L'interview de Louise Bourgoin pour son rôle très physique dans "Je suis un soldat"

Louise Bourgoin, dans "Je suis un soldat"
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Louise Bourgoin, dans "Je suis un soldat" - © Christophe Brachet - Mon Voisin Productions

Cathy Immelen a rencontré Louise Bourgoin, tête d’affiche de " Je suis un soldat " qui sort en salles ce mercredi 25 novembre. L’interview intégrale.

Vous êtes allée sur la Croisette défendre un premier film, très, très fort, et j’ai l’impression que les Frères Dardenne ne le renieraient pas, "Je suis un soldat", c’est une petit peu "Rosetta au milieu des chiens" ?

Louise Bourgoin : Je n'ai pas vu "Rosetta ". Mais dans le style hyper réaliste, c’est une des références du réalisateur Laurent Larivière, c’est vrai.

Quand vous avez démarré votre carrière de comédienne, on s’est dit : "Louise elle est belle, glamour, elle dégage quelque chose de sexy..." Et puis, ces dernières années, votre carrière a pris un tour vraiment intéressant. Vous n’allez pas du tout dans la facilité, vous ne choisissez pas des rôles forcément grand public. Qu'est-ce qui vous a attiré dans ce film-ci ?

Louise Bourgoin : D’abord, c’est la première fois qu’on écrit un film pour moi. C’est non négligeable. Jusqu’ici j’ai très souvent remplacé des actrices ou passé des castings, ou fait des essais comme toutes les autres actrices. Mais ici, il y a beaucoup de moi.

J'ai rencontré Laurent Larivière il y a quelques années, on a travaillé ensemble plusieurs fois au théâtre et aussi pour une performance à Beaubourg. On a beaucoup discuté et mon parcours se rapproche beaucoup du sien. On vient du même milieu social, et on s’est tous les deux interdits de faire certaines choses. On avait le sentiment de ne pas appartenir à la bonne famille, de ne pas venir du bon milieu, il n’a jamais osé tenter le coup, et moi je n’ai jamais pris de cours de théâtre. J’avais le sentiment d’être une sorte d’imposture, d’être illégitime.

Et au final, ça a donné ce premier script que j’ai trouvé magnifique et je l'’ai présenté à mon agent. Pour la première fois je suis venue avec un projet venant de moi en disant : "je veux faire ce film" et apparemment on ne s’est pas trompé puisqu’il a été sélectionné à Cannes. C’est formidable !

Mais ce n’est pas le genre de rôle dans lequel le public pouvait vous imaginer : Vous êtes en bottes, en salopette, vous êtes très dure, il y a une violence contenue. Est-ce que ça, c’est vraiment ce que vous avez envie de faire et ce qui vous attire pour le futur ?

Louise Bourgoin : Mon personnage, Sandrine, est dure parce qu’elle vient d’un milieu très précaire, où on est obligé de compter chaque sou, de faire très attention aux dépenses. C’est une vie très rude, très ascétique, et donc, ça endurcit. C’est quelqu’un qui finalement a du mal à s’ouvrir. Ensuite, j’aime aller vraiment vers des terrains où on ne m’attend pas, des univers plus sombres et plus âpres que ce que j’ai pu faire jusqu’ici. Pour varier les plaisirs. C’était aussi mon idée d’épurer mon style physique, de couper mes cheveux, de porter des vêtements plus informes, d’éliminer un peu tous les codes du féminin, de l’ultra féminin. Et la longueur de cheveux, je m’en suis aperçue assez tard, c’est une sorte d’artifice quand même très connoté "grande séductrice". Porter des cheveux longs, c’est un peu comme jeter un filet sur une proie. C’est tentaculaire et ça n’avait rien à faire là dans le sujet.

Même dans votre manière de marcher et de vous tenir, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose de plus terrien. C’est un rôle physique, en fait.

Louise Bourgoin : J’ai toujours été très terrienne. J’imagine que vous dites ça parce qu’il y a beaucoup de choses pratiques ; porter des caisses, manipulation les chiens etc… et ça, ça aide beaucoup à débrancher, à se laisser voler, à arrêter de tout intellectualiser. Trop souvent au début de ma minuscule carrière, il y a seulement 5 ans, par crainte de ne pas donner ce qui était demandé j’ai beaucoup pronostiqué ce qui allait arriver, en établissant des plans, en prévoyant un peu trop. Ca me crispait peut-être un peu, ça m’empêchait d’être dans une disponibilité et d’accepter le "vol" du metteur en scène.

Vous avez l’impression que Laurent Larivière vous a volé des choses ?

Louise Bourgoin : Ben, je lui ai permis de me voler. Je n’ai pas fermé à clé. C’est un vol organisé. Depuis quelques années, peut-être depuis "Un beau dimanche" de Nicola Garcia et "Tirez la langue, mademoiselle" d’Axelle Ropert, ou "Les chevaliers blancs" de Joachim Lafosse qui sort bientôt, j’essaye de m’effacer au maximum pour laisser apparaître le personnage. J’essaye d’épurer, d’arrêter d’être volontaire en fait, d’être plus passive. J’essaye de ne pas avoir peur de ne rien donner puisque ça donne quand même quelque chose. Voilà, j’essaye de faire un peu plus confiance aux pouvoirs du cinéma et de l’image en elle-même. C’est un parcours… ça n’a l’air de rien" mais en fait" ce n’était pas si évident pour moi.

D’où vous vient cette envie de changement ? C’est en vous voyant à l’écran ?

Louise Bourgoin : Oui. Au fil des années, on apprend de ses erreurs, on analyse, on se rend compte que certaines scènes sont tellement fortes et certains mots tellement forts que, finalement, il faut surtout ne rien jouer parce qu’ils jouent pour nous très fort. Avant j’étais un peu bonne élève et donc, j’avais besoin de beaucoup expliquer que j’avais bien compris ce qui se jouait. Or c’est inutile, il faut déléguer en fait. Il faut faire confiance à la force du cinéma. J’ai découvert ça assez tard parce que je viens plutôt des Beaux-Arts, du monde de l’art contemporain.

Qu’est-ce que ça vous a fait quand vous vous êtes vue dans le film de Laurent ? Vous vous êtes dit : "Là, j’approche la justesse que je recherche" ?

Louise Bourgoin : Oui. J’avoue que ça m’a pas mal bouleversée parce qu’il y a beaucoup de moi dans ce film dans le caractère de Sandrine. Et puis, j’ai aimé le fait d’être filmée sans fard. La crudité, le néo-réalisme de Laurent, m’ont touchée. Ça sert très bien le propos. Et la métaphore de ce trafic de chiens de race, ça parle très bien en fait, des rapports de classes et des rapports en règle générale. C’est inédit. Ça manquait, je trouve.

Dans ce film, j’ai totalement découvert ce monde du trafic d’animaux. Puis j’ai lu et je lisais que le que c’était le troisième trafic mondial après les armes et la drogue !

Louise Bourgoin : Oui, c’est énorme. D’ailleurs, Laurent vous le dira mieux que moi, il a écrit ça un peu en rêvassant autour du monde animalier. Mais, un mois avant le début du tournage, il a découvert que ce trafic existe véritablement, dans les mêmes proportions. On vend effectivement les chiens au kilo, il y a des usines de femelles qu’on féconde de façon industrielle pour produire une quantité invraisemblable de chiots, qui sont ensuite vendus au kilo avec des faux vaccins… C’est énorme !