L'interview d'Isabelle Huppert pour "Elle"

Isabelle Huppert
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Isabelle Huppert - © ALBERTO PIZZOLI - AFP

Actrice incontournable du cinéma, véritable icône internationale, Isabelle Huppert peut se targuer d’être une des figures les plus respectées du 7ème art. Au fil d’une carrière aussi diversifiée qu’impressionnante, elle a multiplié des rôles forts et intenses, toujours auréolés par le succès critique et public. Nul autre qu’elle ne pouvait se glisser dans la peau d’une femme d’affaire victime d’un viol dans le nouveau film d’un cinéaste hors-norme, Paul Verhoeven. La rencontre au sommet entre ces deux personnalités sera l’événement incontournable cette année à Cannes. Cathy Immelen a rencontré pour Tellement Ciné la comédienne à l’affiche d’un des films les plus attendus de la sélection, "Elle".

 

 

Isabelle Huppert nous sommes ravis et très honorés que vous nous accordiez un petit peu de votre temps aujourd’hui à Paris. J’ai donc vu le nouveau film de Paul Verhoeven et si je vous dis que j’ai rigolé pendant le film est-ce que vous me prenez pour une fille tordue ou est-ce que ça vous semble logique ?

 

Non… Oui, oui ça me paraît tout à fait normal.  Il y a beaucoup de petits détails qui sont drôles, Verhoeven a beaucoup d’humour, il voit les choses d’une manière très drôle la plupart du temps.  Il sait mêler à la fois le tragique et une certaine gravité ou il fait naître une certaine inquiétude mais ça n’empêche pas les effets comiques. 

 

Un film qui démarre pourtant par une scène de viol, c’est assez dur à regarder. Ce genre de scène est compliqué à tourner pour une actrice ?

 

Pas du tout non parce que c’est très technique ce genre de scène. C’est très découpé.  Et c’est tout le talent de Verhoeven de nous faire croire à la violence, de nous faire croire à la peur. Mais ça reste un travail plutôt technique quand on le fait. Donc on n’éprouve pas du tout la même sensation que le spectateur.  Dieu merci !

 

La vie c’est toujours une énigme d’une certaine manière. 

 

Paul Verhoeven nous a rendu visite la semaine dernière donc nous avons déjà pu le rencontrer et il nous a dit, je reprends ses mots : "Aucune actrice américaine n’aurait accepté de jouer ce rôle".  Et je voulais avoir votre avis sur cette déclaration.

 

Il faudrait demander d’abord à toutes les actrices américaines.  Peut-être leur a-t-il demandé. Je ne sais pas, je ne peux pas répondre à leur place. Il y a des rôles qui font peur sur le papier, mais je je pense à des actrices américaines comme Julianne Moore, ou même Nicole Kidman qui se sont lancées parfois dans des aventures assez délicates.  Il est mieux placé que moi pour le dire.  Il y a aussi beaucoup d’ambiguïté dans ce personnage.  C’est vraiment une raison tout à fait séduisante pour faire le film, cette ambiguïté, cet entre-deux ; on a beaucoup de mal à saisir exactement qui elle est, on a l’impression qu’elle est à la fois une multitude de personnes et surtout ce qui est intéressant c’est que plus Verhoeven nous donne d’explications, moins on la comprend.  C’est un film qui se termine par une forme d’énigme, mais ce qui est certain, c’est qu’elle est debout et qu’elle vit.  La vie c’est toujours une énigme d’une certaine manière.  Donc il parle très bien de ça, de ce tissu humain dont on est fait qui fait qu’on affronte les choses sans forcément les comprendre et sans les résoudre à chaque moment.  Mais on est bien obligé de les affronter, et puis de continuer à avancer. 

 

Il laisse une latitude d’interprétation au téléspectateur.

 

Oui. Enfin à son intelligence qui accepte justement de ne pas forcément tout comprendre. C’est une forme d’intelligence, que celle-là et il fait appel à ça.  Bien sûr. 

 

Pensez-vous que le film sera perçu différemment par les hommes que par les femmes ?

 

Jusqu’à présent je n’ai pas ce sentiment. C’est assez agréable parce que je rencontre beaucoup de gens qui aiment beaucoup le film, après ça ne me renseigne pas forcément de la manière dont il sera accueilli par je l’espère,  le plus grand nombre, mais dans  tous les cas les quelques personnes que j’ai rencontrées jusqu’à présent l’aiment beaucoup. La surprise, plutôt la bonne surprise c’est  que je n’ai pas le sentiment que les femmes l’aiment moins que les hommes, ce qui était peut-être la chose la plus prévisible au fond.  Eh bien pas du tout.  Donc bravo Paul Verhoeven !

 

C’est vrai que c’est un plaisir de le voir de retour à Cannes.  C’est important pour vous d’accompagner un film au Festival ? C’est un moment clé pour la promotion d’un long-métrage ?

 

Quand j’ai su que le film était retenu pour le Festival, j’ai été vraiment plus qu’heureuse.  C’est formidable.  C’est bien que Verhoeven soit une fois dans sa vie en compétition à Cannes. Il est venu présenter "Basic Instinct" mais pas en compétition, et je pense qu’il a toute sa place dans un festival comme Cannes.  Et puis le film a une force provocatrice aussi bien sûr, mais c’est un grand cinéaste, donc il a aussi sa place dans ce temple du cinéma d’une certaine manière. 

 

 

Est-ce que vous avez eu l’impression de travailler avec un cinéaste américain ou un cinéaste européen, dans sa manière d’être sur le plateau et de vous diriger ?

 

Un peu des deux.  Il y a à la fois quelque chose de chabrolien dans le film et puis quelque chose d’hitchcockien. Verhoeven aime bien s’aventurer dans des genres dont il s’échappe tout de suite : tout d’un coup il y a une empreinte hitchcockienne, c’est quand même un thriller, il y a un suspens, puis en même temps il y a la sociologie d’une époque aussi, sociologie d’un groupe de gens. En ce sens, il est assez chabrolien. Ca ressemble vraiment à Verhoeven qui est à la fois hollandais et qui a passé la majeure partie de sa vie aux Etats-Unis.  C’est vraiment un film qui raconte aussi ces deux influences qui ne sont pas si courantes à l’heure actuelle. Il y a eu une époque évidemment où Hollywood était peuplé de cinéastes européens qui devenaient américains à part entière. A l’heure actuelle c’est assez rare d’avoir un cinéaste comme lui qui est à la fois resté très européen et qui en même temps est devenu aussi complètement américain dans sa façon d’être.  Je ressentais cette synergie d’influences, même si  c’est difficile de vraiment établir ce qui appartient à l’un ou l’autre aspect dans la manière de diriger les acteurs. Je pense que le continent cinéma recouvre un peu toutes ces particularités dans ce domaine-là en tous les cas, dans ce qui pourrait être la direction d’acteurs.

Quand on est complètement porté par le film à un moment donné, on ne se pose plus aucune question, il y a une sorte de fusion absolue entre le film et soi, on oublie qu’on joue un rôle quand on est à ce point fabriqué par le film. 

On sent en tout cas que vous avez pris beaucoup de plaisir lors de ce tournage, voire une petite jouissance à jouer quelqu’un d’aussi complexe et étrange.

 

Il y a toujours un grand plaisir à jouer un personnage aussi complexe bien sûr.  Le grand plaisir c’était cette immersion totale, j’ai pratiquement été de tous les plans pendant 12 semaines, et c’est vrai que ça procure presqu’un sentiment d’ivresse. Quand on est complètement porté par le film à un moment donné, on ne se pose plus aucune question, il y a une sorte de fusion absolue entre le film et soi, on oublie qu’on joue un rôle quand on est à ce point fabriqué par le film.  Donc c’est un sentiment très agréable, assez inoubliable.

 

Un peu vertigineux peut-être ?  Voire dangereux.

 

Dangereux non. Vertigineux, oui, il faut aimer le vertige, je n’aime pas particulièrement cette sensation, je retiens plutôt la notion d’ivresse.  Ca peut être agréable d’être ivre, d’avoir le vertige un petit peu moins.

 

On a l’impression que vous n’avez peur d’aucun rôle.  Quels sont vos critères quand vous recevez un scénario ?  Qu’est-ce qui vous fait dire oui ?

 

C’est une question très difficile.  C’est un sentiment, une intuition.  Evidemment la pièce maîtresse reste le metteur en scène mais aussi le scénario. S’il ne m’avait pas plu autant, je ne me serais peut-être pas lancée avec la même facilité dans l’aventure.  Après je savais que c’était Paul Verhoeven qui allait le faire… On lit aussi un scénario à l’aune de ce qu’on connaît du metteur en scène, donc tout est un peu mêlé.  J’accorde aussi de l’importance aux dialogues, c’est très important. C’est ce qui vous relie de façon la plus immédiate au plaisir que l’on va avoir à tourner un film. On se voit tout d’un coup en train de dire les choses, c’est essentiel.  Le personnage est défini par ce qu’il dit, par ce qu’il est évidemment mais la manière dont il dit les choses demeure un élément déterminant.

 

Vous disiez que vous pouviez vous référer au passé des cinéastes mais vous tournez quand même énormément avec des jeunes, avec des metteurs en scène novices également. On vous a vu chez Joachim Lafosse ou Ursula Meyer. Vous continuez à suivre ces réalisateurs qui ont débuté avec vous ?

 

Oui, il y a eu une période assez faste où effectivement la même année j’ai tourné avec Joachim Lafosse et Ursula Meyer. J’en tire une certaine fierté parce que j’ai fait avec eux leurs deux premiers films. Ursula  était d’ailleurs venue me voir alors que j’étais en train de tourner " Nue propriété " de Joachim. J’avais vu des choses d’eux, des courts-métrages et ils m’avaient convaincus avec leurs scénarios. Je ne me suis pas trompée, c’est devenu deux cinéastes incontournables, qui font des films importants, qui vont dans les festivals et je suis contente d’avoir fait leurs premiers films. C’était à peu près la même année, là ça fait un moment que je n’ai pas retourné de premiers films. Après un film c’est toujours un faisceau de désirs collectifs donc on n’est pas seul à s’aventurer, il y a un producteur, il y a d’autres acteurs, il y a tout un mouvement autour d’une première œuvre qui est propre à vous donner envie de vous engager aux côtés des autres. 

 

J’ai beaucoup eu l’occasion de rencontrer des artistes et chez les femmes, quand on leur demande quelle est leur idole, quelle actrice les fait rêver, vous revenez toujours en tête de liste.  Que ce soit avec Julianne Moore, Jessica Chastain, des actrices belges, des françaises comme Adèle Haenel, toutes vous mentionnent à chaque fois.  Quel regard vous portez sur toutes ces actrices qui vous admirent ?

 

C’est peut-être le gang des rousses que vous me citez-là, vous qui êtes rousse vous devez savoir… Vous êtes encore plus rousse que moi d’ailleurs. (rires) Pour Julianne Moore et Jessica Chastain, que je connais bien l’une et l’autre, je le dis comme une boutade mais plus sérieusement, peut-être que les actrices américaines peuvent nous envier par la diversité des choix qui nous sont proposés. Je pense qu’elles ont beaucoup de propositions mais il y a tellement de cinéphilies différentes qui passent en Europe. J’ai l’impression qu’il y a d’une part une ouverture pas uniquement tournée vers  les Etats-Unis mais au contraire sur le monde entier et qu’il y a d’autre part un regard moins formaté qui fabrique en quelque sorte des personnes comme moi qui restent très attirées, très éveillées à toutes les cinématographies du monde.  Sans doute que les Etats-Unis sont un petit peu plus repliés sur eux-mêmes d’une certaine manière.

 

Et vous avez une théorie sur les actrices rousses alors ? 

 

Non je n’ai pas une théorie particulière, je constate simplement que ces actrices-là sont rousses, et très rousses

 

C’est mon plaisir de rencontrer les metteurs en scène, de faire les choses au moment où je les fais.

 

Si on regarde un petit peu votre filmographie, vous donnez l’impression que vous n’arrêtez jamais. Vous êtes une icône dans le milieu et pourtant, on connaît très peu de choses sur votre vie privée. Vous êtes rarement sur les plateaux de télé ou dans les pages des magazines people.  Quel est votre rapport avec le public, que vous rencontrez dans la rue, vos fans, vos admirateurs ?

 

Je ne rencontre pas énormément de personnes dans la rue vous savez. Les gens ne vous reconnaissent pas forcément là où ils ne s’attendent pas à vous voir, donc le public comme vous dites ne se matérialise pas par des hordes de fans qui seraient à mes basques dans la rue et heureusement. Je suis très contente que les gens voient les films bien sûr, c’est un grand plaisir quand un film rencontre le succès, c’est très agréable. Après je pense que le rapport que l’on  entretient avec ce que l’on fait, dans mon cas c’est vraiment un plaisir très peu altruiste et finalement assez égoïste.  C’est mon plaisir de rencontrer les metteurs en scène, de faire les choses au moment où je les fais. C’est une satisfaction immédiate et par extension ça en devient une aussi quand le film est apprécié du public, mais ça reste quelque chose de plus lointain pour moi auquel je ne pense pas forcément de manière très précise.

 

Alors quelques petites questions cannoises puisqu’au mois de mai un petit festival dans le Sud de la France nous attend. Avez-vous déjà compté le nombre de fois où vous êtes venue défendre un film sur la Croisette ?

 

Si je me penche sur la question je pourrais calculer mais j’ai lu récemment que c’est la 20ème fois que je vais en compétition ou en sélection. Je ne compte pas la Quinzaine, toutes les sélections parallèles…auxquelles je suis allée également.

 

C’est un record.

 

Ce n’est pas impossible.

 

C’est toujours le même enthousiasme de descendre sur la Croisette ?

 

Toujours. Oui, franchement je ne vois pas comment on pourrait être blasé, c’est une grande excitation, un grand plaisir d’aller là-bas et de parler d’un travail qu’on aime faire.  C’est merveilleux. 

 

Le côté strass, paillettes, barnum médiatique, ce n’est pas trop oppressant ?

 

Si ça peut l’être. Je pourrais dire oui une fois qu’on en a un peu l’habitude ça l’est moins, or c’est faux, parce que c’est à chaque fois différent. C’est un rituel et les rituels c’est très important. Imaginons qu’il n’y ait plus Cannes et ses rituels, ce ne serait plus Cannes donc il faut le prendre comme ça aussi.

 

Vous souvenez-vous de  l’émotion que vous avez ressentie quand vous avez remporté votre premier Prix d’interprétation ?


Ah oui !  Oui ça ne s’oublie pas dans une vie. Quand j’ai reçu le premier et même le deuxième, ça a été  des moments très forts en émotion, surtout quand on vous l’annonce. Ca vous marque à jamais.

 

Vous avez vécu différemment les deux prix ?

 

Certainement, il y avait quand même 20 ans d’intervalle ou même peut-être plus, j’ai reçu le premier très jeune. Au fond je crois que quand je l’ai reçu, je ne me rendais pas compte. Je ne dis pas que je l’ai pris comme une chose naturelle mais c’était un des premiers films importants que je faisais et j’ai tout de suite reçu ce prix.  Ce sont des moments précieux.  Dans le cinéma, il y a ces moments-là et aussi des moments très intimes et très privés que les gens ne peuvent absolument pas imaginer. Avant de tourner une scène, c’est la préparation le matin, ce sont des instants très solitaires, alors ce qui est assez amusant c’est l’arc qui se déploie entre ces moments qui sont vus par le plus grand nombre, un peu comme des coups de tonnerre, et puis cette sorte d’antichambre privée, et je pense que c’est assez difficile de faire percevoir exactement ce que sont ces moments-là.

 

Un César ça a été un tournant dans votre carrière, ça vous a permis d’accéder à un autre niveau ?

 

Je ne sais pas, j’ai du mal à répondre parce que j’ai aussi le sentiment que chaque étape vous emmène ailleurs. J’ai aussi l’impression qu’après les choses continuent ou recommencent, on ne peut pas dire que ce soit une progression dont on ne redescend jamais, ce n’est pas tout à fait comme ça que ça se passe. 

 

Pour conclure il y a votre amitié avec Michael Haneke. Quand vous étiez présidente du jury en 2009, la Palme d’or a été attribuée au film "Le Ruban blanc". On vous a reproché ce choix à l’époque en disant : "Elle a primé son ami Michael Haneke." Il y avait eu une petite polémique à ce propos dans les milieux du journalisme.

 

Oui vraiment inutile parce que cette Palme a été décernée à la quasi-unanimité, donc je ne vois pas comment j’aurais pu convaincre, je ne sais pas, 8 personnes moins une peut-être qui avait pensé que ce n’était pas la Palme d’or qu’il méritait. Dans tous les cas, je crois que c’était vraiment une polémique sans fondement.

 

Merci Isabelle Huppert.

 

Merci à vous.

L'interview intégrale de Cathy Immelen pour Tellement Ciné en vidéo.