"La Jetée", un objet cinématographique intemporel

"La Jetée" : le voyage dans le temps selon Chris Marker
"La Jetée" : le voyage dans le temps selon Chris Marker - © Potemkine

58 ans après sa sortie, le court-métrage de science-fiction de Chris Marker hante encore les esprits avec son hypnotisant récit entre passé, présent et futur.

Les images, fixes et immobiles, se suivent, dessinant un monde qui était, et qui bientôt bientôt ne sera plus. "Ceci est l'histoire d'un homme marqué par une image d'enfance" nous informe le narrateur de “La Jetée”. Cet homme, on l'apprend rapidement, vit dans une autre époque, un futur dans lequel Paris n'est plus qu'une ruine dévastée par la troisième guerre mondiale. Fait prisonnier par d'autres survivants, il est soumis à des expériences qui ont pour but de le projeter dans le passé. Bientôt, le voilà déambulant dans la capitale française à l'air libre, où il rencontre à plusieurs reprises une femme qui le trouble.

Étrange objet cinématographique que ce court-métrage qui stagne le temps mais ne sait pas le retenir. Étrange avant tout par sa forme : tous les plans du film (sauf un) sont immobiles. Décrit comme un “photo-roman” par son réalisateur, Chris Marker, "La Jetée" nous raconte son récit de science-fiction par une succession d'images fixes, accompagnées d'une bande-son inquiétante et d'un narrateur en voix-off - une technique saisissante, d'autant plus qu'elle encore aujourd'hui assez rare. Mais quoi de plus approprié pour un film dans lequel le temps et la mémoire sont à la fois figés et en constant mouvement que cette technique si particulière ? Chaque image semble fixer pour l'éternité un instant qui n'est que trop éphémère. Il s'en dégage une troublante poésie, qui hante l'esprit pour longtemps. Album photo venu d'un futur imaginaire, le court-métrage marque autant par ses clichés d'un passé/présent idyllique que par ses visions apocalyptiques.

Tout en faisant voyager son personnage principal dans le temps, "La Jetée" nous fait voyager à sa façon dans l'histoire du septième art. Par son approche narrative qui recèle quelque chose de primitif, le film semble invoquer des techniques antérieures au cinématographe, lorsque l'association du mouvement et de l'image était encore à ses prémices. Par quelques références assez explicites, le court-métrage renvoie à une autre grande histoire d'amour perdue dans une chronologie troublée, le film d'Alfred Hitchcock "Sueurs Froides", sorti 5 ans plus tôt, qui a servi d'inspiration à Chris Marker. Et par son influence, "La Jetée" a mis involontairement les pieds dans un autre film, 33 ans plus tard : "L'armée des 12 singes", dans lequel Terry Gilliam réimagine le court-métrage français comme un thriller de science-fiction paranoïaque. Le mot "intemporel" est souvent galvaudé pour décrire les grandes œuvres qui ont marqué les esprits, mais dans le cas de "La Jetée", on peut le dire  : le terme est mérité.

 

"La Jetée" est disponible en streaming sur Sooner et dans l'offre Premium d'Auvio. Il a également été édité en Blu-Ray et DVD par Potemkine Films.