L'interview d'Isabelle Carré pour "Le cœur régulier"

Isabelle Carré au micro de Jean-Marc Panis
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Isabelle Carré au micro de Jean-Marc Panis - © RTBF

Isabelle Carré retrouve avec " le Cœur régulier " un rôle touchant dont elle a le secret.  Adaptée du roman d’Olivier Adam, cette histoire lui permet de montrer une fois encore l’étendue de son talent et de sa sensibilité. Jean-Marc Panis l’a rencontrée à l’occasion d’un portrait tout en sincérité.

Comment allez-vous ?

Isabelle Carré : Bien merci.  J’ai envie de dire : et vous ?

Moi ça va. Je suis très content de vous voir parce que, c’est peut-être un truc de spectateur, c’est quand même le principe du cinéma, c’est qu’on se projette dans les personnages que vous incarnez, et puis vous pour le coup, entre les perverses sexuelles, le deuil, l’Alzheimer, il y a énormément de rôles très forts…

Perverse sexuelle ?  Lequel ?

" Entre ses mains "…c’est pas per… ou érotomane on va dire…

Erotomane oui, voilà, attention ce n’est pas nymphomane. 

C’est vrai, vous avez été confrontée en tant que personnage à énormément de questions ou de choses très lourdes que l’on peut imaginer. Ça vous a donné des réponses, dans votre vie, que ce soit vie d’actrice ou vie d’être humain, d’être confrontée à tellement de choses fortes et lourdes ?

Oui, il y avait un texte que j’adorais d’une actrice avec laquelle j’ai eu la chance de travailler, Maria Casares, et qui avait écrit un livre un peu autobiographique, où elle disait j’ai tué…

Trompé mon mari…

Voilà, j’ai été un monstre, j’ai été une sainte, j’ai été une dame on m’a demandé d’avoir des millénaires, d’être là depuis toujours, d’être organique, d’être…et c’est vrai, oui c’est vrai que ce sont des milliers de vies en fait.  Enfin des centaines.  Pas des milliers mais des centaines, bientôt.  Bientôt oui des centaines de vies quand même…

Une centaine de rôles, au moins si on mélange théâtre et cinéma oui.

Oui si on mélange je crois que je suis à 60 films. Je n’en suis pas très sûre, et pour les pièces de théâtre peut-être une quarantaine.  Ça me paraît énorme tout à coup. Bientôt on va dire qu’un jour, j’aurai vécu ces centaines de vies à travers des personnages. J’aime bien cette phrase de Patrick Dewaere qui rentre chez lui, vraiment désespéré et sa femme lui dit : " Mais qu’est-ce qu’il se passe ? " Et il répond : " Ben aujourd’hui j’ai tué quelqu’un ".  Sa femme lui dit : " Mais non, t’as joué que tu tuais quelqu’un ".  " Oui mais j’ai vu que j’en étais capable ".  Alors ce n’est pas moi, je ne me sens pas du tout capable de tuer, je vous rassure, mais on approche quelque chose de vrai.  Pour répondre à votre question parfois oui et ça m’aide à comprendre comment on est fait, ça m’aide à approcher des choses, à voir qu’on est multiple, à voir nos ambivalences et à les accepter. Oui c’est très riche, c’est un métier merveilleux pour ça.  Mais je pourrais trouver les mêmes réponses comme spectateur ou alors en lisant.  En fait c’est à ça que ça sert tout ça.  C’est à se voir, à se comprendre et à peut-être mieux s’accepter.

Justement par rapport au " Cœur régulier ", vous avez lu Olivier Adam avant de jouer dedans ?

J’avais lu ses premiers romans, et c’est la troisième fois que j’ai la chance de participer à une adaptation d’un de ses livres. La première fois c’était l’équivalent de son roman " À l’abri de rien ".  Ça s’appelait " Maman est folle ", c’était un téléfilm pour France 3 sur les migrants à Calais et pourtant c’était il y a une dizaine d’années.  On avait été dans cette tristement célèbre jungle, qui était déjà vraiment difficile…

Violente.

À ce moment-là oui et là je n’ose même pas imaginer si j’y retournais. J’ai tourné aussi dans un film de Jalil Lespert, " Des vents contraires ", qui était adapté du roman éponyme d’Olivier. Donc c’est la troisième fois mais je ne le connaissais pas du tout, on ne s’était même jamais rencontré si ce n’est un petit quart d’heure sur le tournage du film de Jalil parce qu’on tournait à Saint-Malo et lui-même vivait à Saint-Malo à cette époque-là. Mais là où c’est vraiment merveilleux, c’est qu’il adore le film, qu’il a le sentiment…

 " Le cœur régulier " ?

Oui, il a l’impression que c’est en complète adéquation avec ce qu’il a voulu dire. Il a même le sentiment, c’est presque miraculeux, que ce sont les images qu’il avait en tête, d’une façon épurée ; c’est vraiment ce qu’il a voulu transmettre dans son livre, et qu’il a retrouvé dans le film de Vanja D’Alcantara. Je trouve que c’est vraiment une réussite si l’auteur est heureux. Et Dieu sait s’il y a beaucoup d’auteurs qui trouvent qu’on les trahit, que ça ne correspond pas à ce qu’ils ont voulu dire, qui se retirent du coup, qui ne participent pas du tout à la promotion. C’est quand même la grande majorité des cas. Et là, il est très généreux, il s’implique dans ce mot que je n’aime pas, " promo ", mais il est là, et du coup j’ai enfin pu le rencontrer. Eh ben, j’ai été très touchée parce qu’il y a dans sa personnalité, dans sa façon de regarder le film, il y a oui, quelque chose de très proche de ce qu’on a essayé de faire avec Vanja.  Elle dit que c’est des correspondances d’inconscient à inconscient.

Est-ce que vous vous souvenez de ce qui vous a fait dire oui pour ce rôle ?

Oui. Précisément, je le sais très bien, c’est la rencontre avec le personnage de Daïsuke, qui est une personne qui existe vraiment, au Japon, un ancien flic qui a décidé de passer le reste de sa vie à sauver des vies des gens qui se rendent sur une falaise réputée pour son taux de suicides. Lui est là avec ses jumelles et il sauve les gens. Il en a sauvé réellement plus de 500 à l’heure qu’il est.

Et vous l’avez rencontré ?

Je n’ai pas pu le rencontrer en vrai. Vanja l’a rencontré, une des actrices japonaises aussi, San également.  Moi Vanja, m’a demandé vraiment d’être comme une page blanche, d’oublier quasiment le scénario et de juste essayer d’être un vecteur pour que le public, les spectateurs puissent vivre ce voyage à leur tour, d’être plutôt dans la transmission et de ne pas être trop chargée de plein d’informations, mais au contraire de découvrir les choses, d’être vierge en fait.

Et être un peu paumée si je puis dire.

Et d’être un peu perdue oui.  De n’être plus dans mes repaires mais ça ce n’était pas l’actrice, enfin c’était moi, Isabelle, qui débarquait sur cette île. 18 heures de vol, je découvrais un Japon que je n’avais pas du tout imaginé, qui n’était pas du tout un Japon de carte postale mais un Japon très rural, très sauvage, désert, solitaire. L’inverse du pays qu’on imagine surpeuplé, c’est l’endroit le moins peuplé de l’île, et même la province de Shimane qui est sur le continent. Et puis là-bas, on était vraiment aussi dans les vents contraires. Les éléments se déchaînent beaucoup, et c’était spectaculaire cette falaise qui est d’une grande beauté mais aussi vraiment vertigineuse, réellement.

Vous avez le vertige ?

C’est-à-dire que là on s’approchait quand même très près du bord donc oui.  Pendant trois jours on a flirté comme ça avec le vide et avec les vents qui nous poussaient. Après j’ai découvert un Japon vraiment très authentique, très humble et beau.  Je crois que les images en attestent, c’est très beau à voir, mais ce n’est pas clinquant, c’est pas rouge et or, il n’y a pas les temples de Kyoto, ce sont des temples en pierres, simples… On a l’impression que le temps s’est arrêté.  On est presque resté dans les années 50. C’est assez touchant, assez émouvant.

Vous, Isabelle Carré, par rapport à ces questions que l’on peut se poser de la vie sur l’amour, le sens de la vie et dans les autres rôles que vous avez endossés, vous souvenez-vous de ce qui vous a poussé à devenir une actrice ? 

Je voulais être danseuse.  Mais j’ai commencé trop tard, j’ai commencé à 13 ans, je n’avais pas de coup de pied, je n’avais pas d’en-dehors, je galérais au dernier rang…

Pas de coup de pied ?

Le coup de pied vous savez c’est pour que vous teniez sur vos pointes.  Je ne tenais pas sur mes pointes, c’était une catastrophe, j’étais au dernier rang, et je me faisais humilier par tous les professeurs de danse parce que je n’arrivais pas à suivre.  Ça a été assez douloureux en fait, j’en rigole mais ça a été…

Un renoncement donc d’abord. 

Voilà, douloureux, un renoncement douloureux et une première confrontation avec le fait que ce n’est pas parce qu’on désire quelque chose que ça va arriver. 

Et là, vous vous dites, " je vais être actrice ". Vous savez ou vous ne savez peut-être pas encore ?

Là je me dis, j’ai eu beaucoup de plaisir quand même à être sur scène, même si c’était pour des spectacles de fin d’année pour les parents. Rien de très reluisant, mais ce plaisir-là je voulais le retrouver et du coup je me suis inscrite dans un cours de théâtre, sans trop de velléité, sans me projeter quelque part… sans ambition.  Mais je me suis sentie bien.  Je me suis sentie mieux. Je ne peux pas le dire autrement que par une onomatopée : ouf !  Et le sentiment aussi que les gens étaient beaucoup plus sympathiques que dans le milieu de la danse. Qu’on pouvait ne pas être dans la compétition mais devenir amis, avoir des belles rencontres, et voilà, ce qui s’est passé. 

Quand je vous vois jouer des rôles très forts, vous êtes aussi capable de tenir des rôles super drôles, mais je dirais que c’est quand même plus souvent des rôles…

Chargés.  Intenses.

C’est d’ailleurs un de vos partenaires de jeu, François Cluzet, qui disait que lorsqu’il avait une scène dure sur le plan émotionnel, il donnait rendez-vous. Je trouvais que c’était une belle idée.  Il disait : " Toi je sais que dans deux mois ou dans trois mois je vais devoir pleurer et il faut que ça se passe bien ". Il préparait énormément. Vous êtes dans quel genre, sans vouloir déflorer le secret mais dans la préparation de ces scènes.

Quand j’ai commencé, j’anticipais énormément, même quand je jouais au théâtre par exemple je passais ma journée allongée sur le canapé pour ne pas être fatiguée le soir…

Tout garder.

Tout garder. Et je me suis rendu compte que c’était très anxiogène. Et j’ai de plus en plus envie d’ " aller vers ".  Alors c’est difficile parce qu’évidemment on anticipe, on peut découvrir ce qui peut se passer, ce qui peut se produire, et ça c’est vraiment quelque chose que j’ai vécu avec Vanja D’Alcantara. Ce n’est pas que dans les mots, elle expérimente ça, elle le prouve tous les jours sur le plateau, l’idée que voilà, on est à des années lumières du storyboard, rien n’est prévu, rien n’est préparé, on peut oublier toutes les didascalies, on peut oublier même le scénario, la scène, ça n’a pas d’importance, le texte non plus, l’important c’est d’être vraiment là dans le moment présent.  Et de voir ce qui se passe. Et d’être ouvert. C’est son cas et elle vous libère de, je ne sais pas, d’une obligation de résultat, et c’est pas mal parce que du coup il y a beaucoup de choses qui s’improvisent, qui peuvent surgir, qui peuvent même vous surprendre vous-même, et on n’est pas dans un truc de bonne volonté ou de fabrication, mais dans une sincérité quelle qu’elle soit. Si l’émotion arrive plutôt là que là, finalement ce n’est pas très grave.

Ça demande de lâcher prise ? Du courage ? 

De la confiance. 

Est-ce que ça vous est souvent arrivé dans votre carrière d’avoir une femme ou un homme derrière la caméra et vous vous dites je lui fais confiance et c’est parti ?

C’est indispensable en fait.  C’est même complètement indispensable.  Le moment où ça peut être difficile de prolonger cette confiance, c’est quand on sent qu’on est dans des mains un peu étranges.  C’est assez rare, très rare même, mais ça peut arriver de sentir que quelqu’un aime bien avoir du pouvoir, aime bien en abuser un peu, gratter un peu là où ça fait mal, voir jusqu’où il peut aller, repousser vos limites. Alors repousser les limites, oui bien sûr, mais quand ça reste avec bienveillance.

Parce qu’il y a aussi… il y a ce lâcher prise, je pense par exemple à " Quatre étoiles ", ou peut-être plus dans la comédie qui demande énormément de rigueur, et de rythme comme " Les émotifs anonymes ", là il faut un mélange des deux.  Comment on travaille ça ?

Dans " Les émotifs anonymes ", Jean-Pierre Améris n’a pas du tout eu envie qu’on soit dans l’improvisation.  C’est de la musique.  On suit la partition et il faut trouver le bon rythme.  Mais c’est aussi jouissif. J’aime bien les deux en fait. Ça ne me dérange pas de sentir que tout est très cadré, qu’on se place dans un univers particulier, qu’il faut essayer de rentrer dedans, être au service de ça, ne pas se mettre en avant soi-même mais vraiment être au service de ce que le metteur en scène a imaginé. Mais c’est très agréable aussi d’être au service, ça peut être aussi très valorisant. 

Il faut apprendre des choses aussi. J’ai vu une scène que je trouvais très touchante. C’est sur le tournage où après " Marie Heurtin ", il y a toute une interview avec cette actrice Noémie…

Churlet.

Churlet.  En langage des signes. 

Oui.

C’est quelque chose qui vous plait ? Peut-être que vous ne le connaissiez pas avant, je n’en sais rien, d’apprendre par exemple le langage des signes.

C’est génial. C’est un privilège extraordinaire parce qu’évidemment, je pourrais moi décider d’apprendre la langue des signes comme ça pour moi dans la vie, mais je n’aurais pas cette espèce d’extraordinaire sésame et tous ces gens qui ont envie non seulement de transmettre ce qu’est vraiment la langue des signes, mais ce que c’est aussi que l’histoire des sourds, à quoi ça correspond au niveau historique. Ce par quoi ils sont passés, ce qu’ils ont subi.  La langue des signes a été interdite jusqu’à très récemment.  Toute cette histoire-là, c’est une culture.  D’ailleurs maintenant, je suis la marraine d’un journal dirigé par Noémie Churlet qui s’appelle Art’Pi, qui parle précisément de ça, de la culture sourde, et de l’art sourd, comprendre pourquoi des parents aujourd’hui se posent cette question. Est-ce qu’on fait l’appareillage ou pas ? Mais finalement, est-ce que c’est un handicap ? Est-ce que ce n’est pas une identité ? Et en parler avec des gens très différents, que chacun me raconte son histoire. Là, on se rejoint un peu avec vous autres les journalistes parce qu’avec votre micro vous avez tout à fait la même opportunité, le même privilège qu’on peut avoir nous avec le cinéma, c’est-à-dire que les gens disent tout à coup : " Tiens, ça va être une façon de transmettre peut-être mon expérience, de la restituer, de la partager avec d’autres gens ".  Donc nous, on reçoit ça, c’est vrai que c’est un grand privilège, alors c’est apprendre la langue des signes, oui, mais c’est aussi travailler avec des sourds…

Echanger.

Echanger, avoir un projet avec eux, les voir travailler, se retrouver dans une immense salle à table avec plein de petites filles sourdes qui signent dans tous les sens et finalement se retrouver dans leur situation à eux, c’est-à-dire être nous autres entendant en minorité et eux en majorité et voir que ça fonctionne très bien, voir que la communication est tout à fait simple et fluide. Ça m’a beaucoup apporté pour " Le Cœur régulier ". J’arrivais au Japon en me disant je ne parle pas le japonais, les Japonais ne parlent pas anglais, je suis en face de partenaires qui… voilà il faut quand même que j’arrive à communiquer… Finalement c’est très simple, c’est évident que dans les silences, dans le désir de se comprendre les uns et les autres, ça se fait très simplement, et il n’y a pas besoin d’avoir fait des années d’études, savoir comment se passe la société japonaise, ni même de connaître leur langue pour s’apprécier et se rencontrer vraiment.

Je pose cette question quand…

Ça va finir par m’angoisser cette question. Vous savez c’est comme les médecins qui rentrent dans votre chambre d’hôpital et qui vous décrivent tout ce qu’ils vont faire.  Je n’en demande pas tant.

Ça ne sera pas douloureux.  Je vous ai vue dans un clip de votre frère.

Oui, " J’ai peur des filles ". Mon frère a fait partie du groupe " Lilicub " pendant des années, vous devez connaître cette chanson qui s’appelle " Voyage en Italie ". (Elle chante) Faire une virée à deux…tous les deux sur les chemins…et voir la vie en bleu, tous les deux on sera bien…Et dans le ciel il y aura des étoiles, et un bateau quand on mettra les voiles…

Pas mal. 

Oui, je la connais bien. Mais comme toutes les chansons de mon frère quasiment.  Je suis fan. 

Au point de jouer dans son clip. 

Voilà j’étais très heureuse.

Et de commencer à vous déshabiller.

Oui c’est ça, une épaule hein, ça va. Y’a plus dans le dernier film.

C’est vrai. Ça a une place importante chez vous en tant qu’être humain ou quand vous préparez des rôles. Je pense effectivement aux comédies, on voit " Certains l’aiment chaud " où ils parlent comme des mitraillettes, et tout est super audible. En français c’est plus compliqué pour le son, est-ce que la musique a une place importante chez vous ?

C’est une aide quotidienne. Et là, évidemment pour mon travail oui ça m’aide parce que je me fais des petites B.O. que j’écoute, des petites playlist que j’écoute…

Personnelles, pas pour le film ?

Ah oui, personnelles. Là, par exemple, je reviens d’un autre tournage voyage…

Encore !

En Uruguay, avec Ramzy Bedia, mis en scène par Olivier Peyon qui vient du documentaire, qui a fait l’an passé, " Comment j’ai détesté les maths ".  J’avais vraiment une super playlist qui m’aidait à être de bonne humeur, à avoir la bonne émotion. Mais j’ai envie de dire : comment peut-on vivre sans musique ?  C’est impossible !  Et j’adore le soir quand je rentre chez moi, avec les enfants, on se met de la musique, on danse, et tout de suite ça va mieux.  Je ne sais pas, c’est… j’essaie de leur transmettre ce plaisir de la musique, ce goût de la musique, et comment ça vous remet de bonne humeur ou au contraire comment ça vous plonge dans une mélancolie mais agréable, douce, apaisante. 

Il y a un morceau qui vous a donné la pêche aujourd’hui ?  Ou hier ?

J’aime bien écouter Jane en ce moment. C’est une jeune fille qui… c’est son premier album, elle est née en Afrique ou elle a vécu en Afrique pendant des années et ce sont des sons très africains. Comme j’adore la danse africaine, que je la pratique dès que je peux, c’est génial, avec les dum dum, les djembés, les balafons… voilà on peut bien se défouler. Eh ben, j’aime bien écouter Jane quand je ne peux pas aller danser là-bas. 

Il y a des scènes que vous n’aimez pas faire ?  

Oui, les scènes de nu. Ce n’est pas mon truc préféré. 

Ah bon ?

Les scènes d’amour aussi, où il faut s’embrasser etc… des fois c’est plutôt agréable puis des fois bof.

Ça dépend de quoi ?

Ça dépend du partenaire. 

L’autre fois c’était avec Patrick Bruel et vous me disiez qu’il fallait un bon chewing-gum.

Non. Très bien, non.  Non, Patrick, non… 

Patrick très bien ?

Ah oui, très bien. 

Je sais que vous n’aurez jamais l’élégance… l’inélégance de dire que ce n’était pas bien.

De balancer !

Un autre avec qui c’était bien quand même.

Un autre avec qui c’était bien ? Oh y’a une histoire très jolie avec Benoît Poelvoorde, on s’était mis d’accord sur " Les Emotifs anonymes " et on s’était dit, " bon on fait un vrai faux baiser de cinéma… ".

Ça veut dire quoi ?

Ben, un peu sur le côté comme ça. " Ouais, ok, t’as raison, oui ".  Donc, il avait quand même vidé ça d’eau mentholée ou de je ne sais pas quoi contre la mauvaise haleine, j’ai trouvé ça déjà tellement touchant. Donc ça m’a quand même un petit peu arraché la bouche mais c’était que sur le côté…

C’était un peu acide ?

Et en fait, personne ne nous a rien dit. On s’est dit, " super, ça passe ", et en fin de compte le metteur en scène est revenu vers nous, en l’occurrence Jean-Pierre Améris, trois jours après en ayant vu les rushes en disant : " il va falloir les refaire les gars, parce que vous nous avez bien grugés ".  Donc on s’est retrouvé avec Benoît à faire des " retakes " du baiser quoi. Donc, pudique comme il est et comme je suis moi, vous imaginez ce que ça a pu donner, c’était à qui serait le moins rouge. Mais…

En même temps c’était dans le personnage.

Oui, ça allait avec le film. Mais du coup, je ne sais pas comment dire… Un timide rend timide, on est d’accord. Quand vous rencontrez quelqu’un de timide, vous devenez timide.  En tout cas moi.  Et là, ces " retakes " de baisers, c’est bon souvenir, oui.

Je vous ai entendue à la radio il y a quelques jours, c’était très beau ce que vous disiez à propos de Poelvoorde, qu’il n’a pas de jardin secret, et donc avec sa légendaire fragilité et son génie, vous pouvez nous dire un aspect chez lui, pas spécialement intime, mais qui vous bluffe ?  Parce que tout le monde… forcément quand vous venez en Belgique, vous adorez la Belgique et donc Benoît Poelvoorde, mais qu’est-ce qui vous bluffe vraiment ?

Oh il y a beaucoup de choses.  Pour moi il y a deux acteurs avec qui vraiment j’ai adoré travailler, y’en a d’autres, mais Benoît et Jean-Pierre Bacri. J’ai envie de dire d’autres noms mais je vais me concentrer sur eux. Benoît, ce que j’adore chez lui c’est qu’il y a quelque chose qui tremble et je peux vous dire que quand vous l’avez comme ça à quelques centimètres et que vous sentez cette vibration, oui cette sensibilité qui est à fleur de peau, qui vibre, moi je trouve ça bouleversant.  Vraiment bouleversant, rare et précieux.  Et je n’ai jamais eu autant d’émotions qu’avec lui, parce que j’ai l’impression d’être comme une spectatrice privilégiée.  Moi ce que j’aime au cinéma comme au théâtre c’est vraiment de sentir la sensibilité des acteurs, de sentir que ce n’est pas fake, qu’ils tremblent vraiment s’ils tremblent et que ça remue des choses en eux, que c’est quelque chose qu’ils donnent.  Et je sais que Benoît dit toujours que quand il joue un rôle, il y a comme une déperdition. Il y a un vrai don. Et ça, je l’ai vu, je l’ai vérifié, et c’était dans le film d’Anne Fontaine, " Entre ses mains ", c’était la première fois en fait qu’il jouait dans un film dramatique…

Très dramatique oui.

J’ai eu cette chance-là, d’être la première spectatrice privilégiée de cette nouvelle chose qu’il testait et du coup, c’était très émouvant et à la fois très drôle, et très surprenant de le voir jouer une prise et de le voir si incroyable, si touchant, mais dès que Anne avait prononcé " coupez ! " : " ah mais j’y crois pas, mais je suis ridicule, mais j’y crois pas, mais ça ne veut rien dire, mais Anne pourquoi tu m’as pris moi, c’est lamentable, regarde-moi c’est pas possible… " Et si, bien sûr. Et ce doute, ce sentiment d’illégitimité, enfin je pourrais en parler des heures…

Je vois.  Dans ce cas-là, quand vous êtes face à… vous devez avoir un double cerveau. Vous êtes un peu spectatrice, mais en même temps vous devez jouer votre rôle, comment ça ?...

Non.  Je l’écoute.  Je l’écoute et… je parlais de Jean-Pierre Bacri parce que c’est exactement la même sensation que j’ai avec lui, je le regarde, je l’écoute et je lui réponds.  C’est aussi con que ça.  Parce que c’est des gens qui sont tellement justes dans leur singularité et dans le côté pas du tout conventionnel de leur jeu, qu’on est forcément un peu surpris. Ce n’est pas sur un fauteuil et du coup, il suffit juste de les écouter. Vraiment, il faut le faire exprès pour être mauvais en face quoi.  Il faut vraiment avoir envie, il faut se dire là vraiment je vais saboter la prise parce que… Il faut vraiment le vouloir, il faut avoir une volonté de… parce que si vous l’écoutez et que vous lui répondez, et que vous êtes dans le moment présent avec lui, en voyant encore une fois cette chose qui vibre, mais c’est pas possible, enfin, il faut vraiment… ou alors il faut être aveugle et sourd.  Et encore ! 

Est-ce que, parce que je pense que vous allez devoir y aller, il y a un rôle, ou un film, dont vous avez envie de parler, dont on n’a pas vraiment parlé ?  Une expérience…

Non. 

Non ?  Parce que j’ai lu sur Wikipedia si je puis le dire, que Romy Schneider pour vous c’était quand même quelqu’un, et grâce à Zabou Breitman je pense vous avez gagné le Prix Romy Schneider, c’est bien ça ?

Je crois que c’était avec " La femme défendue ", le Prix Romy Schneider.

Ah oui, tout à fait !  Ça vous a fait quelque chose de particulier ?  Parce que c’est un film très particulier aussi ?

J’avoue que les prix, franchement ça fait du bien, c’est chouette, mais parfois je suis étonnée de voir l’ampleur, l’importance que ça prend, alors qu’en fait le but c’est les films, ce n’est pas les récompenses.  Les récompenses c’est la cerise sur le gâteau…mais, ce n’est pas le gâteau. 

Vous les mettez où ?

Je les mets dans un coin parce qu’ils étaient sur une étagère mais c’était lourd alors j’ai eu peur que l’étagère se casse.

C’est ça, c’est lourd.  C’est massif ?

Oui c’est très lourd effectivement.  Ce n’est pas des blagues quand vous avez l’acteur qui dit que c’est lourd.  Mais le Prix Romy Schneider, oui ça avait du sens parce qu’en fait toutes les… pas les interviews, mais les auditions que j’ai faites quand j’étais jeune comédienne, je les passais avec la lettre de Rosalie à David dans " César et Rosalie ". 

Pas mal.

C’était mon mantra, c’était mon truc porte-bonheur.  Et effectivement j’ai eu quelques rôles grâce à cette lettre je pense, donc pour moi ça représentait quelque chose.  Et puis aussi c’est vrai que le moment où j’ai voulu m’inscrire dans un cours de théâtre après cette déception, pas amoureuse, mais c’est presque ça d’ailleurs…

Ce râteau de la danse.

Ce gros râteau de la danse classique, eh bien c’est en voyant " Une femme à sa fenêtre " de Romy Schneider, je n’avais pas de magnétoscope à l’époque, ça existait tout juste -  c’est là où on se dit mais elle à quel âge ? Elle a 200 ans, au bas mot – et alors j’allais chercher un cahier, comme vous, un stylo et je notais les répliques et c’était ça mon magnétoscope.  Et après je me les redisais en repensant au film, en attendant qu’il repasse…

C’est un film de longue haleine.

Oui voilà, et tout d’un coup je me suis dit, " Mais au fond, peut-être que ces répliques je pourrais les dire dans un cours de théâtre et pourquoi pas aller dans un cours de théâtre ". Voilà, et c’est après ça que je me suis inscrite et donc oui, je lui dois beaucoup. 

Et ce film est quand même une " claque " tant cinématographique qu’au niveau du jeu, parce que la caméra est tout le temps sur vous. Quel souvenir gardez-vous ?  C’était chouette à jouer ? 

Oui ce n’était pas évident.  Je rêvais de contre-champ en fait, tout simplement, la nuit je tournais la caméra de l’autre côté et j’aurais adoré qu’il y ait le film équivalent en fait, le point de vue de la femme sur l’homme.  Ça, ça m’aurait plu, oui.

Génial.  À moins que vous n’ayez un truc à ajouter…

Ben non. Je suis bien.