L'interview de Colin Farrell pour "The Lobster"

Colin Farrell à Cannes, en mai 2015
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Colin Farrell à Cannes, en mai 2015 - © ANNE-CHRISTINE POUJOULAT - AFP

Colin Farrell était de passage à Gand pour la promotion de son film "The Lobster" qui sort en salles, aujourd'hui : il a tenté d'expliquer le concept de ce film à Ward Verrijcken (VRT), et surtout comment il a fait pour passer de l'univers étrange de Yorgos Lanthimos au monde magique de J.K.Rowlig pour les "Animaux fantastiques".

Ward Verrijcken : The Lobster, votre nouveau film a déjà eu une avant-première à Cannes et maintenant il arrive en Belgique. Qu’est-ce qui vous a intrigué dans ce film ? Pourquoi le personnage vous a-t-il parlé ?

Colin Farrell : Je ne suis pas sûr que ça soit le personnage qui me parlait à la base. Le personnage était relativement muet quand j’ai lu le scénario, il n’avait pas beaucoup à dire. C’est plus les situations et le monde qui étaient dessinés dans le scénario qui m’ont vraiment attirés dès le début. En fait, une des choses les plus attirantes pour moi était le fait que ce film était réalisé par Yorgos (Lanthimos). J’avais déjà vu son film ”Canine” deux ou trois ans avant que je ne lise ”The Lobster”, je connaissais déjà son talent extraordinaire et son travail qui était précis et méticuleux. Quand j’ai vu ”Canine” la première voix, j’ai réalisé que c’était une voix cinématographique qui ne m’était pas familière. C’était une vision très perturbante, sinistre et inhabituelle du monde, mais en même temps très logique. Donc, quand j’ai lu “The Lobster”, il y avait des thèmes similaires à ”Canine” qui étaient explorés, même si l’histoire était très différente. Mais il y avait cette même marque de fabrique qui était présente, avec les mêmes spécificités et particularités ainsi que ces mêmes aspects étranges.

Je me souviens ne pas avoir tout compris la première fois que j’ai lu le scénario, et je ne pense même pas que ça soit le cas aujourd’hui. Je ne pense pas que ça soit un film qui est fait pour être entièrement compris. L’idée qu’un film doit absolument être compréhensible à tous les niveaux est un concept relativement arrogant. Pour moi, un film doit laisser la possibilité d’être interprété de manières différentes. Et Yorgos est quelqu’un qui tient absolument à respecter cela. Mais David, mon personnage, ne me parlait pas vraiment en soi, c’était pas du genre ”Je dois absolument jouer ce personnage”, mais plutôt une envie d’être impliqué dans ce monde créé par Yorgos.

Mais qu’y a-t-il de si particulier dans cet univers ? Qu’est-ce que les gens font dans cette société ?

C’est l’idée que si tu n’as pas de partenaire dans ta vie, on t’emmène dans un endroit qu’on appelle l’Hôtel, et tu as 45 jours pour choisir un partenaire, sinon on te transforme en animal et tu es relâché dans la forêt. Rien que ça, il faut l’entendre deux fois pour bien cerner le concept. C’est tellement étrange, et en plus la deuxième moitié du film se déroule dans la forêt où quelque chose de particulier arrive, mais que je ne vais pas dévoiler ici. C’est un monde imaginé de manière non conventionnelle, mais qui contient tout de même des choses qui existent vraiment. Il y a beaucoup de choses à partir desquelles on peut tracer des liens directs avec ce qu’il se passe en réalité, même si c’est complètement absurde et humoristique dans le film. Beaucoup de scènes reflètent la manière dont les êtres humains agissent et interagissent dans la vraie vie.

Je me demandais aussi comment c’était d’assister à ces scènes où les gens chantaient sur le podium ?

C’était magique ! Même ça, parmi les dizaines de milliers de chansons qui existent, ils ont choisi Gene Pitney et Marc Almond et leur chanson ”Something’s Gotten Hold Of My Heart”. Cette chanson est tout simplement magique dans cette scène. Mais à aucun momen, il n'y a quelque chose laissé au hasard dans ce film, il n’y a aucun ”accident”. Ce film était écrit et conçu de manière précise, sans être pour autant limité au niveau créatif. Et lors du tournage de cette scène, tout était prévu et c’était à mourir de rire.

Ce que j’aime le plus avec ce film, "Les animaux fantastiques", c’est que j’ai le droit d’avoir une baguette magique.

 

Et donc, comment s’est passé la transition entre ce film qui est plutôt étrange au nouveau film de J.K. Rowling que vous êtes en train de tourner ?

C’est très différent. Pour l’instant, je n’ai fait que quelques journées de tournage pour ”Les Animaux Fantastiques”. Eux, ça fait deux mois qu’ils travaillent sur ce film de manière quotidienne, et de ce que j’ai pu voir, ils ont créé un monde extraordinaire, avec des lieux de tournage et des costumes absolument fantastiques. C’est un univers énorme, et donc j’essaie de ne pas me perdre dans cet univers, alors que dans ”The Lobster” c’est l’inverse, on essayait justement de se perdre dans le monde qui était créé.

Ce qui est étrange, c’est qu’en fait le monde des sorciers et de la magie est beaucoup plus reconnaissable que le monde de ”Lobster”. Avec les sorciers, on reconnaît les attitudes et les interactions entre les êtres humains. Alors que dans ce monde-ci (celui de The Lobster), il n’y a pas de magie, et il ne montre pas d’autres éléments mondains que ceux que l’on vit dans la vraie vie, mis à part pour les transformations des humains en animaux. Et pourtant, je trouvais que le monde de ”Lobster” était beaucoup moins reconnaissable, principalement à cause du système politique et social qui est créé dans cet univers.

Et avec ”Les Animaux Fantastiques”, ce n’est pas incroyable de pouvoir passer du temps avec J.K. Rowling ?

Non, je ne l’ai jamais rencontrée. Ou du moins pas encore... En réalité, ce que j’aime le plus avec ce film, c’est que j’ai le droit d’avoir une baguette magique.

Et est-ce que vous étiez un fan de Harry Potter à la base ?

Non, je n’ai jamais lu les livres. Mais j’ai vu tous les films, je trouvais qu’ils étaient extraordinaires, d’ailleurs. Du coup, les livres doivent être encore mieux. J’adore David Yates, ça ne m’a jamais étonné qu’on lui ait accordé les clefs de ce royaume créatif et qu’il ait pu faire quatre films dans la série.

Et aujourd’hui, vous êtes de retour en Belgique, où vous aviez déjà passé du temps pour le film ”Bons baisers de Bruges” avec Ralph Fiennes. Nous, les Belges on a toujours été fiers d’avoir pu vous accueillir pour ce film... C’était comment pour vous ?

C’était il y a longtemps, ”Bons Baisers de Bruges”, sept ou huit ans au moins. Je me suis vraiment éclaté avec ce film. Et là, je suis de retour pour un bref séjour à Gand. J’étais déjà venu il y a quatre ans, et c’est vraiment chouette d’être ici, les gens sont vraiment gentils.

Et est-ce que vous comptez retourner à Bruges ?

Je n’y suis pas encore retourné, non. Mais je compte en effet y retourner, peut-être pas cette fois-ci mais j’y retournerai certainement. J’ai vraiment adoré cette ville. Le film qu’on a tourné là était en fait principalement inspiré par la ville elle-même. Martin McDonagh avait juste imaginé l’histoire de deux tueurs à gage, et a tout transposé pour que ça colle avec la ville. Quand il a visité la ville, une part de lui trouvait que la ville était splendide et magique, mais l’autre part de lui s’ennuyait. Donc, il voulait imaginer ses deux personnages à sa place, et comment eux réagiraient. Bruges n’était pas juste un instrument, c’était une inspiration majeure lors de la création de l’histoire. J’ai vraiment de bons souvenirs de cette ville, et j’ai reçu de très bons retours, donc je compte vraiment y retourner un jour.

Et c’est vraiment un très bon film ”Bons Baisers de Bruges”. Vous devez en être fier, non ?

Oui, bien sûr. C’est une réussite qui a commencé avant tout avec l’écriture de l’histoire. Martin McDonagh a vraiment un talent particulier dans le monde du cinéma et du théâtre. Si vous me donnez cent scènes, dont une seule est écrite par Martin, je vous jure qu’inconsciemment je choisirais la sienne, même si c’est une scène très courte. Tout comme Yorgos, c’est quelqu’un qui écrit un film de manière très précise.

J’aimerais parler des œuvres caritatives que vous réalisez. Vous soutenez ouvertement le LGBT. Qu’est-ce qui vous a amené à soutenir cette cause ?

Eh bien, mon frère est homosexuel, et je pense que c’était ma manière personnelle d’agir pour m’exprimer contre l’intolérance au nom de la communauté LGBT.

Est-ce que c’était quelque chose qui était particulièrement visé quand vous étiez jeune en Irlande ?

Oui, absolument. Dans ce milieu catholique, ce n’était pas facile de grandir si on était homosexuel. Heureusement, aujourd’hui il est marié, et heureux depuis dix ans avec son mari. C’est trop facile de juger et d’exclure des gens juste parce que la manière dont ils vivent ne colle pas avec nos croyances personnelles. Donc, même si ça ne me paraît pas être grand chose, les quelques fois où je me suis exprimé pour cette cause, je l’ai fait sans gêne et sans contrainte, et je trouve que ça relève tout simplement du bon sens.

Et est-ce que vous êtes optimiste par rapport à cela ?

Oui, évidemment. Regardez ce qui vient de se produire en Irlande, on a eu un referendum pour le mariage homosexuel, et 63 ou 64% de la population irlandaise a voté pour. C’est énorme, c’est la première fois qu’un pays vote pour le mariage homosexuel par voie de référendum. Aux Etats-Unis, ils procèdent plutôt par Etats, par exemple. Donc, même s’il y a encore des atrocités dans le monde, et que certaines personnes font encore du mal à d’autres, il y a aussi des parties de notre expérience collective qui sont en train de se diriger vers la lumière, et vers la compassion et la compréhension. On pourrait croire que c’est vraiment une mauvaise période pour être en vie parce qu’il y a tellement de médias et on est toujours au courant de ce qu’il se passe, mais si on regarde l’histoire de notre planète, on a toujours eu une histoire sanglante, on a jamais été tous gentil les uns envers les autres. Donc oui, je suis tout de même optimiste.

Mais quand on regarde les statistiques de suicide des jeunes homosexuels, c’est tout de même horrible. Donc, on ne peut quand même pas se contenter de la situation...

Bien sûr que non, il faut toujours se battre pour se faire entendre. La bataille ne fait que commencer, mais pour le moment, c’est en bonne voie. Mais en tant qu’êtres humains, on sera toujours en train de se battre les uns contre les autres, mais aussi les uns avec les autres. Ça, ça ne va jamais changer. Et du coup, il va toujours falloir choisir le camp dans lequel on veut se trouver.

(traduction Kieran Sparks)

 

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