L'interview de Nabil Ayouch pour "Much Loved"

Nabil Ayouch
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Nabil Ayouch - © YOHAN BONNET - AFP

Le film qui sort en salles cette semaine, a été interdit au Maroc, parce qu'il parle d'un sujet tabou, la prostitution, une interdiction exacerbée par la présentation du film à Quinzaine des réalisateurs à Cannes, en mai 2015.

Cathy Immelen a rencontré le réalisateur Nabil Ayouch, qui lui parle du sujet de son film, et du travail avec ses actrices. Parmi elles, Loubna Abidar a reçu le prix d'interprétation féminine, le Bayard d'or de la meilleure comédienne au FIFF 2015.

Cathy Immelen : Vous êtes de passage à Namur pour nous présenter votre nouveau film, " Much Loved ". On s’était rencontré il y a quelques années à l’occasion de la sortie des " Chevaux de Dieu ", il était question du terrorisme, ici de la prostitution, alors est-ce que vous êtes un cinéaste qui ne s’intéresse qu’aux sujets tabous et est-ce que vous avez envie de faire parler de vous à travers les thèmes que vous abordez ?

Nabil Ayouch : Je ne m’intéresse pas qu’aux sujets tabous, je m’intéresse à des sujets qui m’interpellent, à des sujets qui me font vibrer, à des gens aussi, souvent des marginaux, des gens qui vivent en bordure, qu’on n’a pas forcément envie d’entendre ni de voir, ce qui est le cas de ces femmes dans " Much Loved ", et j’aime l’idée de, parce qu’ils me touchent, parce qu’ils m’émeuvent, de pouvoir leur donner la parole.

Justement à propos de ce film-ci, je me demandais tout simplement, est-ce que c’est la rencontre avec une prostituée de Marrakech ou l’envie de découvrir ce milieu qui était… est-ce que vous aviez rencontré un personnage clé ou est-ce que vous avez décidé de partir à la rencontre…

Nabil Ayouch : La prostitution est un sujet qui m’a toujours interpellé dans le sens où ces femmes pour moi représentaient une sorte de mystère par la force, le courage, la bravoure qu’elles déploient, et du coup, elles ont hanté certains de mes films comme " Ali Zaoua " où la mère d’un des protagonistes est prostituée, c’est la raison pour laquelle d’ailleurs il quitte le foyer familial et se retrouve dans la rue, ou " Les chevaux de Dieu " où c’est à peu près la même chose quelques années plus tard. Mais j’ai tourné autour, je ne sais pas si je n’osais pas l’aborder frontalement parce qu’il me faisait peur ou pour quelle autre raison, jusqu’à ce que je décide de rencontrer des prostituées. Ça s’est passé à Marrakech, quatre femmes que m’a présentées mon directeur de casting et qui ont accepté de se livrer, qui ont accepté de vider leur cœur. Je pensais au début que ça allait être beaucoup plus dur que ça d’en rencontrer et que ça allait être aussi encore plus dur qu’elles s’ouvrent, et puis finalement non, je me suis rendu compte en les voyant à quel point elles avaient… elles ressentaient ce désir et même peut-être cette nécessité de dire leurs vérités, de dire ce qu’elles avaient à l’intérieur gardé peut-être un petit peu trop longtemps et c’est cette rencontre véritablement qui a tout déclenché chez moi.

On ne s’en rend pas compte parce qu’ici, il y a régulièrement des reportages à la télévision, des films, enfin je veux dire on croise des prostituées, ce n’est pas un sujet tabou du tout, au Maroc c’est très, très différent.

Nabil Ayouch : Oui. Je crois que chaque société a ses tabous. Au Maroc, on parle paradoxalement de la prostitution beaucoup dans les foyers, les gens évidemment savent que c’est là autour de nous, il y a même des articles dans la presse depuis de nombreuses années, mais l’incarnation au cinéma avec des vraies images et de manière aussi réaliste, aussi frontale, évidemment prend la forme d’un tabou, en tout cas d’une manière d’aborder un sujet qui a pu déranger évidemment beaucoup de monde.

Et donc votre film ne peut pas être montré au Maroc, ça doit vous faire mal au cœur, j’imagine que c’est très frustrant.

Nabil Ayouch : Ah oui c’est terrible pour un créateur d’être coupé de son public naturel. J’habite au Maroc, je fais des films sur un pays, une société qui me fait vibrer, qui m’inspire, ce qui est le cas de la société marocaine, et en l’occurrence dans " Much Loved ", je parle d’une réalité marocaine. Donc le fait de ne pas pouvoir montrer ce film au public marocain, pour moi c’est une peine oui.

Est-ce qu’il circule sous le manteau ? Est-ce que des gens se passent des copies ?

Nabil Ayouch : Alors malheureusement, il circule sous le manteau mais sous des formes qui ne sont pas la forme réelle du film parce qu’il y a eu des images qui ont été piratées, balancées dans tous les sens, remontées également un peu n’importe comment et on a voulu faire croire aussi pour nuire au film, il faut bien le dire, que c’était ça " Much Loved " alors que le film, le vrai film dans sa version aboutie lui ne circule pas encore et n’a pu être vu par les Marocaines et les Marocains.

Est-ce que c’est symptomatique d’un malaise du Maroc par rapport à la sexualité ? Parce que je me souviens que dans " Les Chevaux des Dieux ", on avait beaucoup évoqué ce thème, que cette frustration faisait qu’elle retombait en violence. Alors, qu’est-ce que la prostitution marocaine veut dire sur le pays ?

Nabil Ayouch : Oui, la prostitution évidemment est à mettre en perspective sur un plan beaucoup plus large, qui concerne l’incarnation du sexe à l’écran, l’éducation sexuelle ou l’absence d’éducation sexuelle en l’occurrence, et la frustration que ça peut engendrer derrière. Et de cette frustration nait un rôle majeur, prépondérant, qui est incarné par ces femmes dans la société marocaine, elles répondent à cette frustration, à ces attentes des hommes, tout type d’homme, et puis l’autre rôle majeur qu’elles jouent, véritablement de pilier, c’est vis-à-vis de la famille. C’est des familles qui vivent, pour beaucoup, grâce à elles, grâce à leur travail, et en même temps qui les nient, qui ne leur reconnaissent pas ce rôle. Et c’est véritablement de ces sujets-là dont j’avais envie de parler dans le film. Il y a dans " Much Loved " évidemment, parce que ce sont des travailleuses du sexe, il y a évidemment des scènes qui incarnent, qui représentent le sexe à l’écran mais finalement pas tant que ça, il y a aussi cette dimension qui me semble très forte, importante en tout cas, de pénétrer de manière presque anthropologique cette société et de voir le lien aux hommes et le lien à la famille et de voir de quelle façon tout ça tourne, fonctionne.

J’ai envie de pouvoir continuer à parler de ce qui m’inspire et de ce qui me révolte, de ce qui me choque, ou de ce qu’il me semble important de mettre en débat, en discussion, parce que je crois que ça sert aussi à ça le cinéma

Vous nous montrez aussi une ville de Marrakech qu’on connaît peu et qu’on ne voit jamais, nous, en tant qu’éventuels touristes. C’est un visage que vous aviez envie de montrer ou pour vous c’est la réalité marocaine, point ?

Nabil Ayouch : La ville de Marrakech elle prend plusieurs visages. Il y a celui que tous les touristes lambda connaissent quand ils viennent passer quelques vacances dans les grands hôtels, au bord de la piscine, ou qui vont sur la Place Jemaa el-Fna, et puis il y a l’autre facette, le Marrakech un peu plus sombre, le Marrakech un peu plus dur aussi, celui qui sait donner, donner à manger, donner des clients, donner des opportunités mais celui qui prend aussi beaucoup, qui est très vampirisateur, parce que c’est une ville qui prend beaucoup, et j’avais envie de l’incarner dans le film un peu comme un cinquième personnage. En tout cas pour moi c’est un personnage en soi, qu’on pénètre, qu’on traverse, emmené par cet autre beau personnage qu’est Saïd, le chauffeur de taxi, à travers ces voyages, qui prennent des formes un peu différentes, le premier un petit peu plus ésotérique et plus intérieur, et puis des voyages un peu plus narratifs aussi où on voit, on essaie de décrypter Marrakech.

Est-ce qu’un film comme celui-là est difficile à monter, à la fois financièrement mais aussi à fabriquer ? Est-ce que les techniciens ont bien voulu travailler sans problème, les comédiennes aussi, dans les deux sens je veux dire, financier et logistique ?

Nabil Ayouch : D’un point de vue financier je veux dire ça n’a pas été si compliqué que ça à monter dans le sens où il a été autofinancé, le film. J’ai essayé d’avoir de l’argent du Centre du Cinéma marocain à deux reprises, on n’en a pas eux, et ensuite j’avais le choix entre me dire je prends 1 an ½, 2 ans et je vais faire le tour des guichets en Europe et je fais probablement un autre film, ou alors j’y vais maintenant, tout de suite, avec beaucoup de cœur et assez peu de moyens mais en tout cas une foi et une croyance réelles. Et comme il y avait une forme de momentum pour faire ce film, je le sentais bien parce que les filles étaient prêtes et je savais que je pouvais les perdre à n’importe quel moment, eh bien j’ai décidé d’y aller avec deux autres coproducteurs qui ont eux aussi mouillé leur chemise et qui ont mis des fonds propres. Et par la suite, on a eu la chance d’être sélectionné au Festival de Cannes, d’avoir des aides à la finition de la Région Ile de France, de l’Aide au Cinéma du Monde, du CNC, ce qui nous a permis de terminer le film. Alors évidemment, dans une configuration comme celle-là, il faut des gens qui y croient, qui croient au projet, parce qu’ils ne sont pas bien payés, parce qu’on travaille beaucoup, parce qu’il faut être là tout le temps, en plus c’est un film sur lequel j’avais envie qu’on soit toujours un petit peu en tension parce que le sujet demandait ça et puis parce que vraiment j’avais envie d’avoir une certaine forme de liberté et d’offrir aux filles, aux actrices, cette liberté également de pouvoir être là quand il faut, de manière extrêmement souple, sans avoir toute la pesanteur du cinéma. Et du coup, ben pour ça, j’ai essayé de trouver à la fois devant la caméra et derrière la caméra, des gens qui savaient pourquoi on racontait ce film, qui se le sont d’une certaine manière d’ailleurs un petit peu approprié, et en tout cas qui ont mis une foi absolument incommensurable, et qui m’ont donné beaucoup, beaucoup de courage. Et ça je crois que je ne l’oublierai jamais. Parmi eux d’ailleurs, des techniciens, il y a des techniciens belges.

Oui ?

Nabil Ayouch : Oui, la chef opérateur du film, Virginie Surdej. C’est la première fois que je travaillais avec une femme à la caméra. Evidemment par choix, par volonté mais également parce que Virginie a beaucoup de talent, je le précise. Emilie Flamand, la scripte, et Damien Keyeux, le monteur. Ils sont belges tous les trois. Et ils ont apporté énormément au film.

Et vos comédiennes, comment est-ce que vous les avez trouvées, convaincues, comment est-ce que vous les avez dirigées, comment s’est passé le travail avec elles ?

Nabil Ayouch : Alors avant de faire le film j’ai eu besoin de me nourrir, un petit peu comme sur mes films précédents, "Ali Zaoua ", " Les Chevaux de Dieu ", " My Land ", j’ai besoin de passer par une période où je bois et j’emmagasine des sons, des images, j’essaie de construire quelque chose petit à petit et de me laisser remplir. Et pendant 1 an ½, j’ai rencontré 200 ou 300 filles, je ne sais plus combien, prostituées, en tout cas qui venant d’un milieu différent, de villes, de régions différentes du Maroc, ben m’ont parlé, de ce qu’elles sont, de leur vie, comment elles en sont arrivées là, de leurs peines, de leurs souffrances, de leurs joies aussi, et de leurs espoirs. Et petit à petit, voilà, le film a commencé, l’idée du film a commencé à se construire pendant ces rencontres. Et j’ai voulu élargir ces rencontres à des gens de la nuit, qui n’étaient pas forcément des prostituées, qui pouvaient baigner dans ce milieu-là, c’est le cas des comédiennes par exemple, parce qu’elles ont des copines, des cousines dans leur quartier où elles ont grandi, de travestis, de videurs de boîtes de nuit, de chauffeurs de taxi, enfin voilà, c’est toute cette faune que j’ai rencontrée et parmi laquelle je suis tombé un jour sur quatre filles qui sont quatre filles absolument incroyables, remarquables, que vous voyez dans le film.

Est-ce qu’il y avait de l’improvisation ou tout était dirigé ? Parce que parfois, on a vraiment l’impression de lever un petit coin d’un rideau d’une chambre, d’un gynécée et d’être au cœur avec elle, de leur vie, quoi.

Nabil Ayouch : Ben, ce qui est sûr c’est que j’avais envie de cette vérité, j’avais envie de faire un film où la parole se libère, qu’il y ait une forme de désinhibition, j’avais envie de cette forme d’ultra naturalisme aussi, j’avais envie d’aller filmer les mots, les visages très, très près, d’aller chercher les détails qui racontent et j’avais envie de leur donner, de libérer de l’espace, aux comédiennes. J’ai écrit un scénario, j’ai très écrit un scénario, peut-être un peu trop parce que quand je suis arrivé devant elles et qu’elles ont lu les dialogues, elles m’ont dit : " Nabil, c’est super ce que tu as écrit mais ce n’est pas comme ça qu’elles parlent. On va te proposer une manière de parler qui tu verras sera plus vraie ". Du coup je leur ai dit oui, allez-y et ce qu’elles m’ont offert était en effet, en arabe " de la rue ", en tout cas c’est des paroles qui sont très, très près de la manière dont parlent ces filles dans la réalité. Et comme on a fait tout un travail en amont avant le film avec mes quatre actrices, qui est un travail beaucoup de corps, d’attitudes, de gestuelle, et puis un travail aussi pour les aider à rechercher des émotions à l’intérieur d’elles, à construire un personnage, à savoir qui est ce personnage, à se regarder différemment, peut-être à s’aimer un peu plus aussi, elles ont du coup pris possession du personnage et se sont senties très à l’aise sur le plateau pour pouvoir parler, pour pouvoir du coup mettre en bouche certains mots de manière extrêmement naturelle, et moi, et l’équipe, et les caméras, être un peu aussi au service et à l’écoute de ça.

Vu de chez nous, on a beaucoup parlé de votre film, de la polémique, on a même parlé des menaces de mort pour vous et votre actrice principale, c’est quelque chose qui nous semble pas croyable quasiment ici parce que quand on voit ce qui sort chez nous il y a quand même des thèmes un peu plus tabou mais réellement vous avez reçu des menaces de mort, vous continuez à vivre au Maroc mais vous vous savez menacé ?

Nabil Ayouch : On est passé par des moments pas faciles, oui. Après le Festival de Cannes où il y a eu une campagne assez hystérique, qu’encore aujourd’hui on n’a toujours pas comprise parce que c’est quatre extraits qui ont été piratés, balancés sur Internet qui pour moi n’avaient rien de très corrosif mais ça a déclenché des réactions complètement folles à notre encontre, les actrices et moi-même, et en rentrant de Cannes effectivement, eh bien ça n’a fait que monter, monter, avec l’interdiction du film au Maroc évidemment qui a contribué à le diaboliser un peu plus. Donc oui, il y a un moment où on s’est senti en danger, j’ai préféré les mettre en sécurité dans un appartement, toutes les quatre, et avec un système de gardes du corps. Voilà donc, ça a duré quelques semaines. Heureusement après les choses sont redescendues, ça va mieux aujourd’hui, bien mieux, mais oui on a reçu pas mal de menaces de mort.

Mais c’était la nudité ou bien le sujet en lui-même ?

Nabil Ayouch : C’est très difficile à dire. Vous savez quand il y a un mouvement comme ça, collectif, pour partie provoqué, pour partie instinctif, de gens qui déversent autant de haine comme ça sans qu’on comprenne véritablement pourquoi, d’où ça vient, de se mettre à leur place et d’essayer de comprendre pourquoi ils en arrivent là, d’abord j’en n’ai pas envie, ça ne m’intéresse pas, je m’y refuse et puis en plus ce serait très compliqué de démonter des mécanismes qui font que qu’est-ce qui fait réagir comme ça, est-ce que c’est la nudité, est-ce que c’est le sujet, est-ce que c’est la manière dont ces femmes sont présentées, un peu comme des guerrières, comme des Amazones, et pas du tout comme des pauvres filles, des victimes, peut-être que là ce serait mieux passé si ça avait été le cas, je ne sais pas. Mais toujours est-il que c’est assez effrayant de voir à quel point ça peut générer des choses parfois faire bouger les choses que vous ne soupçonniez pas du tout et pourtant tellement essentielles à porter, et à porter dans le débat public, parce qu’au Maroc aussi il y a beaucoup de gens qui ont envie de parler de ce sujet, qui ont défendu le film à l’époque de la polémique, et ça il faut le dire aussi parce que c’est important, qui refusaient qu’en leur nom un film soit censuré sans être vu. Donc, ça a quelque part malgré tout eu un impact positif, c’est d’amorcer le début de ce débat public, et aujourd’hui je suis heureux de voir que des gens petit à petit en France, des Marocaines, des Marocains voient le film, bientôt ça va être le cas aussi en Belgique, et que ce qu’ils nous disent est très beau à entendre, ils disent que ce n’est pas du tout ce qu’on leur avait dit, que c’est un film tendre, que c’est un film plein d’humanité, on voit ces femmes qui sont belles, qui sont drôles, on voit leur cœur s’exprimer et que du coup ils sont extrêmement touchés par le film. Et c’est ça " Much Loved ".

Est-ce que vous allez continuer dans cette veine-là ? Vous êtes déjà en train de penser au prochain sujet ? Parce qu’on sent vraiment que mettre, comme vous le dites, le débat dans l’espace public, on sent que le cinéma ce n’est pas que de l’art, entre guillemets, pour vous. Il y a une mission, ou une envie de faire parler, de faire bouger les choses peut-être.

Nabil Ayouch : J’ai envie de pouvoir continuer à parler de ce qui m’inspire et de ce qui me révolte, de ce qui me choque, ou de ce qu’il me semble important de mettre en débat, en discussion, parce que je crois que ça sert aussi à ça le cinéma. C’est un très beau véhicule et il peut provoquer parfois des émotions, ou des consciences. Et dans les deux cas, je trouve que si il sait trouver sa place au sein d’une société, même si elle est en construction et qu’il y a des forces qui s’affrontent parfois de manière un peu désordonnée, ben le cinéma doit pouvoir aussi jouer ce rôle.