L'interview de Guillermo Del Toro pour Crimson Peak

Guillermo Del Toro
Guillermo Del Toro - © LOIC VENANCE - AFP

L'équipe de Tellement ciné a rencontré le réalisateur, dont le film "Crimson Peak" est sorti en salles, ce mercredi 14 octobre.

Gorian Delpature : Crimson Peak est un film que vous avez réalisé et ça parle d’une maison hantée. Beaucoup de gens pensent que c’est un film d’horreur mais moi je pense que c’est plus que ça...

Guillermo Del Toro : Oui c’est vrai, c’est plutôt un film romantique gothique. La différence entre un film de maison hantée et un film romantique gothique est très simple : avec une maison hantée, la maison est présentée comme étant une entité vivante et machiavélique, comme dans "The Shining" ou "La Maison du Diable", l’adaptation du livre de Shirley Jackson. Mais dans un film romantique gothique, la maison n’est qu’une manifestation des personnages, par exemple comme dans "La Chute de la Maison Usher". C’est une expression matérielle de la décadence spirituelle ou morale des personnages. Pour moi, c’est ça la grande différence entre ces deux genres de films. Le personnage d’Édith le dit elle-même dans le film : ce n’est pas une histoire de fantômes, c’est une histoire avec un fantôme dedans.

D’ailleurs, vos fantômes sont plus gentils que les humains.

Oui, pour moi l’essentiel est le fait que la vraie horreur dans ce film provient des êtres humains et parfois de l’amour entre ces humains, le fait qu’une personne essaie de s’approprier quelqu’un d’autre. Le père essaie de contrôler la fille, la sœur veut contrôler le frère... Mais, aussi étrange que cela puisse paraître, ce film est aussi une histoire d’amour. Certes, c’est assez flippant, sans être nécessairement une histoire d’horreur, mais néanmoins assez terrifiant avec pas mal de frayeurs. Et vers la fin du film, on se rend compte que l’amour découle de l’acceptation. C’est un message très humain au final, mais entouré d’événements très étranges.

Le personnage principal de ce film est évidemment la maison. Est-ce que c’était important pour vous de créer vous-même cette maison pour le tournage ?

Oui, ça nous a pris plus ou moins un an pour créer cette maison. On a conçu chaque centimètre, elle avait carrément un ascenseur fonctionnel, un feu de bois, de l’eau courante, etc. Ce travail était assez intense, les gens qui la construisaient étaient torturés quotidiennement, non seulement par moi, mais aussi par eux-mêmes car ils étaient tous très investis.

Et est-ce que vous pouvez me parler un peu de l’éclairage ? Vous avez travaillé avec Dan Laustsen, la dernière fois que vous avez travaillé avec lui c’était pour "Mimic". Pourquoi était-ce si important de travailler avec lui pour "Crimson Peak" ?

J’ai envie de travailler de plus en plus avec Dan. "Mimic" était une très mauvaise expérience avec les studios, mais c’était tout de même un très bon tournage. Dan était très marrant et je l’aimais
beaucoup, j’avais l’impression qu’il avait un sens très européen de l’éclairage, ce qui est assez difficile à expliquer en fait... Quand on a commencé les préparations pour ce film, j’ai directement dit que je voulais travailler avec un éclairage à source unique, et lui m’a expliqué qu’on pouvait faire passer l’éclairage à travers la fenêtre et utiliser très peu d’effets pour la modifier, ce qui donnerait un effet très pictural. Donc, on a commencé à travailler à partir de là, le décorateur et le responsable des costumes savaient qu’on allait utiliser ce genre d’éclairage, et donc on a pu préparer le tournage en fonction de cela.

Je pense vraiment qu’une équipe de tournage doit travailler comme une unité. Si quelqu’un dit qu’un film doit être visuellement et cinématographiquement bon, il faut absolument qu’il y ait une bonne décoration et de bons costumes. L’aspect visuel d’un film peut être comparé à une table avec quatre pieds : la production, la décoration, les costumes et la cinématographie. Et ces quatre pieds doivent être mis sur le même pied d’égalité par une pensée commune.

"Crimson Peak" est une histoire très personnelle que vous avez écrite en 2006. Est-ce que vous vous êtes plus inspiré de films ou de romans gothiques ?

J’étais plus inspiré par des romans que par des films. Mais il y avait quand même certains films que j’adore qui ont eu une influence sur mon écriture, comme " The Innocent " ou " Rebecca " de Hitchcock. J’ai aussi été inspiré par Mario Bava, c’est quelqu’un que j’aime beaucoup.

 

(Entretien Gorian Delpâture, traduit de l’anglais par Kieran Sparks)