L'interview de Ben Stassen pour "Robinson Crusoé"

Ben Stassen
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Ben Stassen - © ROBYN BECK - AFP

 "Robinson Crusoe" est la nouvelle création issue des studios belges NWave Pictures, spécialisés dans les films d’animation. Cette aventure à destination des plus jeunes est une nouvelle perle technique qui confirme une fois encore le savoir-faire belge digne des productions hollywoodiennes! Rencontre avec le réalisateur Ben Stassen.

Vous avez fait vos études de cinéma en Californie, vous avez travaillé sur des films internationaux, mais vous restez fidèle à la Belgique pour vos productions. Trouvez-vous qu’il y a du talent dans notre pays ?

C’est exact, après avoir fait mes études universitaires ici en Belgique, j’ai repris des études post-universitaires aux Etats-Unis où j’ai travaillé pendant plus de 10 ans. C’est un petit peu par hasard que je suis tombé dans l’image de synthèse, la création d’images par ordinateur et  l’animation. C’est clair que nous avons autant de talents ici en Belgique qu’il y en a dans les grandes villes aux Etats-Unis.  Ce qui est vraiment génial par rapport à ce qui se passe, c’est que la révolution digitale a mis à notre disposition les mêmes outils, que l’on soit à Los Angeles ou à Bruxelles, on travaille avec les mêmes ordinateurs et les mêmes logiciels. Il n’y a plus cet avantage des grands centres de production qu’il y avait il y a 20 ou 30 ans.  Prenons le cas des films comme " Star Wars ", ça aurait été inconcevable de les faire hors de Los Angeles ou de  Londres.  Maintenant, que ce soit dans une île au sud du Pacifique ou à Bruxelles, nous avons vraiment les mêmes outils pour créer ces films. Il y a grande tradition de l’art graphique en Belgique : nous avons beaucoup de dessinateurs, beaucoup de bonnes écoles de formation aussi bien du dessin traditionnel que de l’infographie. Donc  oui la Belgique a une réserve de talents très importante.  Cela dit, ça reste un petit pays et quand nous faisons des projets assez ambitieux comme les nôtres, il y a quand même pas mal de gens qui s’occupent de la fabrication d’un film. Nous recrutons beaucoup de professionnels à l’étranger, le plus gros contingent  reste les Belges, ensuite les Français et des gens du monde entier qui travaillent ici.

Pourquoi est-ce qu’il y a autant de films d’animation en Belgique ? Je pense notamment aux dessins animés de la maison Dupuis. Qu’en est-il de cette culture du dessin animé, de l’animation ?

Je pense que la culture du dessin animé en Belgique trouve ses racines d’abord la bande dessinée.  Quand les médias avec la distribution TV et la vidéo ont commencé à se développer, les opportunités de créer des dessins animés pour la télévision, la vidéo et  les longs métrages ont proliféré. Il y a cette réserve de talents, ces grosses sociétés comme Dupuis qui ont des centres d’animation. C’est un ensemble d’éléments qui fait que l’on a pas mal de ressources et puis il y a aussi un élément qu’il ne faut pas négliger du tout, c’est le tax shelter. Il permet en effet de financer des films assez aisément ici en Belgique et l’avantage est qu’il se prête excessivement bien à l’animation, parce que l’argent doit être dépensé sur le territoire belge. C’est une incitation fiscale destinée à créer de l’activité économique.  Et quand on fait des films d’animation ce n’est pas 4, 5, ou 6 semaines de tournage avec une équipe plus ou moins grande, ce sont des années de travail.  Nous bénéficions de ce support depuis 2008 et nous avons maintenant dépassé les 100 collaborateurs à temps plein. Nous produisons nos propres films, mais aussi pas mal de sociétés belges qui travaillent sur la production de films étrangers, français etc. Par exemple une partie d’ "Astérix" a été produite à Gand grâce au tax shelter.  C’est un élément important qui contribue à l’essor grandissant de l’animation ici en Belgique.

Petite question technique : pouvez-vous pour nous, simples novices, expliquer comment on fabrique un film 3D et comment fonctionne votre technique qui fait sortir l’image de l’écran et non de faire de la 3D dans l’écran, c’est bien ça ?

Le cinéma en relief existe depuis très longtemps, depuis pas mal de décennies. Il y a eu des périodes avec des films de ce genre qui sortaient dans les années 50, puis dans les années 80, ça n’a pas vraiment fonctionné sur le long terme parce que les spectateurs se fatiguaient très vite.  Le relief, c’est quoi ? C’est essayer de filmer la réalité de la même manière que nous la percevons avec nos yeux.  Nous voyons la réalité sous deux angles différents, œil droit, œil gauche.  Si je mets mon doigt devant mon œil droit, il sera au centre de vision de mon œil droit et à l’extrême droite de mon œil gauche.  Mon cerveau utilise cette information-là pour placer les objets dans l’espace.  Mon cerveau sait que mon doigt est très près.  Plus j’éloigne mon doigt, plus la position dans mes deux yeux sera identique.  C’est le principe même de ce que l’on appelle la stéréopsie, ce qui permet de voir le monde autour de nous en trois dimensions.  Quand on fait un film en relief, c’est exactement la même chose.  On filme la réalité sous deux angles différents, avec deux caméras distancées de 6,5 cm soit la distance moyenne entre les deux yeux.  Et donc en filmant la réalité de l’œil droit avec une caméra et celle de l’œil gauche avec l’autre caméra et en projetant ces deux images dans une salle de cinéma, on duplique cet aspect de volume et de dimension dans l’image.  Maintenant il y a plusieurs manières d’aborder sur le plan créatif le relief… Je dois peut-être dire une petite chose sur l’aspect technique de la projection. Avant c’était très compliqué de faire du cinéma en relief, il y avait deux projecteurs séparés, les spectateurs mettaient des lunettes rouges et bleues et la qualité du relief n’était pas bonne. Maintenant il existe des projecteurs digitaux qui permettent de faire de la très haute qualité au niveau de la reproduction du relief dans les salles de cinéma.  Par contre il faut toujours des lunettes spéciales parce qu’il faut que l’œil droit ne voie que l’image droite et l’œil gauche ne peut voir que l’image gauche, alors que les deux images sont projetées en même temps à l’écran.

Je dois dire que je suis un peu déçu de ce qu’il se passe avec le relief. 

Le relief a vraiment le potentiel d’être un nouveau langage cinématographique, mais la plupart des cinéastes ne s’en servent pas du tout comme ça. C’est plutôt un gimmick technico-financier où les dirigeants du studio essaient de vendre les billets un peu plus chers.

Ils font porter des lunettes aux gens mais dans la plupart des cas ça n’apporte rien.  Parmi la majorité des films qui sortent à Hollywood, il y a eu quelques exceptions notables telles que "Gravity" et deux ou trois autres, mais la plupart des productions sont des films en 2,5D avec un peu de perspective derrière l’écran mais il n’y a rien qui sort de l’écran.  Le but n’est pas simplement de faire des effets, c’est plutôt de créer de l’immersion. Quand on fait un bon film en relief, on a l’impression de transporter l’audience au cœur même de l’action et c’est ça l’essence même de la technique.  C’est ce que l’on essaie de faire avec "Robinson Crusoé", je vous en supplie, allez le voir en relief parce que l’expérience est vraiment supérieure à celle de la 2D. Ça reste ludique et amusant mais le relief amène quand même une toute autre dimension à l’expérience.

Il y a 2 ans, vous disiez que vous donniez encore 2 ou 3 ans à la 3D.  "Robinson Crusoé" est en 3D.  Vous avez changé d’avis sur le dispositif?

La perspective à court et moyen termes n’est pas très bonne, il y a beaucoup de films qui sortent en relief et qui ne sont pas tournés en relief. Ils sont convertis d’une façon tout à fait artificielle en post-production. Le public en général est fatigué du relief, parce qu’il doit payer plus cher sa place de cinéma, il doit mettre des lunettes et il se dit qu’il aurait aussi bien pu voir ce film en 2D car le relief n’apporte rien.  Et je parle d’excellents films, les films Pixar par exemple sont fantastiques, mais le relief est dispensable car il n’est pas conçu comme une partie du langage cinématographique. Notre objectif est de vraiment utiliser le relief, et ça c’est un petit peu notre histoire car nous avons fait pendant plusieurs décennies beaucoup de films pour les parcs d’attractions, les cinémas " Imax " où l’aspect spectaculaire était important donc nous essayons d’utiliser le relief pour raconter l’histoire d’une façon tout à fait différente. Mon espoir pour le futur c’est de passer à une nouvelle technologie.  Pour l’instant tous les films sont tournés en 24 images/seconde, ce qui impose des restrictions techniques très importantes sur la production d’un long métrage. Il y a beaucoup de choses qu’on ne peut pas faire, comme les mouvements latéraux avec la caméra par exemple. Il y a énormément de limites de l’expression créative à cause du relief.  Si on passait par contre à une vitesse de défilement d’images plus élevé, là il n’y aurait plus de limites. On pourrait faire en relief ce qui est fait dans les films d’action en 2D. Le premier à avoir utilisé cette technologie c’est Peter Jackson avec la trilogie du "Hobbit".  C’est un peu passé inaperçu mais les trois films sont sortis en 48 images/seconde et en relief. C’était incroyable. James Cameron va sortir les prochains "Avatar" non pas en 48 images/seconde mais en 60 images/seconde.  L’expérience va être vraiment phénoménale.  Mon espoir c’est qu’à l’avenir, il n’y aura plus trois films 3D qui sortent par semaine mais un seul par mois avec à une autre vitesse de défilement d’images et que ça en vaille vraiment la peine. Ce sera vraiment une expérience totalement différente. C’est là que doit se diriger le futur du cinéma en relief sous peine de disparaitre.

Comment une compagnie européenne, belge, réussit-elle à concurrencer des grandes compagnies américaines ? Comment faites-vous ?

C’est excessivement difficile de faire des films d’animation pour le marché international.  L’animation est probablement la seule catégorie de films où la comparaison a toujours lieu avec les grands studios américains : Pixar, Blue Sky ou encore Dreamwall. Si Luc Besson fait  un "Taxi" en France, on ne va pas le comparer avec le dernier Bruce Willis.  On aime ou on n’aime pas mais voilà.  C’est vraiment un grand défi parce que sur le plan international, c’est très compliqué de faire face à ces bulldozers qui écrasent tout sur leur passage.  C’est d’autant plus difficile dans l’animation car il y a très peu de fenêtres de sortie, c’est-à-dire des bonnes périodes pour sortir un film. Il y a en Belgique la Toussaint, Noël, Carnaval et Pâques et ça dépend souvent du climat. Toutes les bonnes fenêtres de sortie pour un film d’animation ou les films familiaux sont monopolisées par les grands studios américains.  Notre avantage par contre, en étant une plus petite société, c’est qu’il y a énormément de très bons distributeurs qui n’ont pas accès aux grands films américains.  Pourquoi ?  Parce que Disney, Paramount et Universal produisent leurs propres films d’animation et les distribuent eux-mêmes dans le monde entier. Les distributeurs indépendants n’ont pas accès à ces films-là, donc ils sont quand même assez friands de pouvoir mettre la main sur des films d’animation de classe internationale qui ne viennent pas des studios et c’est là qu’on joue notre rôle. On a trouvé notre segment du marché qui permet de vendre des films d’animation à des distributeurs qui dans le cas contraire, ne pourraient pas distribuer des films familiaux. "Robinson Crusoé" par exemple sort dans plus de 80 territoires, y compris la Chine. Le film sortira aux Etats-Unis au mois de septembre grâce à la société Lionsgate qui est entre autres responsable des "Hunger Games". Il y aura une sortie dans plus de 1500 salles en Amérique du Nord, ce qui est pour nous une première.  Notre premier film "Fly me to the Moon" y était sorti mais de façon plus limitée vu qu’il n’était sorti qu’en relief. Mais une sortie nationale américaine, avec un gros budget marketing c’est fantastique.

Vous avez d’ailleurs évoqué le sujet tout à l’heure, vos films deviennent souvent des attractions dans différents parcs d’attractions. À quand un parc d’attractions "Ben Stassen World" où on pourra voir des perroquets qui parlent et des mouches dans l’espace ?

À l’origine, cette société était spécialisée dans les "Specialty film", c’est-à-dire des films non destinés aux salles multiplexes mais exclusivement pour des musées, des parcs d’attractions, etc.  C’était notre bagage et nous sommes devenus un des leaders mondiaux de la production de ce type de films-là.  C’est vrai que nos films sont vus dans le monde entier, la plupart des gens qui vont dans ces parcs ne savent même pas que ces films ont été produits par nous.  Pourquoi ? Parce que souvent dans un film d’attraction il n’y a pas de générique de début ni de générique de fin, parce qu’on fait croire aux gens qu’ils ne regardent pas un film mais qu’ils sont en train de vivre une expérience réelle.  Quant à passer de la production de ce type de production à la création d’un parc d’attractions, c’est encore un tout autre domaine, un tout autre milieu.  C’est vrai qu’en Belgique il y a l’exemple du Studio 100 en Flandres qui a fait du personnage Maya le "Méli Parc", mais ce n’est pas dans cette voie-là que nous nous dirigeons. Nous restons des intervenants importants, tous nos longs métrages donnent aussi naissance à un film d’attraction de 10 à 13 minutes qui est diffusé dans les parcs du monde entier, mais de là à construire notre propre parc il y a encore de la marge.

Ce n’est pas la première fois que vous travaillez en duo avec Vincent Kesteloot, comment répartissez-vous les rôles ? 

Jusqu’au film "Sammy" j’avais produit et réalisé tous les films moi-même.  Sur  "Sammy 2", je faisais également un film en Afrique donc je savais difficilement être en Afrique et en Belgique en même temps. C’est à partir de ce moment-là que j’ai décidé d’embaucher un co-réalisateur.  Et ça se passe très bien parce que j’ai plutôt une vision globale des choses et Vincent s’occupe vraiment des détails au jour le jour, il surveille l’élaboration du projet. Cette dichotomie fonctionne bien car il faut savoir que la production de tout film est très fragmentée.  Mais quand on prend des images réelles on filme 2 ou 3 minutes par jour, chez nous ce sont des secondes par jour. Un graphiste va animer maximum 30 images par jour, c’est  1 seconde et ¼ par jour par personne.  C’est tellement fragmenté qu’à un moment donné, c’est dur de garder ses distances et donc j’ai à présent un co-réalisateur ou un réalisateur qui s’occupe plus de la fabrication en tant que tel, qui fait le suivi de l’animation et moi je m’occupe plutôt du suivi global. Je m’attache beaucoup à l’écriture du scénario, de l’élaboration de base de ce qu’on appelle "l’animatic" qui est donc une version rudimentaire du film avant de passer vraiment à l’animation. Je suis responsable de tout ce qui est son, musique, post-production, et je garde cette vue d’ensemble qui permet d’avoir une bonne équipe et de faire avancer les choses. 

Donc, c’est vous qui avez choisi de faire un film sur Robinson Crusoé ?

L’histoire de Robinson Crusoé est arrivée lors de la production de " Sammy 2 ". J’avais engagé un scénariste américain, Chris Hubbell, qui a travaillé pendant 15 ans chez Disney, pour réécrire quelques lignes de dialogues. Il savait que j’étais à la recherche d’histoires pour notre prochain film. C’est à ce moment-là qu’il m’a présenté un scénario, qu’il avait écrit il y a plusieurs années, appelé "Tuesday Stale", l’histoire de Tuesday et c’est en fait l’histoire de Robinson Crusoé vue selon l’angle des animaux sur l’île où arrive Robinson Crusoé.  J’ai tout de suite été séduit par l’histoire, par le scénario, l’humour et l’action. Le récit mélangeait bien les deux, et en plus ce n’était pas inintéressant, puisque la concurrence est incarnée par les grands studios américains. Ils ont une machinerie de marketing vraiment incroyable. Quand on fait un récit original, "The Haunted Castle", ou bien "Sammy", il faut d’abord vendre, expliquer de quoi il s’agit, expliquer les personnages, l’histoire ; quand on dit ici " Robinson Crusoé ", ça produit un déclic dans la tête des gens. Ils connaissent plus ou moins l’histoire, alors c’est facile à vendre. Il ne faut pas sous-estimer cet aspect-là des choses, c’est un peu stratégique dans le choix des projets, avoir une propriété intellectuelle qui est déjà connue dans le monde entier, c’est un avantage marketing non négligeable. J’ai été séduit autant par le scénario que par ce potentiel de diffusion internationale et on fait un petit peu la même chose sur notre prochain projet qui s’appelle "Son of Bigfoot", Le Fils du Yeti.