L'interview de Felix Van Groeningen pour Belgica

Felix Van Groeningen - "Belgica" Premiere - 2016 Sundance Film Festival
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Felix Van Groeningen - "Belgica" Premiere - 2016 Sundance Film Festival - © Matt Winkelmeyer - AFP

Le réalisateur belge Felix Van Groeningen a le vent en poupe depuis le succès de "La merditude des choses", et surtout depuis "Broken Circle Breakdown.

Jean-Marc Panis a rencontré le réalisateur à l'occasion de la sortie de "Belgica", qui vient d'être primé à Sundance.

L'interview intégrale.

Jean-Marc Panis : Bonjour, Felix Van Groeningen.

Bonjour.

Je peux dire " tu " ?

Bien sûr !

Tu reviens de Sundance avec un prix, c’est quand même un privilège de gagner là-bas ?

C’est super, oui, mais je ne l’ai pas senti comme ça, on n’était pas là pour la remise des prix. Mais oui, c’est incroyable, et puis quand on y est, on réalise qu’on n’est pas seul et qu’il y a une centaine d’autres films. Donc, quand on gagne un prix, c’est surtout exaltant, ça donne un écho supplémentaire au film. Ça attire l’attention dessus et c’est ce qui est le plus important pour moi.

Et puis, il y a Netflix maintenant.

On a rencontré quelqu’un de Netflix aux Etats-Unis qui avait déjà dit qu’il adorait le film, donc nous savions que c’était en cours. Ça a duré longtemps mais j’étais super content quand j’ai entendu ça.

Parce que c’est, pour un film belge, enfin un film tout court, l’assurance que beaucoup de gens vont avoir accès au film. C’est ça qui est important ?

Oui, les temps changent. Netflix est impliqué dans l’achat d’un catalogue et dans la production de films et de séries très intéressantes. Il y a Amazon aussi. Et puis la VOD devient beaucoup plus importante, et pour l’instant ces entreprises ont beaucoup d’argent à investir dans des œuvres qu’ils trouvent vraiment bien. Je ne sais pas si ça va durer ou non, mais j’ai l’impression qu’en ce moment, il faut "sauter sur le train", comme on dit en flamand.

En français aussi. Sur l’occasion.

Et on va voir. Je veux dire le film… on ne sait pas ce que ça va donner lors de sa diffusion dans les salles. Il va sortir dans une dizaine de pays au cinéma et le reste du monde ce sera sur Netflix. Et ça, c’est génial. La musique est très importante dans ce film. J’espère que ça, en parallèle avec Netflix, ça va booster le film sur un autre niveau.

On va parler de "Belgica" quand même, je crois que le premier plan, c’est une aiguille qui tombe sur un disque vinyle, ça m’a fait penser au premier plan de "Any Way the Wind Blows" de Tom Barman. On se souvient de "Broken Circle Breakdown" par exemple. C’est quelque chose de très important pour toi la musique, c’est un personnage dans tes films ?

Oui, je trouve que le 3ème personnage, c’est le Belgica…

le lieu ?

Le lieu, qui passe d’un petit café sympa à une boîte froide à la fin. Enfin, pas la toute fin.

Où tout est possible.

Il y a énormément de créativité et d’argent. C’est de l’ambiance, c’est de plus en plus fou, mais en même temps ça devient un monstre sur lequel [les deux frères au centre du récit] n’ont plus de contrôle. Puis, ils essaient de retrouver le contrôle et ils transforment ce lieu en quelque chose de pas très sympa. La musique est super importante pour raconter cette histoire.

Les groupes en fait ?

Les groupes, bien qu’à un certain moment il n’y a plus de groupes. Il ne reste que les beats, les musiques électroniques et ça devient de plus en plus dur. Et donc, cette évolution en musique, c’est l’histoire du Belgica.

Une façon de raconter aussi l’histoire.

Oui. Le Belgica, c’est le décor… comment dire ? En fait, la musique fait partie du décor.

Mais qui raconte aussi l’histoire.

Oui. (rires)

Alors, c’est le 3ème film de Felix Van Groeningen où on parle beaucoup de famille. C’est quelque chose qui te passionne la famille, ou bien c’est un cadre dans lequel les histoires sont les plus fortes ?

En fait, oui… mes films parlent de la famille. Les deux premiers [films] moins mais c’était des autres types de familles, mais 95 % des films ou des livres parlent de ça, donc ce n’est pas super original, mais c’est important dans la vie. Je ne sais pas, en fait ça parle souvent de familles en rupture. Mes parents sont séparés et bizarrement, nous sommes toujours restés une famille proche. Mon idéal, c’est de voir une famille qui se sépare, et puis qui se rassemble.

Qui raconte une histoire aussi. Pas quelque chose de monolithique.

Oui. Mais bon, en fait, je ne choisis pas mes projets… ce n’est pas l’élément le plus important pour choisir mes projets. C’est quelque chose qui croise mon chemin et je tombe amoureux, vraiment amoureux, comme "La Merditude des choses", c’était un livre ; "Broken Circle Breakdown", c’était une pièce de théâtre ; et "Belgica", c’est une histoire à laquelle je pense depuis longtemps.

C’est une histoire qui t’es tombée dessus et tu es tombé amoureux de l’histoire, l’histoire de "Belgica" ?

Non, c’est un truc que je me suis dit… lang geleden ?

Il y a longtemps.

Il y a longtemps que je voulais en faire un film. Et j’ai fait un clip quand… au fait, mon père a commencé un bar…

Le Charlatan.

Qui s’appelait Le Charlatan en 89. Il l’a vendu en 2000 à deux frères. Ils ont un peu vécu la même histoire que mon père. Quand il l’avait remis, ça ne marchait plus très bien, donc ils ont remonté cette boîte et ça marchait très bien. Puis, ils ont connu les problèmes que l’on voit un peu dans le film, tout comme mon père précédemment. Ces deux périodes du Charlatan, je me suis dit, à un certain moment, si on les met ensemble, ça peut devenir un film très intéressant. C’est une histoire simple : deux frères commencent un projet et se perdent l’un et l’autre, mais se retrouvent tout de même à la fin. À travers l’histoire du Belgica et ce bar qui change, on peut observer la manière dont la société a changé ces 15 dernières années ou peut-être avant.

Il y a un côté presque tragédie grecque avec les personnages qui évoluent, qui ne contrôlent plus puis qui essaient de reprendre le contrôle. Il y avait tous les éléments réunis pour faire un film excitant ?

Oui, le fait qu’il y avait beaucoup de musique m’a intéressé bien sûr, mais en fait je dois dire qu’au début je ne savais pas que ça allait à ce point faire partie du film.

Et les Soulwax qui apparaissent sans apparaître, parce qu’ils sont cachés, c’était évident ? Ils ont tout de suite dit "Oui, on veut faire la musique" et même créer des groupes imaginaires pour la bande-originale ?

Je leur ai demandé assez tôt, dès le début du projet, s’ils voulaient en faire partie, parce que je pensais que c’était vraiment fait pour eux. Ils ont très rapidement été intrigués par l’histoire. Ils avaient dit : "On veut faire toute la musique". Moi je n’ai pas tout de suite compris ce que ça voulait dire. Au début, j’ai pensé qu’ils allaient…

Apparaître ?

Non pas apparaître mais choisir des morceaux, choisir des groupes existants…

Jouer les DJ ?

Voilà. Je ne pensais pas qu’ils s’impliqueraient autant dans tout le processus musical. Faire une combinaison de ça, choisir des pistes existantes et créer leur propre musique. Mais ce qu’ils ont fait, c’est vraiment tout ! Chaque groupe qu’on voit, c’est leur création et ça va loin, jusqu’à la confection des looks, des noms du groupes,… Ils ont créé tout un univers spécialement pour le film. C’est en cours de route que j’ai compris qu’ils voulaient faire ça, quand le projet a évolué. Je suis super content parce que la collaboration a été incroyable. Quand j’y pense, je suis encore ému parce que tout ce qu’ils ont donné c’était incroyable. J’ai appris énormément de leur manière de travailler. Ils donnaient tout pour le projet.

Être au service du projet.

Voilà. Et ça c’est très important, mais ce n’est pas évident.

Surtout avec un groupe aussi énorme.

Oui, et le film est devenu ce qu’il est grâce à eux. Je dis ça de tous mes collaborateurs parce que pour moi, la collaboration est essentielle.

C’est ce que Tom [Vermeir] disait tout à l’heure, il disait que tu étais très généreux parce que tu écoutais ses propositions, mais en même temps, tu le poussais toujours plus. Tu as cette même impression sur le fait que tu lui disais : "Tu peux encore aller plus loin dans ce personnage très complexe" ?

Oui, je pense. C’est effectivement mon job. C’est donner confiance aux gens et en même temps, je fonctionne comme ça aussi. Moi, je veux être excité. Quand je vois une scène, ce n’est pas juste "Ok, on va la faire et on passe à la prochaine", non il doit se passer quelque chose, je dois être surpris. C’est dans ce sens-là que je pousse les gens, pour arriver à quelque chose qui m’excite aussi.

Ça a été beaucoup le cas dans "Belgica" ?

Oui, c’était incroyable. Ce n’était pas aussi sauvage que le film lui-même !  Ça a été aussi le cas sur le tournage de "La Merditude". Si toute l’équipe est dans le même état d’esprit, on entre dans un truc bizarre.

Avec beaucoup de "bordel".

Pardon ?

Avec beaucoup de "bordel" à l’image. Ça va dans tous les sens.

Oui, mais je parle surtout de l’ambiance qu’il y avait sur le tournage. Quand tu sens que tout le monde croit au projet et que tout le monde s’investit, c’est une ambiance incroyable, parce que ça commence dès la première semaine. On sent que c’est parti, et puis on continue et ça devient de plus en plus fou, dans le bon sens vraiment. On se dit : "Ok, on va aller plus loin et encore plus loin".

C’est difficile de sortir d’un projet comme ça ?

Non. C’est-à-dire qu’à la fin, on est content aussi. Mais faire un film, c’est un peu comme la naissance d’un bébé. C’est idiot de dire ça comme ça, mais ça dure longtemps : deux ans, voire deux ans et demi de travail. Donc, le moment où je dois vraiment boucler, quand le montage est fini, quand on arrive à la fin, je suis toujours un peu triste. C’est une sorte de deuil. On a tout donné, et puis tout d’un coup, on se sent très seul, un peu con. Est-ce qu’on a bien fait ? On commence à douter énormément. C’est parce qu’on travaille tellement longtemps et on a l’impression que si ce n’est pas bon, on peut encore changer, on peut encore améliorer. Surtout à la fin, au dernier jour du montage, au dernier jour du mixage…

C’est encore possible de modifier ?

Oui. Mais ces semaines-là c’est dur. Bon c’est le 5ème film, je commence à savoir que ça passe aussi.

Dernière chose, il y a le dialecte de Gand…

Non, c’est…

Pardon, de Coxyde, enfin de je ne sais pas où.

C’est très différent.

Dites-nous parce c’est quelque chose que l’on ne comprend pas nécessairement.

C’est donc de Flandre Ouest. C’est tout le côté…

Occidental.

Heu…. Ouest. Donc côté mer, il y a Courtrai, Roeselare, Bruges même, mais il y a des dialectes différents encore. C’est pour ça que c’est important de dire Coxyde, c’est spécifique de cette partie de la côte, mais c’est complètement différent du gantois. Le gantois c’est de Flandre Est. Même là, chaque 5 ou 10 kilomètres, il y a un dialecte différent. Vous n’avez pas ça en Wallonie ?

Si, mais on se comprend plus facilement. Il y a des petits mots et les accents sont différents. Le wallon a des petites spécificités mais c’est moins marqué. Mais c’est une langue que tu aimes bien ?

Non, on voulait aller pour l’authenticité. Stef Aerts vient plus d’Anvers, de la Campine plus précisément, et Tom Vermeir peut changer son accent. On s’est mis d’accord là-dessus bien que des Anversois qui reprennent un bar à Gand, ce n’est pas banal. Il y a beaucoup de rivalité entre Anvers et Gand.

Ce sont des "grandes capitales".

Grandes ? Elles ne sont pas super grandes mais elles restent des endroits importants et ce sont des villes assez fières d’elles-mêmes, donc oui il y a une rivalité là-bas.

Toi, tu viens de ?

Je viens de Gand mais j’habite Anvers. Donc je suis un traître. 

Un pacificateur.

Un traître ! Mais ce ne sont pas des choses tellement importantes, et en même temps je voulais que ça reste authentique, donc on a commencé à essayer d’autres dialectes et ça marchait très fort. À un certain moment, on s’est dit "Ok on va le faire" et il y a énormément de Flamands de l’Ouest qui sont à Gand. Donc, c’est un truc que les gens de Gand reconnaissent. Voilà.

Je crois qu’on a terminé. Merci Felix Van Groeningen.