"Experimenter": 55 ans après, l'obéissance selon Milgram fait toujours autorité

Michael Almereyda
Michael Almereyda - © AFP PHOTO/MEHDI FEDOUACH

Plus d'un demi-siècle après, la spectaculaire et emblématique expérience du psychologue social américain Stanley Milgram sur les ressorts de l'obéissance à l'autorité est au coeur d'un film élégant, "Experimenter", du metteur en scène américain Michael Almeyreda.

"Dans presque tous les cas, le résultat est le même. Ils hésitent, soupirent, tremblent, grognent... mais ils (ndlr: 65%) vont jusqu'au dernier bouton, une décharge de 450 volts, parce qu'on leur demande poliment", commente la voix off de Milgram, observant depuis une glace sans tain des "sujets" obéir à la commande: administrer un choc électrique croissant (fictif) à un autre sujet (un complice de l'expérience) à chaque erreur lors d'un test de mémoire.

Malgré les années passées, malgré sa notoriété, rien n'y fait: l'expérience menée en 1961 par Milgram reste toujours aussi glaçante sur notre capacité à infliger de la souffrance à autrui lorsqu'on en est enjoint par une personne en position d'autorité (un scientifique, en ce cas) dans des situations spécifiques.

'L'autorité continue de tordre des hommes'

"La pertinence, l'actualité des expériences de Milgram est hélas indiscutable. Elle résonne avec force dans un monde où l'autorité continue de tordre, de pervertir des objectifs, des hommes", lance le réalisateur Michael Almereyda lors d'une avant-première au Mérignac-Ciné, près de Bordeaux (Gironde).

"Qu'on parle de brutalité policière aux Etats-Unis, de tortures à la prison d'Abou Ghraib ou de la façon dont le groupe Etat Islamique hypnotise des segments de population, la question demeure (...): pourquoi des gens se plient-ils à une autorité qui est intrinsèquement cruelle, monstrueuse?", dit le cinéaste à l'AFP. "Le legs de Milgram, qui était un optimiste, est de nous amener à nous poser cette question et à réfléchir sur notre réponse à l'autorité."

Dans "Experimenter", à la fois dérangeant et facétieux ("comme l'était Milgram", glisse Almereyda), ce cinéaste éclectique de la scène indépendante, connu pour son "Hamlet" (2000, avec Ethan Hawke), évite astucieusement plusieurs écueils. Celui d'un fastidieux exposé scientifique ou d'une mise en scène étouffante, malgré une majorité de scènes d'intérieur (laboratoire, université...).

Car "Experimenter", film à petit budget (tourné en 20 jours), est plus un "biopic" qu'un film sur l'autorité. Grave mais gai, il retrace le travail de Milgram (Peter Sarsgaard) sur les comportements humains. Une oeuvre vampirisée par l'impact de "son" expérience sur l'autorité, lui assurant au fil des ans (il est mort en 1984) une renommée mondiale. Et une controverse sans fin, que relate le film.

D'autres tests plus 'rassurants'

Le scientifique se vit accusé d'avoir malmené l'éthique, stressé ses cobayes, ce qu'il réfuta. Il vit son message réduit et déformé, bien qu'il ne tirât pas de conclusion sur l'autorité ou des gens qui seraient foncièrement "bons" ou "mauvais".

Mais l'expérience reste l'une des plus célèbres en psychologie, popularisée au cinéma notamment par "I... comme Icare" d'Henri Verneuil (1979). Surtout, elle reste validée par les quelques répétitions qui ont été effectuées depuis lors.

Ce qu'on sait moins, c'est que Milgram réalisa 24 variantes du test, certaines avec des résultats plus "rassurants" sur l'homme, rappelle le neurobiologiste Serge Ahmed, directeur de recherche au Centre national de la Recherche scientifique (CNRS-Bordeaux), présent à l'avant-première.

"Dans un cas, il y a deux +complices+ de l'expérience qui administrent eux aussi des électro-chocs. Et quand ils se +rebellent+ contre le scientifique à partir d'un certain voltage, le sujet lui aussi se rebelle, refuse d'administrer des chocs. Dans une autre variante, quand le voltage est laissé au libre choix du sujet, 95% des gens arrêtent d'eux-mêmes d'administrer des chocs quand on arrive au seuil de douleur."

Stanley Milgram, fils d'immigrés juifs d'Europe de l'Est, était hanté comme son époque par l'Holocauste et l'incompréhensible formule: "J'ai obéi aux ordres...". Sous d'autres formes, face à une autorité en badge, en uniforme, au travail, cette question reste omniprésente dans nos vies "et peut-être sans réponse", insiste Almereyda. "La nature humaine peut être étudiée, mais on ne peut s'y soustraire", glisse Milgram dans le film.