L'interview de Julia Ducournau pour "Grave"

2016 Toronto International Film Festival - Julia Ducournau à la Première de "Raw" ou "Grave"
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2016 Toronto International Film Festival - Julia Ducournau à la Première de "Raw" ou "Grave" - © Alberto E. Rodriguez - AFP

Attention film-choc ! "Grave" est le premier long-métrage assez inclassable de Julia Ducournau, une réalisatrice française très prometteuse. Elle s’intéresse à une jeune fille végétarienne qui va devenir petit à petit cannibale lors de ses études de vétérinaire ! Le résultat aboutit à un vrai film de genre avec un ton et une atmosphère unique mais qui est vraiment destiné à un public averti. Rencontre avec la réalisatrice qui cultive un goût assez singulier au sein du cinéma français.

INTERVIEW

Je viens de voir votre film.  Ce n’est pas évident de prendre du recul face à un objet cinématographique si surprenant.  Mais je suis quand même très surprise de vous voir physiquement, parce que vous êtes une belle jeune fille, et on ne s’attend pas à ce qu’une belle jeune fille ait envie de raconter ce genre d’histoire. 

Julia Ducournau : Pourquoi ?

D’habitude, ce sont des garçons. 

Ah bon ?

Oui. 

C’est peut-être parce qu’il y a plein de filles qui voudraient les raconter mais qu’on ne les laisse pas faire.

Peut-être.  C’est un film en tout cas lié à la Belgique, puisqu’en tant qu’ex-étudiante de l’ULG, j’ai reconnu nos bâtiments. Je voulais savoir comment vous en étiez arrivés à tourner chez nous ?

Parce qu’en réalité, quand j’écris, j’écris sans références visuelles, j’écris un espace qui n’existe que dans ma tête, que je vois parfaitement. Du coup ça met malheureusement un petit peu des bâtons dans les roues parce que trouver quelque chose dans la nature, dans la réalité qui corresponde exactement à ce que j’ai dans la tête c’est pas toujours évident.  Je m’étais dit au début que j’allais faire une sorte de créature de Frankenstein pour le décor et que j’allais tourner à droite, à gauche, prendre 5 décors différents et en faire 1.  Et un jour nous étions au OFF du Marché du BIFFF, avec mon producteur Jean des Forêts, on était à une table puis plein de gens viennent s’asseoir à notre table pour parler. Jean-Yves Roubin, notre futur coproducteur belge s’assoit à notre table et me pose la question du décor, d’où nous allons tourner, et je dis : " Je ne sais pas on n’a pas encore réfléchi à la question ".  Je lui décris ce que j’ai dans la tête, de manière très précise parce que c’était très précis, et c’est important dans l’histoire parce qu’on a vraiment eu de la chance. Je lui décris tout ça, une architecture années 70 un peu barrée, avec des angles bizarres, beaucoup de béton, de la nature, il fallait que ce soit à l’échelle un peu américaine, des grands campus un peu ville.  En France on n’a pas ça. Il me dit ça tombe bien parce que j’ai exactement ça chez moi.  Il est de Liège, il me montre des photos sur Google et là je regarde le producteur et je dis : " C’est ça ! ".  C’était exactement ça.  On a vraiment eu beaucoup de chance de rencontrer Jean-Yves à ce moment-là.  Et on a eu beaucoup de chance quant au fait ce qu’il nous a aidé à tourner là-bas, qu’il fasse les démarches, parce qu’il nous fallait une école qui soit en activité car certaines scènes du film sont tournées avec des étudiants dedans, notamment la scène du cheval. Ce sont des étudiants vétérinaires et leurs professeurs ont accepté qu’on les filme pendant l’anesthésie d’un cheval. Il fallait qu’on ait accès à ces locaux et à ce savoir-faire-là.  Donc beaucoup de chance et beaucoup de joie d’avoir tourné là-bas.

Avec une ambiance assez festive malgré le thème du film, j’imagine, parce que les Liégeois sont assez chaleureux. 

C’est sûr que pendant nos " jours off " ou le soir après le travail il ne manquait pas d’endroits pour aller s’amuser.

La fac de vétérinaire chez nous est très connue pour ses baptêmes assez trash, on a tous des potes qui ont fait " vété ", on connaît tous des histoires à propos de ce qui se passe pendant les bleusailles. Quand j’ai entendu parler la première fois de votre film, je me suis dit c’est un film sur les bleusailles vétés mais en fait ce n’est qu’un prétexte.

C’est un élément déclencheur.  Il faut savoir en premier que ce qui est incroyable, c’est qu’avant de savoir que j’allais tourner en Belgique, puisque je vous dis, ça n’est arrivé qu’à la fin du processus, avant le tournage certes, mais avant il y a 4 ans, 3 ans d’écriture, 1 an de financement, mais j’ai écrit ces scènes de bizutage telles qu’on les voit à l’écran avant même de savoir que le bizutage existait en Belgique.  Je sais qu’il existe en France, j’entends des histoires aux Etats-Unis, les Fraternités et tout, je me suis vraiment basée sur ce que j’ai vu sur Youtube, mes recherches Youtube à travers le monde, mais à aucun moment je n’ai fait ce film en pensant aux bleusailles ou en ayant connaissance des bleusailles.  J’étais presque étonnée. Un jour je me rappelle, on tournait sur le terre-plein et il y avait des rites de baptêmes au même moment.  C’était très étrange cette concomitance, de la fiction que j’ai créée et de la réalité à ce moment-là de l’endroit où nous étions.  C’était assez drôle.  Comme clin d’œil je me suis servie évidemment du Chant des Vétérans au début, le reste des chants c’est moi qui les ai écrits, ils n’existent pas, mais c’était un clin d’œil évident que j’étais obligée de faire dans le film.  La raison pour laquelle je parle…Enfin il y a du bizutage, ça ne parle pas de bizutage mais en tout cas il y en a, c’est en effet un élément déclencheur dans mon film.  Quand on écrit un personnage dont on sait qu’elle va devenir cannibale à un moment dans le film, on veut que les spectateurs aiment ce personnage principal.  On veut qu’ils aient de l’empathie pour elle coûte que coûte.  Et ce depuis le début.  Sinon ça peut vraiment être rédhibitoire et là on perd tout le monde.  En créant du coup ce bizutage-là dans cet univers qu’elle ne connaît pas du tout, elle ne comprend rien, on lui crie des ordres, c’est le bordel, ces gens n’ont presque pas de visage. Il y a un côté anonyme, un côté dur pour elle, je savais qu’instinctivement le public se rebellerait contre ça, qu’il serait avec elle et se mettrait à sa place en pensant : " Oh mon Dieu je ne voudrais pas que ça m’arrive ".  C’est pour ça que j’ai écrit le bizutage dans mon film.

Donc, ce n’est pas un film sur le bizutage.

Pas du tout.

Ce n’est pas un film d’horreur.  J’ai vu passer sur Twitter un tweet " le film d’horreur de l’année ", et bon je viens de la voir, je ne le considère pas comme un film d’horreur.  Je voulais avoir votre avis.

Pour moi, ce n’est pas un film d’horreur non plus.  C’est ce qu’on appelle un cross-over, c’est un mélange de comédie, de drame et de " Body Horror ".  Ces 3 grammaires là je les utilise de manière égale dans le film. C’est un très gros travail d’équilibre au moment de l’écriture pour trouver le ton juste et surtout un ton qui n’appartienne qu’à mon film, c’est-à-dire que je pars du principe que je parle de gens qui sont en métamorphose, qui sont en crise identitaire, qui vont changer, donc je voulais que mon film soit lui-même un objet hybride, un objet mutant.  C’était très important pour moi cet équilibre des genres dans le film.  C’est indéniablement un film de genre mais moi qui regarde beaucoup de films d’horreur je sais que quand je vais voir un film d’horreur je m’attends à avoir peur, à sauter de mon siège, à être terrifiée, à avoir beaucoup de jump scares.  Et c’est pas du tout ce que j’ai voulu créer ici.  Ce n’est pas la peur que j’ai voulu créer, c’est le malaise, c’est différent.

À propos de malaise, on ne peut pas ne pas évoquer cette histoire qui aussi vous poursuit un peu depuis la projection à Toronto, des gens qui s’évanouissent, qui se sentent mal, moi j’ai plutôt eu envie de rire par moments…

Comédie. 

Voilà.

Il y a des parties comiques dans le film.  C’est évident.  Hitchcock disait que le suspens n’a pas de raison d’être sans le rire.  Je pense que c’est pareil pour le genre, je pense que c’est similaire pour tout ce qui a trait à l’horreur. Les parties d’horreur auraient finalement moins de relief si je n’avais pas justement la capacité d’utiliser le rire avant ou après ou pendant les scènes, comme des catharsis ou comme un leurre pour que les spectateurs soient surpris alors qu’ils se sentent à l’aise et qu’ils rigolent. Et après hop, on peut les choper comme ça.  Absolument, le rire est extrêmement important dans le film.

Je ne connais pas du tout votre background, mais quand je vois la réussite d’un premier long maîtrisé à ce point, je vous entends parler, vous avez beaucoup de connaissance, je ne sais pas du tout quel genre d’études vous avez faites, comment vous en êtes venue au cinéma…

J’ai fait des études très classiques, j’ai fait Hypokhâgne, c’est 2 années de Prépa après le Bac en France, après j’ai fait une double licence anglais-littérature, et après j’ai passé le Concours de l’Ecole de la Fémis, qui est une grande Ecole de Cinéma en France. J’ai eu la chance de l’avoir, j’ai fait 4 ans, dans le département scénario.  Je suis scénariste à la base.  J’ai toujours écrit et j’ai toujours voulu faire un métier qui ait trait à l’écriture. Quand j’étais petite, mes parents m’ont donné un gros bagage culturel de cinéma, ils sont très cinéphiles donc c’était un rituel chez nous de regarder des films plusieurs fois dans la semaine, très régulièrement, des très grands réalisateurs. J’ai toujours énormément aimé le cinéma, ça a toujours été constitutif de mon éducation, et pour moi ça a été très naturel quand j’ai entendu parler de cette école quand j’étais en 1ère ou 2ème année de Prépa, je ne sais plus. Je me suis dit que c’était ça qu’il fallait que je fasse.  Je me suis présentée au département scénario et à l’école, en 1ère année on a un tronc commun, on réalise tous des courts-métrages. Et dès que j’ai réalisé mon 1er court-métrage je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas moyen que quelqu’un d’autre réalise quelque chose que j’aie écrit.  Que c’était une vraie continuité de geste pour moi, qu’il y avait vraiment quelque chose de rond et d’abouti quand j’avais fait les deux.  C’est comme ça que j’ai compris qu’il fallait que je réalise aussi.

Est-ce compliqué à monter ce genre de films ?

Financièrement ?

Oui, parce qu’il n’a pas beaucoup de films de genre en France, très peu.

C’est vrai qu’en ce qui nous concerne, moi et mon producteur, quand le scénario a été fini et qu’on a dû passer à la phase de financement, on s’attendait tous les deux à ce que ce soit très difficile.  On y allait un peu en marchant sur des œufs.  En réalité ça a été beaucoup plus simple que ce qu’on avait escompté.  On a eu la chance d’avoir des partenaires importants qui se sont mis avec nous très tôt, dès l’écriture on avait déjà nos distributeurs. Wild Bunch et Canal + se sont aussi mis dans le cercle très tôt, ce qui était très bon signe. Finalement on n’a pas eu à repousser le tournage, on l’a repoussé d’un mois ce qui n’est vraiment rien, je m’attendais à ce qu’on dise : il faut repousser d’un an, ou des choses comme ça, et en fait pas du tout, ça s’est fait de manière très classique et relativement simple.  Je pense que c’est un miracle, compte tenu effectivement de la production a minima de films de genre en France.

Quand vous vous êtes lancée dans les études de scénario, vous vous destiniez déjà vers le cinéma de genre, c’est vraiment votre plus grande appétence ?

Oui…. La première fois que j’ai écrit un petit court-métrage pour le réaliser à l’école, je ne me disais pas : " Je vais faire de l’horreur ".  Je ne me dis pas je vais faire du genre.  J’écris un truc, c’était la première fois que j’y étais confrontée, j’avais déjà écrit des nouvelles et des poèmes, mais ça n’a rien à voir l’écriture cinématographique. Donc j’ai fait quelque chose dont je pensais que ça me correspondait. C’était nul mais en tout cas je pensais que ça me correspondait.  Il se trouve qu’il y avait déjà un rapport au corps qui était assez violent, assez " genré " on va dire, avec un rapport à la réalité fluctuant. Au moment d’écrire mon premier long-métrage, parce qu’à l’école de scénario on écrit beaucoup de longs-métrages, le premier était un " survival ". Et puis mon film de fin d’études était une espèce de délire, un film de " Body Horror " assez psychédélique, très " genré " pour le coup, et en fait entre ces deux-là il y a eu 3 ans. L’école m’a vraiment encouragée à aller dans cette veine qui n’est même pas une veine, c’est ma manière de m’exprimer.  J’ai toujours beaucoup aimé les films d’horreur, les thrillers, les thrillers psychologiques, j’ai toujours aimé le genre, depuis que je suis toute petite.  La littérature gothique, tout ça.  J’imagine qu’on s’inscrit toujours dans une histoire. Ça m’a influencée au fur et à mesure des années, ça a fait ma sensibilité.

Il y a un côté morbide, vous parlez de " Body Horror ", est-ce que vous êtes considérée comme " spéciale " par vos amis ?  Est-ce qu’ils comprennent ce goût ?

Pas du tout.  C’est un goût qui est moins marginalisé qu’avant.  Ce que j’essaie de faire c’est de montrer de la beauté dans la monstruosité et je pense que, en tout cas mes amis et j’espère les spectateurs aussi, le voient.  Je n’aime pas la violence gratuite, ça ne m’intéresse pas du tout, je trouve ça complètement vide et vain, ce n’est pas quelque chose que j’essaie de faire, j’essaie justement de montrer l’humanité dans ce qu’elle à la fois de plus horrible et de plus beau.  Parfois ça se confond.  Non je ne passe pas pour une folle, je passe pour quelqu’un… Je ne sais pas pourquoi je passe.  Mes parents sont médecins donc je passe pour une fille de médecins. 

C’est très " Cronenberg-ien " la première référence qui me vient à l’esprit, j’imagine que ça fait partie de votre nourriture de cinéphile ?

Bien sûr.  Cronenberg est un réalisateur que j’ai découvert quand j’étais ado et qui ne m’a pas quittée depuis. J’ai toujours été très touchée par ce qu’il fait justement. Il est impossible de dire qu’il est bizarre ou quoi que ce soit, on ne s’attend pas à voir un freak derrière ou… Justement parce qu’il a une délicatesse et une poésie dans l’approche du marasme que peut être le corps, et une frontalité quasi scientifique, et en même temps philosophique. C’est quelqu’un qui utilise très peu de mouvements de caméras, c’est beaucoup de plans fixes, comme s’il voulait nous confronter à une forme de réalité de l’humanité, c’est-à-dire qu’on va mourir, qu’on va se désagréger et il filme en même temps la beauté des possibilités du corps.  Il aime l’idée des corps machines, comment est-ce que l’on peut régénérer le corps et en faire autre chose, une sorte d’hybride, comment est-ce qu’il peut renaître en permanence...  C’est ça qui me touche beaucoup chez lui.  Et en même temps avec cette pudeur médicale dans la manière de… Je trouve que c’est un génie absolu. 

l'interview intégrale de Julia Ducournau en vidéo