L'interview de Nabil Ben Yadir pour "Angle mort"

Photo de tournage d'"Angle mort" avec Bert Haelvoet, Ruth Becquart, Delnaet, Nabil Ben Yadir, Peter Van Den Begin et David Murgia
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Photo de tournage d'"Angle mort" avec Bert Haelvoet, Ruth Becquart, Delnaet, Nabil Ben Yadir, Peter Van Den Begin et David Murgia - © LUC CLAESSEN - BELGA

"Dode Hoek" ou "Angle Mort" est un thriller belge qui fait l’événement.  Le réalisateur des " Barons " Nabil Ben Yadir franchit la frontière linguistique et s’entoure d’une brochette de têtes connues, le très à la mode Peter Van den Begin vu récemment dans "King of Belgians", Jan Decleir et David Murgia.  Jan Verbeeck est le flic le plus populaire de Flandre.  À la surprise générale, il annonce sa démission pour rejoindre les rangs d’un petit parti extrémiste.  Lors de sa dernière enquête qui le mène jusqu’à un labo clandestin à Charleroi, son passé refait surface...  Revendiquant fièrement une influence " américaine " mas profondément belge dans son ADN, ce polar tendu et oppressant met en valeur toute la diversité culturelle du plat pays tout en apportant une noirceur qui fait plaisir à voir.

Jean-Marc Panis a rencontré pour Tellement Ciné le réalisateur Nabil Ben Yadir.

In het Nederlands ?

Ik spreek een beetje Nederlands…   On va parler en français.

Justement ça tombe bien parce qu’on va parler en français en Belgique, à Bruxelles. Est-ce que Nabil Ben Yadir, après ses "Barons", son exil parisien, et son expérience française, j’ai entendu donc je sais un peu, mais heureux de rentrer au bercail ?

Très heureux de rentrer au bercail, que je n’avais jamais vraiment quitté.  Mais très heureux de faire un film dans mon pays, avec les gens… Enfin je maîtrise plus en tout cas quand je suis chez moi. 

C’est un mythe ou bien quand même c’est rude quand on est en France en tant que réalisateur, que ce soit belge, ou en tout cas pas français, d’avoir sa vision et son film ?

Non, pour ça ce n’était pas dur, ce qui était dur… sinon je ne fais pas le film.  Si ce n’est pas mon film je le ne fais pas. J’ai écrit " La marche " avec Nadia Lakhdar, tout ça, mais l’exercice était super long parce que l’histoire était avant le cinéma, c’est-à-dire la grande histoire avec un grand H de cette vraie marche a dépassé la fiction et puis c’était très politisé…

Ça veut dire…

C’était intense.

C’est ça.  J’ai croisé complètement par hasard Peter Van Den Begin cet acteur qui fait cet inspecteur absolument riche et extraordinaire de couches on va dire, et il disait que c’était hallucinant comment il sentait que le réalisateur en question, Nabil Ben Yadir, avait une niaque et une pêche d’être revenu, même si tu n’as jamais quitté la Belgique. C’est un truc qui était palpable ?

Oui j’étais très content, surtout que " Dode Hoek " devait être mon deuxième film normalement.  Et j’ai fait "La Marche" parce que les Français financent plus rapidement leurs films on va dire, pour certains quand ce sont des gros films, mais j'étais très content de revenir, parce que j’étais chez moi, parce que j’étais plus cool, parce que je n’étais pas loin. En fait quand vous êtes à Paris, vous avez beau être à 1h20 en Thalys, vous êtes dans un autre univers et puis il y a un côté très people qui n’est pas très belge là-dessus, mais j’en garde un excellent souvenir, mais… C’est-à-dire qu’on maîtrise plus les choses d’un film à taille humaine.

Ici chez nous ?

Oui.  En Belgique, on maîtrise mieux les choses, même si c’est surréaliste, on vit dans un pays surréaliste, on a l’habitude du surréalisme, donc voilà. 

Même en Flandre ?  Parce que là c’est quand même une production flamande, ça parle flamand…

C’est une production majoritairement francophone. 

Ah pardon, désolé. 

Non, c’est ça qui est intéressant.  Non, c’est un film francophone, hein. 

Qui ressemble à un film un peu flamand. 

Qui ressemble à un film belge, un peu flamand, mais non, ça reste un film francophone avec beaucoup de financement aussi de la part des Flamands, mais au niveau officiel, c’est majoritairement la Fédération Wallonie-Bruxelles, donc c’est intéressant de voir qu’on peut aussi, et je pense qu’on doit aller aussi vers des films de ce genre en Belgique francophone, on doit aussi pouvoir essayer de toucher à tous les genres que l’on veut en tout cas. 

C’est ce qui m’a semblé, ce n’est pas non plus… Ça s’inscrit dans une époque, on est en 2017 maintenant, ben il y a eu "Rundskop", il y a eu "D’Ardennen", il y a eu des films comme ça, il y a eu de notre côté de la frontière je dirais des Fabrice Du Welz, des Bouli Lanners aussi… Est-ce que Nabil Ben Yadir, vous avez l’impression qu’aujourd’hui en 2016 ou 2017, c’est plus facile en tant que Belge francophone de faire un film libéré, je ne dis pas un film de genre, mais en tout cas un film qui ne doit pas être un film social, ou un film où finalement on fait d’abord du cinéma avant de faire un discours ?

Ça commence, ça commence hein.  Les Flamands y sont depuis un petit temps déjà, nous j’ai l’impression que ça commence, un peu.  On peut déjà… déjà à l’époque quand j’ai fait "Les Barons", on me disait : " Pfff, comédie, oh lalala… ". Donc ce qu’il faut savoir c’est qu’à l’époque du financement je ne l’avais jamais vendu comme une comédie.  Drame sociologique avec une note d’humour. 

Finement joué. 

Oui, c’est ça.  Ça rendait tout de suite le lecteur intelligent, tu vois. Parce que si j’arrivais en disant : " Bon je viens de nulle part les gars, je viens de Molenbeek, je veux faire une comédie, c’était assez complexe… ", j’ai l’impression que l’on va vers du cinéma de genre, ce n’est pas négatif, ce n’est pas péjoratif, même populaire, un peu plus populaire, ça non plus ce n’est pas péjoratif. Il ne faut pas oublier qu’on fait un film pour qu’un public vienne le voir, il ne faut pas faire un film gratuit, un film qui n’a aucun sens, mais il faut aussi imaginer un public, on va de toute façon vers des niches ou pas mais en tout cas on doit savoir à qui on s’adresse, de plus en plus. Que ce soit dans un discours politique, que ce soit dans un statut Facebook, que ce soit quand on fait un film, on doit savoir à qui on parle, on ne peut pas dire : " Je parle à tout le monde ".  Quand vous parlez à tout le monde vous ne parlez à personne.  Donc la manière dont vous vous adressez… Je pense qu’on va aussi vers un cinéma qui est beaucoup plus clair aussi, vers une audience claire.

Ça veut dire que quand… parce que c’est un projet qui a été long à mûrir, 7 ans si j’ai bien lu, vous saviez à qui vous parliez ?  C’était à vous d’abord ? Parce que vous vouliez faire votre film ou bien vous aviez déjà une idée ? 

Non, moi je voulais faire… Mon audience c’est mes potes de quartier, c’est moi comme référent, c’est mes potes, c’est mes frères, c’est des gens qui vont au cinéma de manière naturelle et qui décident du film qu’ils vont aller voir en arrivant au cinéma.

Ah oui, ils ne regardent pas la bande annonce.

Il y a deux publics, le public qui se prépare, qui allume son ordinateur en disant : " Chérie on va se faire une soirée cinéma, je te propose le film de tel ou tel, après on ira au resto… " et t’as des mecs qui arrivent au cinéma, ils voient les affiches et ils choisissent le film qu’ils vont voir.  Je pense que ce public-là il est intéressant parce qu’il est majoritaire.  C’est ce public-là auquel on s’adresse rarement, si pas jamais, et je pense que c’est vers ça aussi qu’on doit aller sans en avoir honte.  On ne peut pas se plaindre que le public ne vienne pas dans les salles en se disant moi je ne m’adresse pas au public, je ne fais pas un film populaire. Donc il y a une contradiction quelque part.  Et moi, j’ai toujours été vers là, j’ai toujours assumé. Parce que je pense qu’on peut avoir le fond d’un film avec un sujet sérieux et avec une forme qui est du pur cinéma. Je pense que c’est ça qui est important.  Et le fond ne va pas à l’opposé de la forme.  Ils ne sont pas en concurrence.  Ils sont en parfaite complémentarité.  Et je pense que c’est ça qu’il nous faut encore plus.  Je pense que maintenant avec l’avènement des séries et avec la RTBF etc…, on commence à arriver, on commence à décoincer le truc, on commence à assumer même si des fois on s’inspire trop de ou quoi mais il y a un truc en disant… on est en train de créer notre identité.

On se décoince.

On se décoince.  Moi je suis convaincu que ce ne sont pas les institutions qui doivent se décoincer, maintenant.  Ce sont les auteurs qui doivent se décoincer.  Pouvoir se dire ne serait-ce que c’est possible d’écrire ça, c’est possible de financer ça. Je pense qu’à partir du moment où ils se disent que c’est possible, c’est la porte ouverte.  Et quand j’ai fait ce film-là, "Dode Hoek", "Angle mort", j’ai kiffé.  Je me suis dit putain, je vais assumer un film de genre.  Après le fond est extrêmement dramatique, le personnage est horrible, le personnage de Jan Verbeeck, je suis le dernier à vouloir passer un petit quart d’heure avec lui…

Même dans son coffre.

Même dans son coffre.  Surtout dans son coffre.  Et je me dis : allez, mais comment, qu’est-ce que raconte la société… Pourquoi je peux m’accrocher, m’attacher à un personnage pareil alors que dès la première minute il m’insulte.  Donc je me dis qu’est-ce que ça raconte ?  Et j’ai compris que Charles Ingals était mort. 

Charles Ingals pour les plus jeunes c’est celui qui va couper du bois en chemise à carreaux.

Le héros de "La Petite maison dans la prairie" qui coupe du bois pour sa famille, la chemise à carreaux, celui qui va demander si Mme Olson a besoin de quelque chose, etc… Ce héros parfait là, il n’existe plus, il est mort, les Américains l’ont compris depuis des années…

D’abord, d’ailleurs dans la littérature, puis au cinéma…

Dans la littérature d’abord, et puis par exemple même Disney l’a compris. Ils ne font plus un film sur Blanche Neige ou la Belle au Bois Dormant, ils font un film sur "Maléfique", la sorcière jouée par Angelina Jolie.  Angelina Jolie ne joue plus la princesse, elle joue la sorcière.  Et c’est ça qu’on a besoin aussi, de héros qui ne sont pas des caricatures dans le sens héros parfaits ou monstres.

Et à ce propos, puisqu’on parle de monstres, le casting est évident, il y en a un qui est plus subtile que l’ordure totale, on va dire, cet inspecteur…

Oui, mais l’ordure totale a une fragilité qu’on découvre au fur et à mesure.  

Mais c’était évident que ça devait être cet acteur au physique pas possible qu’est Peter Van Den Begin ou bien on a hésité ?

Non, c’était une rencontre que j’ai eue avec Peter Van Den Begin.  Peter Van Den Begin m’a permis à un moment donné de pouvoir mettre un visage, parce que je l’avais vu… J’avais déjà vu des shows où il était en travesti, je ne savais même pas que c’était lui, j’ai appris aujourd’hui qu’il avait joué Sidonie dans "Bob et Bobette", dans un film des années 90.  Le mec il a joué Sidonie !  C’est quand même assez hallucinant.  Il ne veut pas qu’on le sache je pense (rires).  Mais ça il faut trouver des images.  Mais il est tellement…. Quand j’ai montré les photos à mes potes, c’est toujours des références, je leur dis ils ont chopé un commissaire à la Brigade des stups, il paraît que c’est une crapule etc… Et j’ai montré le visage de Peter Van Den Begin, ils m’ont dit ah oui, ben oui !  Il y en a même d’autres qui ont dit : " Oui je l’ai déjà vu à Anvers ce mec " et donc, il colle à une réalité et il est à l’opposé de ce personnage évidemment. Tu l’as croisé, vous l’avez croisé, donc il est vraiment à l’opposé.  C’est un performer.  Il y a une école comme ça, anglo-saxonne, de jeux, chez les Flamands, qui sont des performers…

Très physiques aussi. 

Très physiques, ils sont là, vous allez voir avec Soufiane Chilah… Soufiane Chilah a joué, il a pris 16 kg pour le film, il ne fait pas… Il ne la joue pas à la De Niro, le mec a pris 16 kg alors que je lui avais dit qu’il était bien, mais j’avais des doutes parce qu’il fallait qu’il prenne un peu plus de masse. Il est revenu 2 mois ½ après…

A l’américaine quoi.

Il va vous dire un peu plus, mais moi j’ai calculé 2 mois ½ , il est arrivé avec 16 kg en plus, suivi par un diététicien, un truc de ouf, c’est un mec qui est aussi dans la performance. 

Est-ce qu’avec un casting comme celui-là, un film de genre hein, il y a une scène, la scène de Marchiennes-au-Pont qui est tarantinesque, avec tout le côté positif que je peux y voir, il y a un propos politique de dingue derrière aussi, c’est quelque chose de conscient de se dire qu’il y a un équilibre ? Je fais d’abord un film, je fais du cinéma, mais mon propos politique ne doit pas passer derrière et il est tout le temps-là, c’est ça que je trouve assez fort.  C’est conscient ou c’est un truc qui…

Evidemment que c’est extrêmement conscient, ce n’est pas je fais d’abord du cinéma, c’est pourquoi je fais du cinéma.  C’est la question que je me pose, chaque fois.  Je sais que faire un film c’est faire la guerre, entre guillemets…

Pas l’amour ? La guerre ?

La guerre.  Faire un film c’est faire la guerre. Après les gens vont le voir en faisant l’amour s’ils veulent, mais vraiment monter un film c’est faire la guerre. Donc si vous ne savez pas pourquoi vous faites la guerre, vous l’arrêtez à chaque possibilité… Vous n’allez pas au bout d’une guerre dans laquelle vous n’êtes pas totalement convaincu. Donc moi je savais qu’il fallait que je raconte ce qui est en train de se passer, la montée des populismes un peu partout en Europe, on le voit, on le vit, là, les espèces de caïds qui sont au pouvoir, qui sont vulgaires, qui n’ont des fois certainement aucune éducation, et ce sont eux qui ont la place, dans les réseaux sociaux. C’est la communication qui domine le monde, et à la télé.  Et ces personnes qui existent, on peut le voir avec un mec comme Nigel Farage, le responsable du Brexit, il a vendu du vent, tout le monde s’en fout mais il a réussi à faire ce qu’il veut.  C’est un populiste.  Après, ce sont eux qui sont au pouvoir.  Ce sont eux qui dirigent.  S’ils sont là, c’est qu’il y a un échec de l’autre côté, et ça on ne peut pas l’oublier.  Si leurs présences sont aussi… s’ils sont aussi omniprésents c’est que de l’autre côté il y a eu un échec.  Et les prochaines années, oui, évidemment, sans raconter la fin, je suis évidemment pessimiste dans ce qu’on est en train de vivre et je pense que le mot le plus drôle de ces 3, 4 prochaines années, si pas 5, ça va être " démocratie ".  Ça va être la blague la plus drôle dans toutes les vannes, elle va être présente. Donc ça fait un peu peur évidemment, et j’avais commencé à écrire " Dode Hoek " qui était cette histoire-là, à l’époque déjà, on avait l’impression de… mais là on est vraiment… donc on était en avance et là on est arrivé avec le train en même temps quoi.  On est sur le bon quai de la gare et le train arrive au moment où sort le film. 

On donc toutes ces questions, qu’elles soient politiques, identitaires, sociétales, oui quand même, dans quel monde on décide de vivre, comment on traite nos gens, c’est des questions qui se posent et clairement, le cinéma apporte quoi ? Il pose encore des questions ou il essaie de trouver un peu des réponses ?

Non, moi je pense… en tout cas pour "Dode Hoek" ce n’est pas… Je pense que les films qui dénoncent, c’est très dangereux de dénoncer, dénoncer c’est donner une leçon.  Moi c’est un rappel.  C’est : " Je te le rappelle ! ".  Tu viens de vivre un film, la fin on y est les gars.  C’est bien de terminer comme ça, on est en train de le vivre, on le voit en disant : " Ah ah, il y a de l’action, wouaw putain c’est dur, tu revis le truc, tu te dis en fait c’est ici, maintenant, là ".  Donc évidemment ce sont des questions que je me pose.  Le personnage de Dries est hallucinant dans les choix politiques qu’il fait…

Dries ,c’est Soufiane, oui. 

Oui, le personnage de Soufiane Chilah, c’est un personnage assez hallucinant dans les choix qu’il fait parce qu’il est radical.

Mais il est courageux comme un fou aussi. 

Il est plus radical que Jan Verbeeck. 

L’inspecteur. 

Que l’inspecteur Jan Verbeeck.  Il est beaucoup plus radical, il va beaucoup plus loin que lui, il va jusqu’à changer l’orthographe de son nom, il est dans le déni.  Il est dans la sur-intégration. Il fait le choix de la société mais en allant à l’extrême. Ça ne marche pas, on ne peut pas couper un arbre de ses racines et lui dire ben je coupe ce séquoia, je vire les racines, je les pose dans mon jardin, et à mon avis il va tenir.  S’il y a un vent, il tombe.  Donc il fait des choix, qui sont ses choix à lui, qui sont discutables, mais l’exercice c’est savoir s’il peut aller au bout, s’il peut exister.  C’est un personnage qui n’a jamais sa place dans la société.  Dans chaque scène…

Où qu’il soit. 

Oui. Où qu’il soit, dans chaque scène même, il n’est jamais à l’aise, il n’est jamais assis confortablement.  Jamais.  A tous les moments il est toujours debout, il est toujours là, il est toujours coincé, toujours dans une tension permanente.  Ce mec il n’a jamais sa place dans la société dans laquelle on vit. 

A propos justement de ce jeu très physique, que ce soit effectivement Soufiane qui est toujours comme ça, Verbeeck qui est aussi avec son gros corps et ses grandes oreilles, tout ça tourné majoritairement dans une langue, le néerlandais, avec une équipe beaucoup néerlandophone, comment on sait si c’est juste ?  On fait confiance, ou on se dit que les corps parlent ?  Comment ça se passe sur un plateau ?

Moi, je me rappelle d’une rencontre que j’avais faite au BIFFF, où j’étais jury, j’avais un réalisateur japonais, Takashi Shimizu qui avait fait un film japonais et il avait fait un autre film aux Etats-Unis avec Sarah Michelle Gellar, "The Grudge 2" et j’étais jury avec lui. Il ne pétait pas un mot de français, mais aucun mot d’anglais, et je lui ai posé la question avec sa traductrice : " Mais comment as-tu été faire un film aux Etats-Unis, comment tu as fait ? ". Il m’a dit : " Il y a un langage, c’est le cinéma ".  Sauf que moi j’ai l’avantage de comprendre un peu plus le néerlandais que lui l’anglais là-dessus, mais c’est une mélodie.  Je comprends mais c’est une mélodie.  Et après, c’est ce que je disais, il peut y avoir un seul escroc dans l’affaire les gars, c’est moi.  Donc tout le monde était bilingue. Moi je ne le suis pas parfaitement mais vous savez on a écrit ce scénario en français avec Laurent Brandenbourger, co-auteur des "Barons". On la réadapté en flamand, on est repassé en français, ça a pris énormément de temps et ça prend beaucoup plus d’énergie, mais c’est toujours… la direction d’acteurs c’est 90 % le choix de l’acteur.  10 % Ce sont les détails.  La direction même sur le set.  Donc voilà, mais… je n’ai jamais fait à l’aveuglette, je comprenais ce qu’ils disaient, je réécrivais les dialogues qu’on réadaptait en néerlandais, mais ça prend beaucoup plus de temps.

Et justement par rapport à ça, si je me souviens bien, donc le film moi je l’ai vu en version originale sous-titré français, il y aura une version pour nos amis Français ?

Pour nos amis belges francophones aussi. Il y a des gens qui... il ne faut pas oublier… on parlait de public, il y a quand même une majorité du public qui va aller voir des films américains doublés en français, qui sont dans les grands complexes etc… Je pense qu’on ne peut pas les oublier, on fait un film de genre, on essaie aussi de toucher du monde, et puis moi je suis un enfant de la VF tu vois.  Je vois "Rocky I", je ne peux pas le voir en VO.  J’ai la voix de Rocky en français, je connais tous les dialogues en français.

Adrienne !

Adrienne…, ou alors "Rambo" : C’était pas ma guerre… ". Tous ces trucs en français, j’ai grandi avec ces voix-là, même les films d’Alfred Hitchcock je les voyais à la télé, sur FR3, donc c’était en français.  On ne passait jamais de la VO. Donc je suis un enfant de la VF.  De la VHS et de la VF.  Il y a des films que j’ai vus en VO que je ne pourrais jamais voir en VF mais je pense qu’il y a tout un public, on parlait de potes, on parlait de références, on parlait de gens qui… je me suis dit tiens, ils n’iraient pas spécialement voir le film…

En VO.

En VO et j’ai un peu pensé à eux, après on s’est fait plaisir, on a pris la voix de Jack Bauer, de Russell Crowe, ou du mec qui fait la voix de…

Donc, ce n’est absolument pas les acteurs qui se doublent, c’est d’autres gens, c’est…

Ah non ce sont d’autres gens, c’est d’autres acteurs qui ont l’habitude, qui ont doublé des films français ou américains, en tout cas qui ont doublé des films américains, qui sont venus… La Belgique c’est une grande terre du doublage hein. Et puis c’est bien d’être le premier à avoir fait un film belge doublé par des Belges.  Je trouve que c’est cool.  C’est surréaliste hein.  Mais c’est " bienvenue " en Belgique ! 

Est-ce que, "Les Barons", comédie, attends, comment… vous avez dit…

Drame sociologique avec une touche d’humour. 

Voilà.  "La Marche", c’était quoi le pitch ?

C’est un film historique et politique, on va dire.  Un road movie à pied.

"Dode Hoek" ?

C’est un thriller.  C’est un thriller politico-policier.  C’est un thriller avant tout.  C’est avant tout de faire du cinéma.  Pourquoi on le fait c’est une chose, mais c’est du cinéma avant tout.  Donc ce n’est pas un film qui donne une leçon, c’est le film qui raconte une histoire d’un mec qui a énormément de certitudes politiques et d’un monstre horrible.  Un des plus grands populistes que l’histoire aurait pu écrire, en tout cas en Europe, et qui va se retrouver face à ses choix et face aux conséquences de son passé.  Et l’Angle Mort finalement, le "Dode Hoek" du film, c’est tout ce qu’il y a derrière et qu’on ne voit pas.  Vous voyez des politiciens, vous voyez des discours, essayez de chercher ce qu’il y a derrière.  C’est ce que raconte la fin du film finalement.  Enfin sans raconter la fin, c’est ce que raconte le film. 

C’est là que Marchiennes-au-Pont intervient un petit peu quand même. 

Voilà.  Marchiennes-au-Pont, on a gardé un souvenir assez extraordinaire parce qu’on a tourné dans deux grandes villes, Anvers, Charleroi et on termine à Bruxelles.  Mais Charleroi c’est la terre du polar hein.  Moi je ne travaille pas pour l’Office du tourisme, j’ai fait la même chose à Molenbeek, j’ai tourné dans des endroits vrais, mais on n’a jamais été aussi bien accueilli par la population que quand on a tourné à Charleroi.  On a été dans des endroits où il y avait plus des caméras de JT qui venaient que des caméras cinéma, ce n’est pas là où sont tournés les gros films français qui bénéficient du tax shelter, on a vraiment tourné dans un endroit où la caméra n’était pas spécialement la bienvenue, parce que c’est toujours des faits divers. Et ça s’est très bien passé, tout le monde m’a dit : " T’es sûr, vraiment, ça a l’air dangereux ! ".  Les gens disaient la même chose quand j’allais tourner à Molenbeek, chez moi, donc on va au bout du truc et ça s’est très bien passé.  Donc c’est vraiment… et quand on voit l’univers d’une ville d’Anvers, comme Charleroi, on se dit pourquoi il n’y a pas plus de films de ce genre ou de polars en Belgique, vraiment.

A aucun moment vous ne vous êtes dit, en vous souvenant de "Rundskop" éventuellement et ce passage à Liège qui était quand même un peu… enfin caricatural au niveau des Liégeois, ouh là je suis à Anvers pour tout mon film et puis il y a une scène et je la fait à Marchiennes-au-Pont, parce que Charleroi c’est Charleroi, mais Marchiennes-au-Pont c’est encore… et ça devient même un adjectif dans votre film parce que je crois que c’est Tavier qui dit ici c’est Marchiennes-au-Pont, comme si c’était un qualificatif…

Oui, tout à fait.

C’est très Tarantino ça.

Oui tout à fait, il y avait une phrase que j’ai enlevée du truc, c’est : " Ici t’es à Marchiennes-au-Pont, ici on économise pour devenir pauvre ".  Donc…  Je l’ai enlevée, rythmiquement ça n’allait pas.  Mais non, évidemment, mais de toute façon… Je veux dire regardez les policiers d’Anvers, c’est tous des mecs horribles qui sont dans des trucs fachos, ce n’est pas une question qu’on doit se poser.  Je ne suis pas là pour tourner dans des avenues arborées, en bordure de Meuse, ou ce que tu veux, je vais vraiment dans les endroits purs.  En fait il ne faut pas se dire comment est Charleroi, il faut se poser la question. Tu prends un personnage et tu l’enfonces dans tout ce qu’il déteste le plus.  Charleroi.  Et tu l’enfonces dans les abysses de Charleroi.  Et c’est ça qui est intéressant.

Et l’abysse de Charleroi, c’est Marchiennes-au-Pont.

Voilà.  Marchiennes-au-Pont, on a tourné à Gosselies, on a tourné dans les endroits où spécialement… on a travaillé avec des figurants locaux, des gens du quartier, c’était très bien mais c’est du cinéma.  Par exemple on a toujours un rapport direct avec une réalité.  On se dit toujours : " Ouais mais les Flamands ne sont pas comme ça, ouais mais à Charleroi c’est pas comme ça ", mais on fait du cinéma.  Je n’ai jamais été faire un documentaire en faisant des interviews. On fait du cinéma.  Quand on voit un film, par exemple "La Cité de Dieu" de Fernando Meirelles, qui est un film extraordinaire, on ne se dit pas mais c’est injuste sur les gens des favelas, c’est pas…

Oui ou " Slumdog millionaire "

"Slumdog millionaire", on ne se pose pas ces questions, on prend plaisir, il y a un rapport direct avec le pays dans lequel tu vis en disant : " Qui est-ce qui parle ? "  Le fait que ce soit peut-être moi de Molenbeek en me disant : " mais c’est quoi, qu’est-ce qu’il a comme recul, pourquoi il dit ça ". C’est toujours : " Qui a fait ça ? ".

Vous parlez des potes, ils ont vu déjà des choses ?  Ils disent quoi ? 

Oui moi je montre toujours, j’ai mes potes de quartiers qui ont vu le film, qui sont super impressionnés par l’image, par le rythme etc…  C’est super, ils sont vraiment très contents, je l’ai montré à mes potes même un peu de cinéma etc… Non ils sont fiers en fait, il y a un truc en disant que ça fait plaisir… Quand je leur ai montré la VF, la première chose qu’ils ont dite, je leur ai dit : " Voilà il y a un film ", je ne leur ai pas dit que c’était le mien, à certaines personnes, pour tester la VF. Ils l’ont vu chez moi, ils étaient là, super et tout, je dis : " Hop c’est moi qui l’ai fait ! ".  Ils m’ont dit ben non, c’est un film américain.  Donc j’étais… ben le côté VF, voix doublée, donne un côté américain au film.  C’est très bien.  Je pense qu’il faut faire…Et puis moi j’essaie de ne pas me répéter.  Je viens de l’usine, j’ai travaillé, j’ai fait plein de jobs, je ne veux pas refaire la même pièce. 

Et donc le prochain ?

Alors je le paie hein, je le paie parce que finalement quand vous faites " Les Barons " et que vous n’allez pas après dans une comédie, les gens préfèrent quand vous arrivez dans une comédie.  Le prochain, j’écris un film avec un réalisateur belge qui s’appelle Antoine Cuypers, qui a écrit le film avec moi, qui a réalisé "Préjudice".  Ça se passe bien, ça va être un film encore un peu plus noir et violent.  Et après on reviendra à Molenbeek.  Je refais une comédie à Molenbeek.  Comédie.  Ce ne sera pas la même chose que "Les Barons", ce sera plutôt les baronnes….

Non, puisque " Les Barons " c’était un drame social. 

Voilà, je refais un drame social, un drame sociologique avec une touche d’humour, mais là avec deux touches d’humour.

Souvent ce qu’on dit c’est un drame social sauvé par l’humour.  Il faut noter ça.

Sauvé, ça je vais l’écrire, tu verras dans le prochain… Mais tu sais, "Dode hoek" c’est un drame social…

Sauvé par rien.

Sauvé par quelque chose d’autre.