L'interview de Farid Bentoumi pour "Good luck Algeria"

Farid Bentoumi au micro de Gorian Delpâture
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Farid Bentoumi au micro de Gorian Delpâture - © RTBF

"Good Luck Algeria" est le récit d’un Français d’origine algérienne qui a participé aux Jeux Olympiques de Turin en 2006 pour sauver son entreprise. Adapté de l’histoire vraie de Noureddine Bentoumi, c’est son frère Farid qui transpose sur grand écran ce récit hors du commun. Gorian Delpâture a rencontré le réalisateur de cette passionnante odyssée familiale.

Gorian Delpâture : A l’origine c’est une histoire vraie, celle de votre frère.  Pouvez-nous en dire un peu plus ?

Farid Bentoumi : C’est même plus que ça, c’est l’histoire de ma famille si je puis dire car mon père est algérien et il vit en Savoie depuis une cinquantaine d’années. Comme dans le film il se déguise en Père Noël et il marche avec des raquettes dans la neige. Ma mère est française. Par amour, elle a appris l’arabe et maintenant ils vivent entre ces deux pays, entre la France et l’Algérie. C’est l’histoire de ma famille et de cette mixité réussie, de cette histoire d’immigration sur plusieurs générations. En effet, au sein de la deuxième génération, il y a moi et deux autres frères, dont celui qui a fait les Jeux Olympiques en 2006 à Turin pour l’Algérie.  En partant de cette histoire-là qui est plutôt un pitch de comédie, je raconte une histoire de famille sur trois générations, une histoire d’immigration, une histoire de ces enfants d’immigrés qui vivent dans un pays, qui sont totalement français mais qui ont quand même des questionnements liés à leurs racines, à leurs origines.

Votre frère a participé aux Jeux Olympiques de Turin en 2006. Était-ce aussi pour des raisons économiques comme votre personnage dans le film ?

Pas du tout non. Le film a nécessité quatre ans d’écriture pour prendre de la distance avec la réalité, c’est-à-dire garder l’authenticité comme des petits passages, des petites répliques de mon père ou des aventures que mon frère a vécues en participant aux Jeux Olympiques. Il y a eu tout un travail pour universaliser le propos, pour faire en sorte que des personnes d’origine espagnole, turque ou issues d’un coin de l’autre côté de la France ou de la Belgique se sentent concernés par le sujet qui parle d’exode rural, d’héritage de valeurs, de transmission d’une génération à l’autre. L’écriture a nécessité du temps pour s’éloigner un peu de la réalité, pour s’éloigner de l’histoire de ma famille.

La participation de votre frère était purement sportive, il n’y avait pas de raison sociale derrière ?

Oui c’était purement sportif, il n’avait pas d’entreprise de fabrication de skis. C’est un élément que j’ai rajouté parce que ça m’intéressait qu’un Franco-Algérien qui habite Grenoble fasse des skis 100 % français et qu’il participe aux JO sous la bannière de l’Algérie pour sauver ses skis 100 % français.  Je trouve qu’avec tous les débats qu’il y a actuellement en France sur l’identité nationale, sur ce qui fait l’identité nationale, c’était une pirouette intéressante.  Après j’ai pris plein de libertés avec la réalité parce que finalement ce personnage joué par Sami Bouajila est beaucoup plus proche de moi que de mon frère par exemple. J’ai introduit beaucoup de mon vécu personnel, quand je vais refaire mon passeport algérien au Consulat et que je vis certaines situations, notamment lorsque je suis retourné plusieurs fois dans ma famille, ce sont autant de passages que j’ai vécus. Tout ce que j’ai ressenti en retrouvant mes cousins que je n’avais pas vus pendant longtemps à cause de la guerre civile en Algérie, je tenais vraiment à placer cela dans le film.

Vous avez déjà traité de votre famille dans un documentaire il y a quelques années. Est-ce plus facile pour vous de parler de ces thématiques dans une fiction plutôt que dans un documentaire ?

Oui, j’étais très frustré. J’admire beaucoup les réalisateurs de documentaires car je trouve que c’est un exercice incroyable, raconter des choses et la réalité surprend toujours.  C’est-à-dire qu’on n’arrive jamais à avoir exactement la réplique désirée dans le sens que l’on désire, du coup oui j’admire vraiment ceux qui réussissent leurs documentaires. Moi je l’ai raté le mien et sur base de cette frustration-là, je me suis mis à écrire une fiction qui parle de ma famille, oui.  C’est né d’un sentiment de frustration et aussi des débats qui existent dans notre société, celui sur l’identité nationale où Sarkozy a mélangé immigration et ce genre de choses. D’un seul coup, on s’est dit : " Il y a des gens qui font partie de la société et puis il y a ceux qui sont en dehors et ce sont les immigrés ".  Je voulais raconter cette histoire-là, en disant qu’on a tout à fait notre place dans la société française, comme les immigrés ont leur place dans la société belge. Je voulais raconter que la mixité c’était quelque chose de positif.  Sortir de tout ce négativisme qui irrigue en permanence les médias, les discours politiques, et raconter quelque chose de positif. Dire que les mélanges, la mixité, c’est l’avenir.  C’est riche et il faut prendre tout ce qu’il y a de positif dans les différentes cultures qui se croisent dans nos sociétés. 

Quand on voit un Algérien qui se lance dans une compétition de ski de fond, ça fait automatiquement songer au film " Rasta Rockett ". Pour vous c’est une insulte ou une source de comparaison ?

Oh non ce n’est pas une insulte, " Rasta Rockett" est sorti quand j’avais 15 ans. J’habitais Albertville à l’époque, c’était la ville olympique, donc " Rasta Rockett " je l’ai vu, je ne sais pas 10 ou 15 fois.  Je connaissais toutes les répliques par cœur.  Après c’est une comédie qui est très typée année 90, moi j’ai vraiment voulu faire un film très moderne, résolument moderne, qui parle de notre situation actuelle. C’est vraiment un film de 2016 qui ne fait pas du tout un historique de l’immigration d’ailleurs, c’est un film qui prend les choses en route en quelque sorte.  Ce Franco-Algérien est né et habite Grenoble, il a son entreprise et puis il va lui arriver des aventures, mais tout ça c’est déjà acquis. On vit dans une société où l’immigration est présente et il faut continuer, la vie avance. Donc oui " Rasta Rockett " c’est une référence.  Mais notre film est sur plein d’énergies, il raconte l’histoire de quelqu’un qui sauve son entreprise et qui va essayer de se qualifier aux Jeux Olympiques pour l’Algérie. C’est l’histoire d’une passation entre un père et un fils et puis ensuite entre le grand-père et sa petite-fille sans oublier l’histoire de famille entre deux pays. Il y a deux histoires d’amour entre cet Algérien et cette Française et puis la génération d’après. Sami Bouajila est franco-algérien et Chiara Mastroianni est franco-italienne, ce sont deux immigrations de temps différents qui se répondent comme ça. Le film raconte plein de choses, il est en même temps dans plusieurs énergies car il commence par une comédie et puis petit à petit on glisse dans l’émotion. Je trouvais ça intéressant de prendre la main du spectateur comme ça, de commencer par une comédie où le héros est très sympathique. Sami est un vrai héros, il est de toutes les scènes du film, on se bat avec lui et une fois qu’on est rentré dans l’histoire, on bascule petit à petit dans l’émotion. J’ai fait pareil sur mes courts métrages, et j’ai essayé de mener ça sur le long métrage.

Une des grandes forces de votre film c’est la densité des thématiques abordées. Quand vous vous êtes mis à l’écriture du film, vous saviez déjà que vous alliez mettre tous ces thèmes ? Si oui, comment avez-vous pu organiser tout ça, car ça aurait pu être vraiment une cacophonie et ça n’est pas du tout le cas.

Dans la vie nous sommes à la fois un père, un fils, un collègue de travail, nous avons des rêves, des ambitions, un amour, nous sommes tout ça à la fois dans la vie. En fait on essaie de nous faire entrer dans des cases tout le temps. C’est ce qui crée d’ailleurs les problèmes que nous avons dans nos sociétés actuellement.  J’ai commencé à écrire car un jour en tant que comédien, on m’a dit : " Ah tu es super, mais on cherchait un Arabe normal ".  C’est quoi un Arabe normal ? Dans le même ordre d’idées, j’ai eu du mal à financer mon film car c’est une comédie donc c’est programmé à 20h30 mais en même temps c’est un film d’auteur donc ça correspond plutôt à la tranche de 22h30. " Comédie d’auteur " ça ne rentrait pas dans la case. Voilà je fais un film qui dit : " Sortons des cases et des clichés ! ". C’est important de traiter plusieurs dimensions du héros parce qu’il vit plein de choses et il a toutes ces questions à traiter. Il a une femme avec qui il va se confronter mais qui en même temps est amoureuse, ce n’est pas non plus une méchante.  Il n’y a pas de choc frontal, le personnage de Sam a un père qui a lui aussi des problèmes mais c’est pareil, ce n’est pas un méchant non plus. Il n’y a pas de méchants dans mon film.  Beaucoup de problèmes sont traités mais j’essaie de les traiter avec finesse sans manichéisme, je ne fais pas rentrer les gens dans la case méchants et celle des gentils, chacun a ses raisons. A partir du moment de ce moment-là, ça permet au spectateur, que je considère comme intelligent, de créer son propre point de vue.  C’est-à-dire qu’il se dit : " Lui a ses raisons, lui aussi " et c’est ainsi que naît le débat.  Où vais-je me placer dans cette discussion-là ?  C’est là que le spectateur commence à réfléchir.  Si j’avais créé un personnage de méchant ou si j’avais tracé une trajectoire avec l’histoire d’un Algérien qui se qualifie aux Jeux Olympiques et c’est tout, ce n’est pas très intéressant.  Ce n’est pas du prêt à penser en fait.  Il n’y a pas un discours, il n’y a pas de revendication je pense dans " Good Luck Algeria ". 

Il y a une scène qui m’a particulièrement frappée, elle correspond exactement à ce que vous venez de dire : elle est toute en finesse, c’est quand on parle un tout petit peu de religion. Il y a une scène où votre personnage Sami arrive en Algérie, il rencontre deux jeunes enfants, l’un s’appelle Jihad et l’autre Oussama.  J’ai trouvé ça remarquable dans l’écriture parce que c’est tout simple et ça signifie tellement de choses. C’était pour vous le seul moyen de parler un peu de religion parmi les nombreux thèmes abordés dans le film ?

Il fallait aborder ce thème, j’ai des petits cousins en Algérie, un qui s’appelle Oussama, et une qui s’appelle Jihad oui. C’est important de dire que ces sociétés-là ne sont pas unilatérales, c’est aussi pareil pour changer de point de vue.  Quand on est d’origine mixte, de mariage mixte, on naît avec deux points de vue, avec deux cultures différentes.  Forcément, on est ouvert aux autres points de vue, c’est ça la richesse du mélange. C’est que déjà on naît dans le consensus. C’est-à-dire qu’en permanence nos deux origines, nos deux cultures se mélangent et donc on doit faire un mélange entre ces deux points de vue.  C’est ce que j’essaie de donner au spectateur, c’est de dire regardez la richesse du mélange. On est obligé de regarder le point de vue de l’autre. C’est le cas si je prends mon cousin.  Nous avons un lien très fort mais en même temps, il vit dans un autre monde, il a une autre perception des choses qui n’est pas influencée par la télé française mais par les télés du Golfe et par ce qu’il voit et dans son environnement du monde arabe.  C’est important d’en parler un peu plus finement que de dire : " D’un côté il y a les méchants islamistes, de l’autre les gentils occidentaux ".  L’objectif est de ne pas rentrer les gens dans les cases mais au contraire essayer de les comprendre.  Ça ne signifie pas être d’accord avec eux, ça ne veut pas dire les tolérer ou même tolérer l’intolérable, ça veut dire essayer de comprendre les autres.

D’un point de vue technique, c’est votre premier long-métrage, vous vous êtes attaqué tout de suite à une dimension sportive, c’est-à-dire filmer de vraies compétitions. J’imagine que ce n’est pas le défi le plus simple ?

Ah non surtout que c’est un film à petit budget et que c’était très compliqué à filmer. Nous voulions filmer une vraie compétition de ski, une vraie Coupe du Monde sportive, et nous n’avons pas eu de neige en France. Cinq jours avant le tournage, nous avons dû décaler tout notre plan de travail, aller en Italie où nous avons filmé sur de la neige artificielle. Une fois là-bas, il n’y avait pas assez de neige donc nouveau déplacement en Autriche pour filmer toutes les scènes de ski. Les Grenoblois croient que c’est filmé dans le Vercors, donc tout va bien. (rires) Après l’Autriche, nous avons bougé au Maroc car il y avait des problèmes de sécurité en Algérie. Mais nous avons quand même pu filmer en Algérie trois mois plus tard parce que je voulais des images d’Alger. C’est un tournage avec beaucoup de déplacement, c’est un film qui raconte un voyage aussi. Il a fallu réfléchir à la manière de filmer le ski de fond car cette discipline est très compliquée. C’est à la fois lent, à la fois poétique et c’est surtout le sport qui demande le plus d’effort, le plus de capacité pulmonaire par exemple. C’est très dur de retranscrire l’effort, retranscrire la tension de la compétition et en même temps être dans quelque chose de linéaire, de poétique. Il fallait filmer les oliviers, l’Algérie, le soleil, mais aussi montrer cette vie de famille, la vie d’entreprise. Il y avait plusieurs films en un et c’est vrai qu’avec ma chef-opératrice Isabelle Dumas, nous avons vraiment réfléchi. Au départ nous nous sommes dit : " Nous allons nous confronter à un film avec plein d’énergies, plein d’images, plein de couleurs différentes, comment gérer ça ? "  Nous l’avons géré en étant au plus près de Sami, c’est lui qui nous guidait.  Quand il est dans la compétition nous voulions être dans son souffle. J’ai fait un gros travail de son derrière. Nous allons vraiment nous immiscer dans la compétition.  Pour les scènes en Algérie, c’est beaucoup plus large, nous plaçons le personnage dans une expérience où il découvre des choses.  Quand nous sommes dans son entreprise, nous sommes dans l’action, nous le suivons, c’est une caméra qui est un peu comme dans " Le fils " des Dardenne, où l’on suit Gourmet comme ça dans l’entreprise, il y a un truc très actif.  On suit l’énergie du personnage et c’est la seule façon pour nous de traverser le film. 

Parmi les acteurs que vous avez choisis il fallait peut-être aussi trouver des gens qui étaient un peu à l’aise sur des skis. C’est votre frère qui les a entraînés ?

Mon frère a fait les doublures ski de Sami, tout à fait.

Vous avez dû les entraîner ou ils étaient déjà à l’aise ?

On n’a pas pu s’entraîner parce qu’il n’y avait pas de neige. Donc non. Franck a totalement fait illusion, il est doublé par un skieur autrichien et Sami est doublé par mon frère. Après Sami c’est un acharné donc entre deux prises il allait skier, il faisait des retours et au bout de quatre jours il a fait lui-même ses scènes de ski. Il en a fait beaucoup, parce que c’est un gros bosseur, c’est un comédien qui est absolument génial, il a une palette de jeu incroyable, il passe de la comédie à l’émotion la plus profonde.  Je pense que ça lui vient du théâtre et puis d’une conception de son métier qui fait qu’il rentre dans le personnage.  Il vit les choses.  Il ne les joue pas.  Il ne joue pas Sami, il est entier.  Donc quand il joue un personnage de compétiteur de ski de fond, il fait du ski de fond.  Entre deux prises, on allait le chercher parce qu’il faisait des allers-retours sur la piste pour s’entraîner pour être le plus capable possible.  Et aussi, je pense qu’il essayait quelque part de ressentir ce qu’a vécu mon frère en faisant ces efforts-là dans la neige. 

Franck Gastambide est presque pour la première fois dans un rôle sérieux, je l’ai vu dans " Enragés ", un thriller qui va bientôt sortir en Belgique, mais je pense que c’est son tout premier rôle sérieux, on est plus habitué à " Pattaya " ou " Les Kaïra ". Ça a été facile de tourner avec lui ?

Oui ça a été très facile car c’est quelqu’un de très sympathique et de très humble. Il n’est pas venu en disant : " Moi j’ai fait un gros carton avec " Pattaya " etc. " Au contraire, il est venu en disant : " Je suis hyper impressionné par Sami Bouajila, c’est mon acteur préféré, il va falloir qu’on travaille.  Il va falloir que je bosse, que tu me fasses travailler ". Je me suis dit quelqu’un qui arrive avec cette humilité-là c’est plutôt bon signe, et je cherchais vraiment comme dans les " buddy movies " à l’américaine, je cherchais le bon pote.  Le meilleur pote.  Dès que l’on voit le gars apparaître à l’écran, on a envie d’être son ami où qu’il soit notre ami. Et Franck dégage vraiment ça.  Il dégage quelque chose de très sympathique. Il est rentré très facilement dans le film. Franck et Sami se sont très bien entendus, ça a été un vrai bonheur de travailler avec eux.  Le tandem fonctionne très bien.  On dirait vraiment qu’ils sont amis d’enfance, à tel point qu’à certains moments, pendant le tournage, il fallait que je leur dise : "Hey les gars c’est plus Sam et Stéphane là, c’est Sami et Franck, je vous reconnais trop, revenez dans vos personnages ".  C’était très beau.

Comment a réagi votre famille à la vision du film ?

Mes parents l’ont vu six fois déjà et à chaque fois ils pleurent, mon frère aussi.  C’est très émouvant pour eux, c’est très fort d’avoir… de voir que leur histoire d’amour est au cœur du film et que les spectateurs en sortant de la salle ne parlent pas forcément du défi de mon frère mais de la profondeur de cette histoire de famille. Tous les spectateurs parlent de l’amour qui se dégage du film et ça je crois que c’est très fort pour mes parents. Et puis mon frère c’est surtout la médiatisation autour du film qui le dépasse totalement. C’est-à-dire que lui a vécu une aventure sportive où il a eu quelques articles dans la presse locale principalement, mais là d’un seul coup, faire toutes les émissions télé, les émissions radio, voir que le film en une semaine a déjà été vu par 100.000 personnes, pour lui c’est incroyable.