L'interview de Bilall Fallah, et d'Adil El Arbi, les réalisateurs de Black

Bilall Fallah et Adil el Arbi, à la première de "Black"
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Bilall Fallah et Adil el Arbi, à la première de "Black" - © FILIP DE SMET - BELGA

A l’occasion de la sortie de " Black ", Gorian Delpâture a rencontré pour Tellement Ciné les réalisateurs Adil El Arbi et Billal Fallah.

Au départ de ce film, il y a deux livres qui vous ont inspirés : les livres de Dirk Bracke qu’on ne connaît pas vraiment beaucoup du côté francophone de la Belgique, vous pouvez un peu nous expliquer de quoi parlent ces livres ?

Adil El Arbi : Dirk Bracke, c’est un auteur très connu en Flandre parce qu’il écrit beaucoup de livres pour les jeunes : à partir de 15, 16 ans, on est tous obligés de lire un livre de Dirk Bracke à l’école. Ça parle de sujets très durs, très sociaux, en fait, … ça peut parler de la prostitution ou des maladies mentales, ou des enfants soldats. Et puis, quand on a commencé à étudier à Sint Lukas, on a découvert qu’il avait écrit un livre sur les bandes urbaines à Bruxelles, et on s’est dit que ça pourrait être intéressant d’en faire un film peut-être. On a donc lu ces deux livres et ça déchirait grave !

Billal Fallah : C’est aussi facile à lire. C’est un gars qui n’écrit pas trop compliqué. Il y avait déjà l’aspect de Roméo et Juliette dans le livre ; c’était un livre très dur, et en même temps c’était pur.

Adil El Arbi : On tombait directement amoureux de ces deux personnages. C’est vraiment cet aspect Roméo et Juliette qui nous a inspirés. On se disait ça allait devenir notre premier film.

Billal Fallah : On va gagner tous les prix dans le monde avec ça ….

Adil El Arbi : … Malgré le fait qu’on était en train de doubler notre première année à Sint Lukas !!!

Si j’ai bien compris, c’est un livre très noir et vous avez tenu à conserver cette noirceur dans votre film.

Adil El Arbi : Oui. L’auteur est très connu pour écrire des livres très durs ; c’est son style. Mais quand même, ses livres sont très populaires auprès des jeunes. Ce qui est bien avec cet auteur-là, c’est que voilà, quand on a 14 ans, 15 ans, on ne sait pas vraiment que le monde est…

Billal Fallah : Walt Disney…

Adil El Arbi : Oui, super cool … mais alors via ses livres, on découvre qu’il y a une autre réalité pour beaucoup de personnes : une réalité très dure, parfois très horrible, mais on est attirés quand même par ces histoires et on comprend la psychologie de ces personnages. Oui, les bandes urbaines à Bruxelles c’est une réalité aussi très dure et si on fait un film basé sur un livre de Dirk Bracke et si on parle d’un sujet tel que les bandes urbaines, on est obligé de montrer aussi d’une certaine façon cette dureté à l’écran.

Billal Fallah : Ce qui est aussi très typique pour Dirk Bracke, c’est que chaque fois qu’il écrit un livre c’est basé sur des histoires vraies, sur des personnages réels , et pour "Black", il y avait une vraie Mavela qui a vraiment eu ce problème-là, et ça c’était très intéressant. ll y avait déjà beaucoup de recherches dans le livre.

Adil El Arbi : Dirk Bracke a rencontré la vraie Mavela dans un IPPJ, il a raconté son histoire, l’histoire qu’elle a vécue dans une bande urbaine. Ce truc nous intéressait vraiment parce qu’on savait que c’était aussi une réalité de Bruxelles. Et ce qui nous attirait aussi dans l’histoire, ce qu’on voulait aussi montrer dans le film, c’est qu’il y a cette beauté de l’histoire d’amour, qui est une histoire d’amour assez naïve, en fait. On pourrait presque dire que c’est du Walt Disney, mais ça nous permet d’y aller à fond dans les scènes dures aussi. Donc, on trouvait que c’était un bon équilibre pour le film.

Pour vous, l’histoire que vous mettez en scène, elle est réaliste ? Ça pourrait se passer comme ça à Bruxelles entre les bandes ? On sait que c’est violent mais à ce point-là, moi, je n’imaginais pas du tout.

Adil El Arbi : En fait, les bandes urbaines sont en réalité encore bien plus violentes que dans le film. Donc, l’actrice principale, Martha, est allée dans une réunion de parents qui ont eu des enfants faisant partie d’une bande, qui ont perdu des enfants. Elle est revenue chez nous après, et nous a dit : " les mecs, ce qu’on a fait dans le film, c’est quand même pire en réalité ". Donc oui, il y a eu beaucoup de meurtres. Mais ces histoires-là ne sont pas souvent racontées parce que les victimes des bandes urbaines sont eux-mêmes membres d’une bande. C’est pour ça que c’est souvent un tout petit article dans les journaux, on n’en parle pas vraiment. Et c’est pour ça que les gens ne réalisent pas que cette réalité existe …

Billal Fallah : C’est le problème… ce problème de bandes urbaines, ça reste entre eux, ça ne sort jamais en dehors du milieu.

Adil El Arbi : Récemment par exemple, des membres de bandes urbaines se sont fait arrêter pour exactement les mêmes faits que ceux présentés dans le film. Parce qu’ils ont tué des gens ou commis des viols collectifs, dealé de la drogue… tout ça, c’est vraiment une réalité.

Vous travaillez en duo, c’est votre deuxième long-métrage ensemble. Comment vous vous répartissez le travail ? Qui fait quoi ?

Adil El Arbi : En fait, c’est assez naturel je crois, on n’y réfléchit pas trop. Ça a commencé déjà à Sint Lukas quand moi je l’aidais pour ses films, et lui…

Billal Fallah : Et moi, idem pour lui. Le truc est qu’on partage la même vision. Sur le tournage, moi je m’occupe plutôt des caméras, des images, et lui des acteurs, mais on peut échanger nos rôles.

Adil El Arbi : Parfois, moi j’ai un problème avec un acteur, j’ai pas envie de lui causer, donc…

Billal Fallah : La plupart du temps … moi je suis le good cop et lui il est le bad cop, il est très hardcore, alors que moi je viens et je dis : " oui ça va, c’était bon… "

Adil El Arbi : Je ne suis pas très diplomate, tu vois. C’est court et clair, et je me casse ! Et lui alors, il vient plus comme smooth operator .

On va parler des acteurs après, mais par rapport à votre performance de réalisateurs, vous avez tenu à tourner en français alors que vous êtes néerlandophones à la base, pourquoi avoir choisi de tourner en français ?

Adil El Arbi : Moi en fait, j’ai appris le néerlandais à l’école. Je suis d’Anvers, mais à la maison, on parlait français. Le fait est que dans ces bandes urbaines, les membres parlent tous en français, même si la plupart des jeunes savent parler le néerlandais. Mais le néerlandais, c’est la langue du riche, c’est la langue du Flamand. Même nous, par exemple, quand on travaillait pour le film et qu’on marchait dans Molenbeek, on parlait en néerlandais ; une fois un type nous a traité de " Flamand ! " Voilà ! Flamand ! Comme si c’était une insulte. Donc voilà, si on voulait faire un film réaliste sur ces bandes urbaines, il fallait le faire en français.

Billal Fallah : Oui pour nous, l’authenticité, c’était le plus important pour le film… et l’authenticité de la langue, ça devait être la langue de la rue, avec ses mots spécifiques. On voulait aussi une authentique localisation. C’est vraiment filmé à Matonge, dans les Marolles,…. l’authenticité dans le jeu aussi … tout dans le film devait être important et la langue ? C’était le français car ils parlent le français là-bas.

Vous avez tourné avec des acteurs dont c’était le premier film. Or, c’est quand même un film très physique, il y a des scènes très fortes, violentes, pourquoi avoir choisi de tourner avec des non-professionnels et leur confier une telle responsabilité ?

Adil El Arbi : C’était en fait une nécessité.

Billal Fallah : On n’avait pas le choix.

Adil El Arbi : Dans les bureaux de casting ou les écoles d’acteurs, il n’y a pas vraiment d’acteurs d’origine maghrébine ou africaine, donc il faut aller les chercher dans la rue et c’est comme ça qu’on a finalement pu réunir 450 jeunes …

Billal Fallah : On a fait un casting intensif de 3, 4 mois pour avoir nos 16 acteurs, et là on a trouvé pour chaque rôle " des diamants " Ensuite avec eux , on a fait 2 mois de répétitions, pour les " professionnaliser ", leur montrer ce qu’est un set , parce qu’ils ne connaissaient rien, ils n’avaient jamais joué devant une caméra…

Adil El Arbi: On leur a dit une fois, avant qu’ils ne reçoivent le rôle, quand il y avait encore 2, 3 possibilités pour incarner un personnage, on leur a dit : "On cherche quelqu’un qui va vraiment à 250 % pour le film, et c’est ça le genre de scènes qui vont être jouées, t’es prêt ? Parce qu’une fois que tu dis oui pour nous, t’es un acteur professionnel. Donc, tu y vas à fond !"

Billal Fallah : Ils devaient être des soldats pour nous. Donner leur cœur, leur corps et leur esprit. Tout !

C’est un premier film pour eux, c’est sûr, mais ce n’est pas n’importe quel premier film. Il y a des scènes d’amour entre les acteurs principaux, des scènes de bagarres, des scènes de viol, comment vous les avez dirigés dans ces scènes spécifiques ?

Billal Fallah: Déjà, dès le début, dans le casting, on avait prévenu qu’on allait faire un film sur les bandes urbaines. Et la plupart des jeunes connaissaient ce monde, ils savaient déjà que c’est un truc dur. Ce n’est pas pour jouer. Et déjà dans les castings, ils s’étaient préparés à jouer des scènes dures.

Adil El Arbi : Aussi, plus on allait dans les castings, plus loin, plus on leur disait quels étaient nos films de référence. Donc, c’était des films comme " La haine " de Kassovitz, ou " La cité des Dieux " de Fernando Meirelles… ou même " La vie d’Adèle ", pour le naturel du jeu des actrices qui vont vraiment très loin, dans ce film. Donc, à partir moment où ils savaient que c’était le genre de film qu’on avait en tête, ils savaient aussi la dureté qu’il y aurait sur le plateau, parce qu’on y allait vraiment à fond. Donc, ils comprenaient bien à quel point c’était important d’être prêt à faire ces scènes-là, …. d’amour, de viol, de bagarre. Quand le cadre a été choisi, on a beaucoup discuté avec eux de ces scènes-là, on les a même répétées. Un cascadeur nous a également expliqué comment faire, donc c’était assez professionnel en fait.

Billal Fallah : Par exemple avec Martha, chaque fois, le matin et le soir, je lui téléphonais pour savoir comment elle se sentait. C’était très important mais elle était vraiment dans le personnage, elle avait un focus extrême qui était très bien. C’est comme si elle connait plus le personnage que nous.

Adil El Arbi: Elle est aussi une grande fan du livre, donc elle connaissait très bien l’histoire et dès le début , elle savait ce qu’on allait tourner.

C’est aussi un film sur Bruxelles, personnellement je n’ai jamais vu Bruxelles aussi bien filmé que par vous… Vous faites donc la preuve que Bruxelles, c’est une ville assez cinématographique.

Billal Fallah : Oui, c’est le New York ou le Paris de la Belgique !

Adil El Arbi : L’avantage aussi de tourner à Bruxelles, c’est qu’on n’avait pas un énorme budget pour ce film, et Bruxelles a une valeur cinématographique très forte. On pose une caméra quelque part dans les rues de Bruxelles, et déjà ça a l’air d’être un film qui a coûté un max de tunes parce qu’on dirait qu’on est à New York. Et c’est pour ça aussi qu’il était important que la ville soit un personnage à part entière, comme New York l’est dans les films de Scorsese ou Spike Lee . Et en plus, on avait de la chance : on avait tout le temps le soleil quand on tournait dehors et on a dit à notre cameraman : " Fais en sorte qu’on voie la grandeur de cette ville, la grandeur visuelle de Bruxelles . Il fallait vraiment que ce soit un film street, un film où la ville a cette importance.

Billal Fallah : Puis, Bruxelles a beaucoup de facettes. Quand tu vas dans les Marolles, c’est authentique, déjà visuellement, c’est un monde ! Quand tu vas à Matonge, tu n’es pas en Belgique et ça c’était très important pour nous aussi… On sent que c’est une ville exotique aussi.

Adil El Arbi : Oui, il y a beaucoup de quartiers très divers et ça rend un film très riche, à la fois dans le sujet, et visuellement.

Et vous ne craignez pas de faire peur, d’une certaine manière, aux gens qui verraient le film ? Moi, j’ai un peu peur d’aller à Matonge maintenant. Est-ce que vous ne pensez pas que vous allez peut-être donner une image un peu plus négative à certains quartiers de la ville ?

Adil El Arbi : En fait, c’est une réalité… Les personnages principaux sont des personnages qui font partie d’une bande urbaine, donc on va raconter leur monde, ce qu’ils vivent en tant que membres d’une bande. Donc, je crois que les gens qui vont voir le film, ils vont d’abord savoir que c’est un film, que ça reste encore toujours du cinéma, mais ils vont comprendre que c’est la réalité d’un jeune dans une bande, un truc qu’ on ne voit jamais… Les membres d’une bande n’attaquent jamais des gens dans la rue , ça arrive très rarement dans la réalité ; ils s’attaquent entre eux, parce que si ils attaquent quelqu’un là-bas, tous les agents de police vont aller les coffrer tous. Donc voilà… Mais d’un autre côté, il y a un million d’histoires qu’on peut raconter à Bruxelles…

Billal Fallah : On a fait un focus sur l’histoire de Mavela et Marwan, … Si Bruxelles devient négatif à cause de ça, ça veut dire que le monde des bandes est un monde où tu ne peux pas aller et qu’il y a des problèmes, que c’est une réalité, et ça on doit le voir aussi.

Adil El Arbi : On préférait que les gens aient une mauvaise image de la bande plutôt qu’une mauvaise image de Bruxelles. Par exemple… Jaco Van Dormael a vraiment fait un film super sur Dieu qui soit disant habite à Bruxelles, et c’est aussi un autre Bruxelles, et un autre monde…

Billal Fallah : Il y a aussi " Plan Bart ", une comédie romantique qui est tournée ici à Bruxelles, et voilà, là le soleil est toujours là, tout le monde est heureux… Bruxelles a tous ces côtés-là.

Adil El Arbi: On peut raconter un million d’histoires dans cette ville, mais c’est vrai qu’on a fait un film assez street

Billal Fallah : C’est un film de ghetto…

Adil El Arbi: Un film de Scorsese comme " Goodfellas " - Les Affranchis – ben, ça va être sur les gangs…

Billal Fallah : " Do the right thing " de Spike Lee, c’est aussi New York, un côté de New York qui n’est pas super quoi !

En tout cas, vous faites la preuve qu’il est possible de faire un film d’action en Belgique.

Billal Fallah : Oui, c’est possible. Même un film de science-fiction…

Adil El Arbi : C’est le genre de film qui nous a toujours attirés et je crois qu’il faut être malin …. Il n’y a pas de gros hélicoptères, d’explosions et tout ça…mais oui, c’est possible de faire un film intéressant avec de l’action, parce que la vie aussi elle est parfois pleine d’action. Il n’y a pas que des scènes où les gens parlent… Plus tard, on fera peut-être des films très intimistes mais en ce moment ce n’est pas notre truc.

Un film sur l’assassinat de Kennedy… ?

Adil El Arbi : Voilà, où Lee Harvey Oswald est vraiment le tueur, ça sera de la pure fiction !

 

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