Angelin Preljocaj signe un film beau comme un ballet, "Polina"

Le chorégraphe Angelin Preljocaj signe avec sa femme Valérie Müller un film aussi beau qu'un ballet, "Polina", inspiré par la bande dessinée à succès de Bastien Vivès (2011), à partir du parcours de la danseuse russe prodige Polina Semionova.

Preljocaj, qui est d'origine albanaise et de milieu modeste, a été particulièrement sensible au trajet de cette enfant que rien ne prédestinait à devenir une des grandes danseuses classiques du Bolchoï.

"Ce qui m'intéressait, c'était le parcours. Comment les fragilités, les failles d'un individu peuvent au final être les ressorts de sa créativité et de sa réussite", explique-t-il dans la présentation du film.

"Polina" s'ouvre sur un paysage enneigé de la banlieue de Moscou, avec ses sinistres barres d'immeubles. C'est là qu'habite la petite fille, avec son père géorgien (épris de danses populaires), qui gagne sa vie de divers trafics, et sa mère d'origine sibérienne.

Les premières images portent la grâce de la petite danseuse (Véronika Zhovnytska), visage pointu et énergie farouche, dans son apprentissage sous la férule d'un maître impassible, Bojinski. Droite comme un i, elle trouvera le culot de s'avancer vers la terrible figure du maître à la fin d'un cours pour lui demander pourquoi il ne la regarde pas...

Se noue alors une relation émouvante de maître à élève, jusqu'à l'école de danse du Bolchoï. Le film prend le large, par rapport à l'histoire de la vraie Polina et à la BD. La véritable Polina est devenue danseuse classique, recrutée directement comme soliste par le ballet de Berlin à seulement 18 ans.

'Très, très peur'

Dans le film, Polina rompt les amarres avec la Russie mais aussi avec le ballet classique. Elle part pour Aix-en-Provence, avec un beau Français dont elle est amoureuse (Niels Schneider) pour s'initier à la danse contemporaine, dans une compagnie derrière laquelle se devine aisément le Pavillon noir d'Angelin Preljocaj.

Le chorégraphe lui même se réincarne dans le film en... Juliette Binoche. La comédienne, qui avait dansé il y a quelques années avec le chorégraphe Akram Khan, s'est entraînée six mois pour être au niveau et on la voit faire la démonstration de pas plutôt acrobatiques.

L'apprentissage de la danse contemporaine ne sera pas moins douloureux que le classique pour Polina. Ses maîtres lui enjoignent de sortir de sa bulle de danseuse, de "regarder le monde" pour pouvoir éprouver l'émotion dans son corps.

On la retrouve à Anvers, sans le sou. Elle auditionne en vain pour les compagnies contemporaines (un clone du chorégraphe radical Jan Fabre lui demande d'incarner Dieu) et se retrouve serveuse dans un bar interlope. C'est par l'improvisation qu'elle retourne à la danse, comme chorégraphe.

De très beaux ballets illuminent le film, qui verse parfois un peu dans le pathos et aurait gagné à être légèrement resserré (1h52). On retiendra le magnifique duo de l'étoile de l'Opéra de Paris Jérémie Bélingard et d'Anastasia Shevtsova (Polina jeune fille) devant un paysage portuaire d'Anvers au crépuscule.

Bastien Vivès, invité d'Augustin Trapenard sur France Inter le 2 novembre, a reconnu avoir eu "très très peur" de voir l'adaptation de sa bande dessinée au cinéma. "Mais je peux dire que je l'aime", a-t-il ajouté aussitôt.

Les chorégraphies sont signées Preljocaj, et le chorégraphe a même écrit spécifiquement pour Anastasia Shevtsova le beau duo amoureux qui clôt le film.