L'interview de Yves Hinant et Jean Libon, réalisateurs de "Ni juge, ni soumise"

Ni juge, ni soumise
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Après 5 ans d’absence sur nos petits écrans, l’équipe de " Strip-tease " revient en force, au cinéma, avec Ni juge, ni soumise. Yves Hinant et Jean Libon suivent le parcours d’Anne Gruwez, un juge d’instruction insolite.

L'interview de Yves Hinant et Jean Libon

Yves Hinant, Jean Libon, merci d’être avec nous dans " Tellement Ciné " pour parler de votre film, " Ni juge, ni soumise ". Moi, en tant que journaliste, je me dis c’est formidable parce que vous avez le personnage en or pour tenir sur toute une histoire. On a l’impression qu’avec un personnage pareil, le film se fait tout seul. J’imagine que ce n’est pas aussi facile que ça. C’est quand même plus compliqué ?

Yves Hinant : Jean m’a toujours dit que quand tu vois les larmes, la sueur et les poils de coude dans des films que tu sais qu’il y a un problème. Normalement tu ne dois pas laisser transparaître la difficulté dans les films que tu fais.

J’ai vu le film, je sais, mais expliquez-moi ce qui fait d’Anne Gruwez un personnage si fascinant ?

Yves Hinant : On n’a toujours pas la réponse, en fait.

Jean Libon : Elle existe.

Yves Hinant : Elle existe.

Jean Libon : Elle existe et, dans ce métier, elle est assez formidable. Elle existe. Alors, dans cette période où les réseaux sociaux écrasent les gens parce qu’on ne peut plus rien dire, elle a encore son franc parler. Elle oser exprimer sa pensée. Elle dit ce qu’elle pense. Elle existe vraiment. Forcément, dans le marasme quotidien de tous les gens qu’on rencontre sur une année, on a soudain un personnage existe, qui travaille, qui fonctionne et qui fonctionne bien, qui assume ce qu’elle fait. Ce qui la rend formidable. C’est vrai que dans notre époque, contrairement à la mienne 3 générations auparavant, c’est quelqu’un qui existe. Je dirais que ce n’est peut-être pas un personnage à la mode mais elle existe. Ce qui fait, à nos yeux, un bon personnage.

Yves Hinant : Elle a cette particularité d’être capable d’étonnement. Vraiment. C’est-à-dire qu’elle est capable de sortir un peu de ses rails, de se dire " qu’est-ce que j’ai en face de moi ?". Elle prend beaucoup de temps – j’ai été en repérage longtemps avec d’autres juges aussi – elle est capable, à un moment donné, de s’étonner. Elle a l’humour qui partage, elle n’a pas l’humour moqueur par rapport aux gens. L’humour qu’elle a, c’est pour se rapprocher de l’histoire des gens. Des gens qui sont souvent mal mis, mal pris. Elle doit, pour parvenir à faire son métier, rentrer dans l’histoire des gens. Vraiment. Donc il est vrai que les séquences qu’on a gardées sont, majoritairement, des moments où elle sort de ses habitudes.

 

Elle m’a dit, juste avant l’interview, qu’elle se considérait comme assez représentative de tous les juges d’instruction. Vous êtes d’accord avec ce constat ?

Yves Hinant : Oui. Comme pour toi dans les interviews, ce qui nous plait, quand on fait des films, ce sont les moments qui nous surprennent. Si tu bailles depuis un quart d’heure, c’est parce qu’on n’a peut-être pas la vocation de t’étonner.

Est-ce qu’il a été facile de la convaincre ? Je vous connais de réputation, vous êtes quand même des sérieux cocos : Strip Tease, Tout ça ne nous rendra pas le Congo…

Jean Libon : On a une excellente réputation, excuse-moi.

Yves Hinant : Excellente.

Jean Libon : On a une excellente réputation dans tout le PAF. PAF ou pas, on est les gens les plus honnêtes au monde. Sans ça on croulerait sous les procès, on aurait déjà été exécutés plusieurs fois.

 

C’est bête je pensais que vous étiez Jean Libon de Strip Tease mais j’ai dû me tromper.

Jean Libon : Non, c’est le même.

Yves Hinant : Mais on a des bons contacts avec les gens, contrairement à ce qu’on pense.

Jean Libon : Il y a un fantasme autour de Strip Tease, en disant qu’on se moquait etc… On n’a jamais trahi personne. J’ai dit dès le départ qu’il ne faut jamais trahir les gens, il ne faut jamais rien leur promettre mais il ne faut jamais les trahir. Ce qu’on promet, il faut le tenir. C’est fondamental sinon on n’y arrive pas.

Yves Hinant : Avec Anne, on avait déjà fait 2 films auparavant. Si elle continue, c’est qu’il y a un rapport de confiance qui est établi. Moi je pense que je n’ai jamais filmé des gens qui étaient " demandeurs ". Parce que c’est un peu comme si t’étais chez le marchand de piano ou de tapis. Ils essayent de t’en refourguer. Anne, elle n’était pas demandeuse. A mon étonnement. Une résistance que j’ai trouvé salutaire. Elle n’a pas dit " quelle bonne idée ". Elle a dû réfléchir, ça n’a pas été si simple que prévu.

 

Ça c’est pour le côté Anne, mais il n’y a pas que Anne dans le film, on voit des prévenus, des gens qui passent… Comment ça se passe ?

Yves Hinant : On se demande parfois si la présence – regarde, par exemple ici moi je suis tétanisé, je n’aime pas l’interview, ça m’angoisse, en plus je ne suis pas bon…

 

Jusqu’ici tout va bien.

 

Yves Hinant : C’est le service minimum. Je ne suis pas bon, je le sais et heureusement. Le truc c’est qu’on se demande si, parfois dans le film, notre présence ne change pas le réel. C’est quand même une juge qui doit prendre la décision de savoir si elle va mettre ou non quelqu’un en taule. Si jamais elle fait ça mal, elle peut être déjugée par la Chambre du Conseil une semaine après. Ça veut dire qu’elle perd un peu la face pour la personne qui vient être jugée – puisqu’on a demandé l’autorisation des personnes au préalable. C’est un peu une garantie qu’on ne va pas lui sortir le bottin ou la paire de baffes. Et, aussi, qu’elle sera bien jugée. Et je pense qu’ils sont concentrés sur leur avenir. Et ce qu’on fait, nous, c’est un film avec les codes de Strip Tease établis de façon particulière. Une écriture qui existe et préexiste, et qui rend compte d’une société qui va vers le mur.

Dans quelle mesure votre caméra, placée dans un bureau, à côté des gens peut changer la réalité que vous voulez montrer ?

Jean Libon : Parce que la réalité est plus forte. C’est que ces types qui sont dans son bureau, ils se demandent s’ils vont valser en taule ou pas. Il y a 3 zozos devant la juge et ils s’en foutent parce qu’à ce moment-là, ils ne veulent juste pas aller en prison. S’ils avaient été chez leur coiffeuse habituelle, se faire leurs boucles, ce serait différent. Ils commenceraient à jouer en disant " qu’est-ce que vous faites là avec votre micro, votre caméra ? Est-ce que je suis bien coiffé ? " Parce qu’on s’en fout d’être chez le coiffeur. Ici, c’est différent parce que l’enjeu est important. Imagine-toi chez le juge d’instruction avec moi en train de filmer, tu risques d’aller en prison… tu t’en fous de moi. Le principe de Strip Tease, c’est que les gens filmés vivent une situation qui est plus forte que la présence de la caméra. C’est ultra simple. En fait, Strip Tease c’est une émission de paresseux.

 

Je suis bien d’accord. On rêve de sujets comme ça.

Yves Hinant : Par exemple ici, je le vois lui, je le vois lui, je te vois toi. C’est super inquiétant, je ne suis absolument pas à l’aise. Par contre si tu es en train de négocier ton crédit ou ouvrir la lettre de testament de ton notaire avec ton frère, ta sœur et le notaire, tu seras tellement intéressé de savoir si tu empoches les 10 baraques que tu vas être concentré par cette fameuse ouverture de lettre. Un cameraman ne regarde jamais les gens. Je vois son visage, normalement il est derrière sa caméra, là il est au-dessus, et lui me regarde, donc ça m’inquiète. Si la situation est beaucoup plus forte que la présence d’une équipe, ça marche.

 

Vous venez de dire, Jean, que c’est le travail le plus facile de faire un Strip Tease. Ce n’est pas si vrai parce que, même si je comprends ce que vous voulez dire, il faut quand même parvenir à se faire oublier. Et se faire oublier, ça prend du temps.

Yves Hinant : Se faire oublier c’est être hors de la pièce. Pendant la majorité des séquences, je ne suis pas dans la pièce. Se faire oublier, c’est facile. Je l’expliquais à Jean, moi je suis plus un régisseur ou bien un serrurier. Quand tu ouvres la porte, c’est des négociations. C’est parfois difficile de faire comprendre à ta Chaîne ce je rêverais de faire. On fait un film sur les tueurs du Brabant, avec Jean et Manu Riche, ça nous a pris 3 ans. C’est normal de prendre 3 ans : revoir les personnes, leur demander, les user, et puis d’avoir un accord. C’est quelque chose qui m’intéresse ça, c’est d’accéder à des lieux. On aimerait bien faire film sur les psychanalystes, et bien, c’est encore ouvrir des portes. Après, ce que j’aime assez bien, c’est le réalisateur interchangeable. Par exemple, si j’avais eu un empêchement, je me suis cassé le pied, on te demande de me remplacer au pied levé. Toi qui t’es présenté chez Jean, tu aurais été avec Jean filmer la juge. Tu feras ça à la limite mieux que moi. Parce que le décor est posé. Le problème c’est de rentrer… tu vois c’est un peu la colle, la scie, la visseuse et la disqueuse : c’est essayer de faire rentrer ça dans un moule. Quand tu es avec une situation qui te dépasse, il y a des moments où on se dit " mais qu’est-ce qui arrive ?", le réel étant tellement fort quand on s’y attache. Imagine, tu as ½ h pour faire ton truc, peut-être que quand tu vas sortir de là, tu te diras : " merde j’aurais dû lui poser ça… ". Le temps fait, qu’à un moment donné, tout se pose et tout se dit.

Là vous avez eu combien de temps ? A partir du moment où vous décidez de ce sujet et la fin du tournage, c’est combien de temps ?

Jean Libon : Le gros morceau a été, en fait, les autorisations pour filmer. Et c’est Yves qui s’y est collé. Parce qu’il y a la juge mais il y a aussi toute la hiérarchie. Ça a pris 2 ans, 2 ans ½. A partir du moment où on a fait les premiers tests, comme il n’y a pas d’écriture, Bertrand Faivre (le producteur) m’a demandé de faire un teaser pour présenter ça aux financiers. Ce qu’on a fait au printemps 2013.

Yves Hinant : Par exemple, tu écris des choses, tu peux imaginer et j’ai des camarades de jeu qui font ça sublimement bien. Leur note d’intention, tu la lis et c’est incroyable. Nous, on s’est dit que de toute façon on allait être recalé. Plutôt que d’en écrire un, on a fait un trailer : 15 minutes de rushs montés en disant ça pourrait ressembler à un début de film.

Jean Libon : On s’y est mis en 2014, donc ça fait 3 ans de tournage. On ne tourne pas tous les jours. En fait, la juge a, grosso modo, 20 jours de garde par an. On tourne ses jours de garde. Je crois qu’on a tourné 80 jours, mais 70 jours efficaces parce qu’il y a des jours où il ne s’est rien passé. Puis on a monté. En fait, c’est simple.

Yves Hinant : C’est facile aussi parce que ce personnage à ma droite (Jean Libon) est un monstre. C’est une pourriture de première. En plus c’est vrai, il le sait, il n’a aucune pitié. Parce qu’il voyait les rushes, et disait " c’est tellement dur, 4 heures de discussion ". Et en fait, c’est assez délicieux, parce que c’est quelqu’un qui peut te dire c’est de la merde, et quelque part tu le sais aussi. Jean, mettre des gants, ce n’est pas son truc, mais c’est quelqu’un qui a envie… c’est une espèce de personnage, c’est plus qu’un producteur, c’est quelqu’un qui parvient à faire accoucher les choses. C’est énervant, tu te bagarres parfois…

Jean Libon : Comme j’ai toujours raison…

 

Dans quelle mesure le fait que celui-ci sort au cinéma change votre travail, ou ne l’a pas changé.

Jean Libon : Pour moi il n’a pas changé. C’est vrai qu’il y a eu, au départ, des problèmes d’autorisations, ça a pris du temps. Mais pour moi c’est aussi simple que de faire le moindre sujet de 13 minutes de Strip Tease. J’y ai investi autant de temps. Pour moi, la méthode est identiquement la même. Parce que je trouve que la méthode est bonne, une méthode de paresseux, donc c’est facile. C’est un peu une voie royale. Ce n’est pas très compliqué. En fait les merdes c’est plutôt lui qui s’y confronte.

Yves Hinant : Ce qui était bien et chouette dans Strip Tease et Tout ça, c’est qu’en fait tu pouvais te casser la gueule même si t’avais préparé un truc pendant 2, 3 ans. Il y avait toujours tes camarades de jeu qui parvenaient à te sauver la mise parce que, peut-être, tu mettais ton film à la poubelle même si tu avais bien travaillé. Ce n’est pas la sueur et les larmes qui faisaient un film formidable… Par exemple, " Bye bye Belgium " apporte de l’énergie, du renouveau (moi j’y ai pas participé du tout) mais tu te dis qu’il y a des gens qui sont en train de te surprendre, qui viennent à ta gauche, à ta droite, et qu’il se passait en France et en Belgique un truc assez formidable. Il faut reconnaitre qu’il y a un petit peu d’effort même si c’est des grands paresseux. Mais si ça ne marche pas, essaye encore autre chose. Je suis assez séduit par le concept de Strip Tease surtout pour des jeunes réalisateurs… Moi je n’ai pas fait d’école de réalisation, je suis juste journaliste… Ça se voit d’ailleurs…

Jean Libon : Tu imagines ?

 

J’imagine très bien.

 

Yves Hinant : Il y avait ce côté d’équipe qui parvenait à te pousser.

Et ici le côté cinéma…

Yves Hinant : Ça aurait été chouette d’avoir peut-être 2, 3 projets en commun, en prendre un pour le cinéma et choisir. Ici, il ne fallait pas se casser la gueule. Et je pense que dans celui-ci on est parvenu à ne pas se casser la gueule.

 

Fidèles à votre tradition, que ce soit Strip Tease ou Tout ça, il n’y a évidemment pas de commentaires dans le film, est-ce qu’on peut dégager quand même un message ? Qu’est-ce que vous avez voulu dire peut-être de la justice.

Jean Libon : Rien.

Yves Hinant : Surtout rien.

Jean Libon : Surtout pas.

Yves Hinant : L’intention ?

Jean Libon : J’ai pas d’intention.

Yves Hinant : La note d’auteur ?

Jean Libon : Quelle note d’auteur ? Je n’ai jamais de message sur rien. Je déteste d’ailleurs les gens à message, je déteste les bouquins à message, je déteste les films à message, je déteste les documentaires à message. C’est les plus chiants du monde. C’est pour ça que les documentaires dans le monde entier ne marchent jamais, parce qu’il y a des messages. Les messages, les gens s’en tapent complètement, donc je n’ai pas de message, si tu trouves un message, c’est pour toi, garde le pour toi. Il sera peut-être différent. Vous êtes trois, il sera peut-être différent pour tous les trois. Tant mieux. Si vous n’êtes pas d’accord tapez-vous sur la gueule après.

 

Et on se retrouve devant la juge alors.

Jean Libon : Par exemple, oui.

Yves Hinant : Il faut bien se taper dessus alors ! Parce qu’avant de passer devant la juge, il faudra y aller avec la fourchette et le couteau à pain.

 

Qu’avez-vous voulu dire au-delà du jeu de mot par ni juge, ni soumise ? Elle est quand même juge, alors pourquoi ni juge ? Elle est juge.

Yves Hinant : C’est une copine Léa qui a sorti ça à une discussion…

Jean Libon : Bien arrosée. Où on cherchait un titre.

Yves Hinant : Ça nous a fait rire et le distributeur en France a trouvé ça génial…

Jean Libon : Il a trouvé ça bon et c’est parti comme ça. Personnellement, je préfère le titre anglais, " So help me God ". Tu imagines bien qu’un titre anglais qui sort en France, personne n’ira le voir. Il fallait un titre en français. Donc " Ni juge, ni soumise " ça fait référence à " Ni pute, ni soumise " naturellement, mais enfin dans le film, peut-être est-elle plus qu’une simple juge. C’est du marketing.