"Apatride" : la danse contre l'effroi

Le court-métrage Apatride est une allégorie du mutisme de notre société face aux problèmes de migration. Il met en scène le corps d’Ambre Perez danseuse, chorégraphe et professeure de danse contemporaine à Lisbonne.

Chaque jour, 34.000 personnes sont forcées de quitter leurs maisons à cause de conflits et de persécutions

 

Le film s’ouvre sur la mer, des vagues balaient le sable alors que le ciel est chargé de nuages. Nous sommes à ras le sol, comme allongés, les yeux rivés vers l’horizon. Incarnons-nous le point de vue d’un migrant dont la fuite a été anéantie par les flots ? Difficile, en tout cas, de ne pas être hanté par la triste image d’Alan Kurdi, l'enfant syrien échoué sur une plage de Turquie.

Alors qu’une musique angoissante s’installe progressivement, nous nous retrouvons dans un tout autre endroit : dans le confort d’un appartement. Sur un bureau, des magazines sont entassés, tous parlent de l’immigration. Une femme éteint son ordinateur, dévorée par le flux incessant d’informations. Des souvenirs hallucinés parasitent son cerveau. Dans un flashback, la mer revient brusquement, une main blessée fait un dernier appel à l’aide.

 

Il faut partir, conjurer ces images qui lui submergent l’esprit.

Dans la nuit, la femme entame une danse. Seule, entourée de gigantesques murs, elle s’élance dans une lutte acharnée contre les surfaces lisses et morbides de la ville. Elle tombe, puis se relève. Sa silhouette fébrile se confronte à un immense labyrinthe qui semble s’étendre à l’infini. La musique, lente et répétitive ratisse toute possibilité d’en sortir…

Apatride symbolise la saturation d’images sur les problèmes de migration qui anime notre quotidien. Les médias de masse diffusent en boucle des visions dont la terreur finit par nous hanter. Et pourtant, nous sommes plongés dans une anxiété paralysante : on connaît les horreurs, sans pour autant se mobiliser. Le film met en évidence qu’il est urgent d’agir contre cette honte dont nous sommes tous responsables, ceci étant cristallisé dans la scène finale : face au miroir, la femme soutient notre regard, comme un appel à l’action.

Apatride est une preuve que l’art peut avoir une force performative. La danse, telle qu’elle est montrée dans le court-métrage, parvient à incarner l’effroi des migrants, privés de leur foyer, refusés, exposés à des dangers et forcés de se battre contre des murs. Et comme le disait Pina Bausch, "dansez, sinon nous sommes perdus", la danse, langage universel, retire les obstacles et comble nos aveuglements.