par les compositions de Gustav Malher. Voilà autant de titres et de films qui évoquent ce basculement, ce passage d’une génération à l’autre, cette transition d’une époque vers une autre, la fin d’une civilisation pour un renouveau dont Luchino Visconti a toujours été le premier témoin artistique.

Quand il ne fait pas tourner les plus grands comme Anna Magnani dans "Bellissima" ou Marcello Mastroianni dans "Les nuits blanches", il met en scène Maria Callas ou s’attaque à des classiques comme "La traviata" de Giuseppe Verdi.

Mais le maître italien connaît aussi des échecs. Son adaptation de "L’étranger" d’Albert Camus n’est jamais restée dans les mémoires. La faute à qui, à quoi ? À la veuve de l’auteur français qui aurait empêché Visconti de réaliser le film qu’il avait en tête, dixit l’intéressé.

Mais au-delà de tout cela, l’œuvre de Visconti (courte, 14 films seulement) forme un tout, un instantané de plusieurs heures sur notre monde en perpétuel changement… mais aux drames constants. Le cinéaste décède le 17 mars 1976, il y a 45 ans jour pour jour, à Rome, des suites d’une thrombose alors qu’il venait de terminer deux films dans la douleur ("Violence et Passion" en 1974 et "L’innocent" en 1976).

Pour conclure ce portrait et souligner plus que jamais le Cinéma du comte et du maestro Visconti, citons encore et toujours "Le guépard" :

Nous ne sommes pas aveugles d’esprit… mais des êtres humains, dans un monde en transformation !